MM, D'HAUSSEZ ET DE BOURMONT
desquels il résultait que, pour le transport de 22,000 hommes d'infanterie, de 2,200 chevaux, du train d'artillerie et des munitons de guerre et de bouche et, en outre, pour la coopération de la marime à l'attaque de la place, il fallait une soixantaine de bâtiments de commerce jaugeant 12,000 tonneaux, six vaisseaux de ligne, quinze frégates et une trentaine d’autres bâtiments de guerre. On évaluait à huit mois le temps nécessa‘re pour les préparatifs de l'expédition, et on considérait le mois de mai comme le plus opportun pour son départ.
« Dès les premiers jours du mois d’octobre, j’appelai l'attention du conseil sur cette importante question, que je désirais faire décider afin d’avoir le temps de faire mes disposilions. Le roi adopta d’abord la proposition du prince de Polignac, d'entamer des négociations avec la Porte, dans le Lut de l’amener à contraindre le dey d'Alger, son feudataire, à fure au roi la réparation qu’il était en droit d'exiger. Je fis observer que ce moyen entrainerait des lenteurs incompatibles avec les dispositions que les ministres de la guerre et de la marine, ce dernier surtout, auraient à faire; que ces négocialions dureraient plusieurs mois, et que la saison convenable pour entreprendre l'expédition s’écoulerait sans aucun résullat ; que cependant la France continuerait un blocus dont la dépense annuelle s’élevat à sept millions, sans que, depuis trois années, 1l eût en rien modifié les dispositions du dey, tandis qu'avec le double au plus de la dépense déjà faite, on aurait obtenu la conquête d’Alger et de ses dépendances, et trouvé, soit dans la possession de ce pays, soit même dans une occupation momentanée, la compensation d’une grande partie de ces dépenses, lors même que cet immense trésor que l'on disait exister ne se trouverait pas. Le prince de Polignac répondit que le roi avait prononcé. On se mit donc en disposition de transmettre des instructions au général
Guilleminot, ambassadeur du roi à Constantinople. Un mois s’écoula avant cet envol. » |
Le baron d'Haussez raconte ensuite comment M. Drovetti, consul général de France à Alexandrie, proposa un nouveau plan.
« Ce plan, dit-il, consistait à charger de l'expédition coutre Alger le pacha d'Égypte, qui recevrait, à titre d'avance, une somme de vingt-huit millions, remboursable en dix années, et comme don absolu quatre vaisseaux de ligne. Un semblable traité me parut tellement en opposition avec la dignité et Les intérêts de la France, que je crus devoir le combattre avec la plus grande énergie. Je terminai en déclarant au roi que je me refusais à l'exécution de la clause relative à la cession des quatre vaisseaux, et que je suppliais Sa Majesté d'accepter ma démission si cette cession était consentie. Le comte de Bourmont me soutint avec chaleur, et nous ob- . tinmes l’ajournement de la décision. M. Drovetti m’envoya le marquis de Livron, général français au service du pacha d'Égypte, et employa tout pour vaincre ma résistance ; il ne put y parvenir. Plus heureux auprès du prince de Polignac, il obtint de lui l'envoi d’un officier chargé d’un projet de traité, On m’engagea à donner, par le télégraphe, l’ordre de tenir à Toulon un bâtiment prêt à transporter le négociateur. L'ordre fut effectivement donné, mais dans des termes tels, qu'il ne fut pas compris, et que le bâtiment ne se trouva pas prèt au moment fixé pour le départ. Cet incident, auquel je n'étais pas étranger, donna au comte de Bourmont et à moi le temps et les moyens de ramener la délibération du conseil et l'attention du roi sur cette affaire, et de démontrer que, en eût-1l la volonté, Méhémet-Ali ne pourrait jamais exécuter le traité ; qu'il n'avait pas plus de 15,000 hommes de troupes régulières et de 20,000 Arabes; qu'il ne serait pas assez malavisé pour les éloigner de l'Égypte, qu'il exposerait soit
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à des troubles intérieurs, soit à une invasion de la part de la Porte; qu’en supposant qu'il ne fût pas arrêté par cette considération trop importante cependant pour être négligée, il le serait certainement par l'impossibilité de faire en temps convenable, avec des moyens qui ne pouvaient pas se comparer aux nôtres, une expédition pour laquelle 11 nous restait à peine le temps nécessaire ; qu'ainsi nous nous placions dans l'alternative, ou de lui voir prendre notre argent sans remplir les engagements qu'il aurait contractés, ou de perdreun temps précieux et d’être forcés d’ajourner encore l’expédition.
«J'avais, dans un entretien particulier, préparé le roi à goûter ce rasonnement. Il l’accueillit avec beaucoup de faveur, et il ordonna au prince de Polignac d'arrêter le cours des négociations. On n’eut pas de peine à y parvenir; le négociateur attendait à Toulon des moyens de départ, que j'avais eu soin de ne pas lui ménager. MM. Drovettiet de Livron ne voulurent point renoncer entièrement à leur idée. Sur leurs instances, le prince de Polignac proposa et obtint, malgré l'opposition unanime de ses collègues, l’autorisation de faire offrir au pacha une somme de dix millions, à la condition qu'il enverrait par terre une armée assez forte pour s'emparer d'Alger, dont la possession lui serait garantie. La France s'engageait à fournir une flotte suffisante pour protéger par mer l'opération, un parc de siége avec les hommes et les munitions nécessaires, et des officiers de génie pour diriger l'attaque. Heureusement que cette négociation échoua. Le bon sens du pacha d'Égypte lui fit comprendre l'impossibilité de faire ce qu'on lui demandait, et sa bonne foi l’engagea à ne pas accepter les dix millions. M. Drovetti et le marquis de Livron furent désavoués, et nous nous trouvâmes au point de départ, avec une perte de quatre mois, temps bien précieux dans cette circonstance, Il fut convenu dès
lors qu'on s’occuperait sans délai des mesures nécessaires pour en finir avec Algert. »
L'histoire doit ici compléter et rectifier sur quelques points les documents laissés par M. le baron d’'Haussez. Ce fut au mois d'octobre 1829 que l’idée d'accomplir par les mains du pacha d'Égypte l'expédition devenue nécessaire contre Alger fut accueillie par le prince de Polignac, qui la fit agréer au roi. Méhémet-Ali s'engageait à réduire Alger, ainsi que Tunis et Tripoli, à prendre possession de ces trois Régences, à les gouverner en payant un tribut au sultan, et à y établir une administration régulière et protectrice du commerce de toutes les nations. On représentait, à l'appui de ce projet, que la France aurait avantage à voir grandir dans la Méditerranée l'influence de l'Égypte qui, formée par ses exemples et ses hommes depuis le commencement du siècle, était disposée à accepter son impulsion, tandis que Constantinople, peu accessible à notre politique, obéissait tour à tour à l’ascendant de la Russie on à celui de l'Angleterre. Quoique cette considération ne füt pas sans valeur, elle ne rachetait point le double inconvénient de donner une solution musulmane au lieu d’une solution chrétienne à la question d'Alger, ce qui diminuait singulièrement l'importance et la durée du résultat, et de faire venger par une épée d'emprunt l’imjure de la France. Ce ne fut point, comme le baron d'Haussez semble l'indiquer, uniquement par la sagesse du pacha d'Égypte que la combinaison manqua. Il n'avait été d'abord question que de prêter à Méhémet-Ali des vaisseaux français pour transporter ses troupes. Il objecta qu'il ne pourrait se présenter devant des populations musulmanes sous un pavillon chrétien, et demanda qu'on lui donnât les vaisseaux en toute propriété. Le roi re-
1 Papiers politiques de M, le baron d’Haussez, communiqués par madame la duchesse d'Almazan.