OFFICIERS, SOUS-OFFICIERS ET MARINS
« Appelés avec vos frères d'armes de l’armée expéditionnaire à prendre part aux chances d’une entreprise que l’honneur et l'humanité commandent, vous devez aussi en partager la gloire. C’est de nos efforts communs et de notre par-
faite union que le roi et la France attendent la réparation ALGER. 18
de l'insulte faite au pavillon français. Recueillons les souvenirs qu'en pareille circonstance nous ont légués nos pères. Imitons-les, et le succès est assuré. Partons ! Vive le roi ly
Dans la journée même du 18 mai, la flottille de débarquement sortit de la rade de Toulon, avec ordre de faire voile vers les îles Baléares et de se rallier dans la baie de Palma. Elle se composait de 124 petits bâtiments de différentes espèces. On n'attendait qu'un vent favorable pour faire appareiller les trois escadres et la première division du convoi. Ce vent favorable ne vint pas. Le 19, les brises solaires furent les seules qui se firent sentir. Le soir, elles soufflaient du nord-ouest, mais trop faiblement pour qu'on püt mettre hors la rade la flotte nombreuse qui s’y trouvait réumie. Le 22, un vent de sud-est se déclara et régna sans interruption les deux Jours suivants. Sa force et sa direction étaient des obstacles encore plus difficiles à vaincre que le calme des jours précédentst.
Ce furent, pour l’ardeur des jeunes officiers, sept jours d'impatience fiévreuse, presque de désespoir. Cette immobilité matérielle devenait un supplice pour leur activité morale. Cependant les rapports adressés au gouvernement du roi constatent que la gaieté des soldats n'était point altérée, et qu'il n'y avait pas de malades, quoique l’embarquement eût commencé le {1 mai, et qu’une partie des hommes fût à bord depuis onze jours. Avec la sagesse prévoyante qui fut le caractère de tous ses actes administratifs pendant cette campagne, l’intendant en chef avait fait ravitailler de dix jours de fourrage les bâtiments écuries, au moyen d’un approvisionnement de précaution qu’il avait à Toulon, de sorte que
* Rapport du 23 mai, à bord de Za Provence, communiqué par la famille du maréchal de Bourmont.
or
le déchet produit par le séjour en rade se trouvait réparé !.
Le 25 mai au matin, un changement eut lieu dans l’état de l'atmosphère. Le vent prit rapidement uxe nouvelle direction et, à onze heures, 1l soufflait du nord-est au sud-est. Peu à peu il fraichit. Tous les yeux, depuis la pointe du jour, étaient tournés du côté du vaisseau amiral. On distingua bientôt des signaux. À une heure, l’ordre, impatiemment attendu, de mettre à la voile, fut donné à la première division du convoi. Elle était composée de 53 bâtiments de commerce, qui portaient trois bataillons d'infanterie, 310 chevaux et la partie du matériel qu’on avait jugée devoir être d’une nécessité plus urgente après le débarquement ?. Le départ de cette première division causa dans l’armée une allégresse inexprimable. Il se fit un immense mouvement sur la flotte. On hissait les embarcations, les gabiers étaient dans les hunes, les voiles se déployaient, les soldats aidaient à l’envi les marins à lever les ancres. Enfin on partait ! Celui qui dispose dela mer et des vents envoyait à cette vaillante armée la seule chose qu’elle demandât, la brise favorable qui devait la conduire à Alger,
Deux heures après, en effet, à trois heures de l'après-midi, les escadres appareillèrent, ét à cinq heures tous les bâtiments du roi étaient au large.
Le coup d’œil que la flotte offrait à la terre et celui que la terre offrait à la flotte, au moment du départ, étaient magnifiques. La population de Toulon, grossie par des milliers d'étrangers, couvrait au loin les hauteurs du fort Lamalgue et toutes celles qui dominent la rade, et semblait assise sur
1 Précis historique et administrati, de la campagne &'Alger, par le baron Denniée, page 14.
? Le reste du convoi, formant deux autres divisions, ne devait partir que vingt-quatre heures et quarante-huit heures après, (Rapport du général en chef au ministre de la guerre.)
un immense amphithéâtre, diapré des couleurs les plus variées et éclairé par les tons d’un soleil d'été. La flotte s’ébranlait peu à peu ; chaque vaisseau levait l'ancre à son tour, en décrivant une courbe, et se rapprochait du rivage avant de le quitter, comme pour lui dire adieu ; puis 1l s’éloignait les voiles au vent, et allait prendre en pleine mer son ordre de bataille.
Le vice-amiral Duperré avait profité du calme des jours précédents pour arrêter l’ordre de marche, qui fut fidèlement suivi par la flotte. L'armée s’avançait au centre, divisée en deux escadres, qui marchaient parallèlement. La première, tenant la gauche, était conduite par le vaisseau anural la Provence, qui marchait en tête. La seconde, tenant la droite, était conduite par le vaisseau le Trident, sur lequel le contreamiral Rosamel, amiral en second, avait mis son pavillon. Chaque escadre avait à sa suite une division de quatre bâtiments. En queue des deux escadres marchaïent sur deux colonnes de front six bateaux à vapeur ; le septième, Le Hussard, surveillait les poudres. C’étaient les courriers de la flotte, et comme les aides de camp de l'amiral.
Le convoi tenait la gauche de l’armée sous les ordres du commandant Hugon, et marchait ainsi sur deux colonnes à % milles de distance de lescadre. Il ne formait qu'une seule division. Là se trouvaient les subsistances, les écuries ; le personnel était en tête.
A droite de l’armée, et à la distance de 4 milles, s’avançait la réserve. Elle était conduite par le capitaine de vaisseau Lemoine, de [a Thétis, détachée de la seconde escadre ; il marchait en tête de la première division. La seconde division formait la seconde colonne. Il y avait plusieurs vaisseaux à la suite. Enfin, à 2 milles en arrière, naviguaient deux poudrières en laissant 2 milles de distance entre elles.
C’est dans cet ordre que la flotte prit le large. Elle couvrait une immense étendue. Le vent était bon; mais, pour ne pas déranger l’ordre de marche, on naviguait très-lentement. |
Le lendemain, 26 mai, le vent continuant à souffler au nord-ouest, l’ordre de marche sur deux colonnes par escadres acheva de se former et de se rectifier.
Au moment du lever du soleil, on signala, vers l’est, deux frégates qui venaient du sud : l’une était française, l’autre turque ; elle portait le pavillon amiral au grand mât. La frégate française, traversant à toutes voiles les colonnes de la flotte, gagna la tête pour communiquer avec la Provence, qui s'arrêta, tandis que le reste de l’armée navale continua à marcher. On vit bientôt l'officier qui commandait la Duchessede-Berry (c'était le nom de la frégate française) descendre de son bord dans un canot, puis monter sur le vaisseau amiral. Presque aussitôt après, un officier de la Provence fut envoyé vers la frégate turque, dont un personnage paraissant fort élevé en dignité descendit à son tour pour se rendre à bord du vaisseau amiral, qui salua le bâtiment ture de vingt et un coups de canon. F1 y resta une demi-heure en conférence avec le commandant en chef de l'expédition et le vice-amiral Duperré,
Ces allées et ces venues avaient excité à un haut point la
curiosité de l’armée. On se demandait quelle était cette fré-
gate turque escortée par une: frégate française, d'où elle venait, quel avait été le sujet de-cette conférence tenue en pleine mer, quel en avait été le résultat. Déjà, sur plusieurs bâtiments, on craignait qu'une négociation ne fût ouverte pour arrêter la marche de l’armée, lorsqu'on vit le grand personnage turc descendre de la Provence, remonter sur la frégate qui portait le pavillon de son pays, et s'éloigner en marchant dans la direction de Toulon, toujours convoyé par la Duchesse-de-Berry.
Le capitaine de Kerdrain, commandant de la Duchesse-de- Berry, avait apporté au vice-amiral Duperré les dépêches de M. le capitaine de vaisseau Massieu de Clairval, commandant le blocus d'Alger, qui rendait compte de son refus de permettre l'entrée du port à Tahir-Pacha, envoyé de la Porte Ottomane près du dey ; du désir témoigné par ce personnage de se rendre à Toulon, et du parti pris par le commandant du blocus de le faire escorter par une frégate de sa division, Ce chef musulman avait recu, dit-il à MM, de Bourmont et Duperré, l’ordre de se rendre à Alger pour décider le dey à demander la paix. N'ayant pu y pénétrer à cause du blocus, il se rendait en France afin de proposer la médiation de la Turquie au gouvernement français.
Le commandant en chef et le vice-amiral Duperré approuvèrent le refus de M, de Clairval, et imvitèrent Tahir-Pacha à continuer sa route pour Toulon !, afin de présenter au gouvernement français les propositions qu'il ne leur appartenait
1 Le vice-amiral Duperré écrivait au ministre de la marine, le 26 mai 1850 : « J'ai rencontré aujourd'hui une frégate turque, ayant à bord Tahir-Pacha, qui s'était présenté à Alger et que, conformément à ses imstructions, M. le commandant du blocus renvoyait à Toulon pour recevoir les ordres du gouvernement, J'ai dû, d’un commun accord avec Son Excellence M. le général en chef, lui intimer qu'il continuerait sa route dans le même but. » (Lettre citée aux pièces justificatives de la Vie de , . , . : .
l'amiral Duperré, par Chasserian, son chef de cabinet, page 432.)
pas de discuter, chargés qu'ils étaient de soumettre Alger par la force des armes, et non d’écouter les conditions conciliatrices que l’ambassadeur de la Porte pouvait avoir à présenter. On reconnait 1c1 le résultat des démarches de l’Angleterre. Tant que la France n'avait pas été en mesure d'agir, la Porte n'était point intervenue, Maintenant que l'expédition était en voie d'exécution, elle proposait sa médiation pour l'arrêter. M. le baron d’Haussez dit à ce sujet dans ses notes : « On présume que Tahir-Pacha avait ordre de faire couper la tête au dey et de prendre possession de la place au nom de son maître, ce qui aurait compliqué la question, et nous aurait commis avec la Porte, et par suite peut-être avec les puissances maritimes de l’Europe. Informé. du départ de Tahir-Pacha, j'avais donné, au commandant du blocus, l’ordre de s'opposer à l'entrée de cet amiral ; l’exécution ponctuelle de cet ordre a écarté une des plus grandes difficultés que l’expédition pouvait rencontrer! »
Tahir-Pacha, arrivé à Toulon, adressa imutilement à M. le prince de Polignac, pendant sa quarantaine, une longue dépéche dans laquelle, sans rien préciser, sans donner au gouvernement français aucune des satisfactions auxquelles il avait droit, il semblait mettre le roi de France et le dey d'Alger sur le pied d’une égalité injuriense pour le premier, en conseillant la modération aux deux parties, et en se présentant comme un pacficateur chargé par le sultan d’arbitrer souverainement leur querelle?. Cette démarche tardive et cette
1 Papiers politiques du baron d'Haussez.
? Dans cette lettre, datée du 5e jour de zilkadji 1245, répondant au 97 mai 1850, Tahir-Pacha disait : « La Sublime Porte a fait connaître, par une déclaration officielle dont l'ambassadeur de France résidant à Constantinople a rendu compte à sa cour, que Sa Hautesse avait désigné une personne chargée de concilier les différends qui existent entre la France et les Algériens; et c’est en raison des rapports inaltérables d’affection et de bonne intelligence qui subsistent entre la Sublime Porte et la cour de France, et aussi parce que les Algériens sont les sujets de In
proposition inacceptable demeurèrent sans résultat. Ce fut en vain que l’Angleterre fit de nouvelles remontrances sur la convenance qu'il v aurait eu, selon elle, à laisser Tahir-Pacha entrer dans le port d'Alger ‘. La France avait tiré l'épée. La flotte chargée de châtier le dey continuait à voguer vers Alger.
La flottille de débarquement, sortie de Toulon dès le 18 mai, s'était réunie dans la baie de Palma, île Majorque; la corvette la Perle reçut l’ordre de faire appareiller cette fottille et de la conduire, ainsi que ses bâtiments d’escorte, au point de rendez-vous de l’armée navale, sur la côte d'Afrique.
La mer devint grosse dans la soirée du 26 mai. Le lendemain 27, le vent soufflait du nord. La marche fut plus rapide
Sublime Porte, que Sa Hautesse à daigné me confier la mission de concilier les deux parties. La cour de France, en prêtant l'oreille à ces propositions conciliatrices, ne verra aucune atteinte portée à sa dignité. Elle trouvera, au contraire, des moyens de l’augmenter encore et, en préférant la paix à la guerre, elle donnera de nouvelles preuves de ses égards pour les droits de l'humanité et pour les transactions fondamentales qui doivent servir de règle au présent et à l'avenir. Indépendamment de certains sacrifices qu’il est d'ordinaire que tout gouvernement sache faire en cas d’urvence, le pouvoir et la force de la France restant, d’ailleurs, dans toute leur plénitude, comme les Algériens, de leur côté, se sont préparés à la résistance et ont réuni toutes leurs ressources, la prolongation de la guerre entraînera les combats les plus sanglants. La voie de la concihiation devant donc être préférable et meilleure pour tous les deux, la Sublime Porte, animée des intentions les plus amicales pour lun et pour l’autre, fait connaître son désir et son vœu formel à cet égard. » Cette lettre était signée : Mohamed Tahir, pacha à deux queues, envoyé comme pacificateur et conciliateur.
Documents communiqués par la famille du maréchal de Bourmont .
1 Lord Stuart écrivait à lord Aberdeen : « J'ai fait observer au prince de Polignac qu’il me paraissait étrange que Tahir-Pacha n’eût pas pu passer à travers l’escadre du blocus, et plus étrange encore, qu'après avoir communiqué avec le commandant de l’expédition, il ne l’eût pas accompagné à Alger, pour porter les ordres du sultan à la connaissance des autorités locales. » Cette dépêche est datée du 31 mai.