TEMPÈTE DU A6 JUIN
au matin, Nos troupes restaient établies dans les positions dont elles s'étaient emparées en avant de Torre-Chica, où le général en chef avait établi son quartier général. La pres-. qu'ile se convertissait en place d'armes. Le débarquement des vivres, des munitions, du matériel, continuait avec une admirable activité. Le temps, qui était favorable depuis le débarquement, se gâta dans la nuit du 15 au 16 jui ; à huit heures du matin, 1l devint orageux ‘. Le tonnerre gronda avec force ; des grains violents se succédèrent jusqu'à onze heures environ. Dans un instant la mer devint monstrueuse ; les lames croissaient à un tel point, qu'un navire du convoi, Lirant 13 pieds d’eau et mouillé par vingt, talonna et démonta son gouvernail. « Si ce temps s'était prolongé deux heures de plus, disait l'amiral Duperré dans son rapport, la flotte était menacée d’une destruction peut-être totale. Le vent a sauté du nord-ouest à l’est, et aussitôt la mer a tombé. Le mal s’est borné à un gouvernail démonté par la gabare la Vigogne?, que j'ai fait retirer des lames au milieu des grains, et trois navires du convoi ont éprouvé la même avarie; mais la leçon a été effrayante pour tout le monde, à terre comme à la mer. »
A terre, les inquiétudes furent grandes. Il n'y avait que quinze jours de vivres de débarqués, les pièces n'avaient que deux cent vingt coups chacune à tirer, et les grands approvisionnements de munitions étaient à bord, comme la plus grande partie des chevaux de trait et le matériel nécessaire pour le siége. La flotte portait la victoire, peut-être le salut de l'armée. Aussi tous les regards se tournaient-ils avec anxiété
1 Pour le récit de la tempête du 16 juin, nous suivons la version du vice-amiral Duperré. Voir son rapport au ministre de la marine, à la date du 17 juin 1830. Vie de l'amiral Duperré, par Chasseriau ; Annexes, page 441, 6
? Elle était commandée par M. de Sercey.
5 Rapport du général en chef.
vers la mer pendant cette tempête. Vu du rivage, le spectacle qu’elle offrait avait quelque chose d’effrayant. Le vent poussait à la côte. Des torrents de pluie inondaient le camp ; les plus gros bâtiments chassaient sur leurs ancres ; les navires du commerce, moins en état de lutter contre la fureur des vagues, semblaient menacés d’une perte prochaine, et les bateaux-bœufs disparaissaient sous la lame. Les soldats étaient inquiets de ce qu'ils voyaient ; les officiers plus érudits étaient en outre tourmentés par le souvenir du désastre de Charles- Quint, dont les espérances, après un débarquement heureux, avaient été ainsi ruinées par une tempête, et la mémoire du passé ajoutait aux craintes du présent.
Dans ce péril, on n'oublia point la précaution prévoyante qu’on avait prise de donner de doubles enveloppes imperméables aux caisses et aux ballots, afin de les lancer à la mer si le mauvais temps empêchait les vaisseaux d’approvisionner l’armée. « Lancés à la mer-avec une incroyable célérité, dit l'mtendant en chef, les caisses de biscuits, les tonneaux de vin, d’eau-de-vie, de farine, de légumes, les ballots de foin, les sacs d'orge et d'avoine, vomis avec la vague, venaient échouer sur le rivage‘, » Le baron Denniée ajoutait dans son rapport du 26 juin : « L'aspect de la plage offrait le plus triste spectacle; tout était désordre et confusion, et cependant, à la fin du troisième jour, les approvisionnements, dont le rivage avait été jonché sur une étendue de plus de 2,000 toises, étaient elassés en ordre dans l’enceinte du camp retranché. » |
Aïnsi la mer avait, pendant la tempête, continué, comme un serviteur soumis, le débarquement des approvisionnements que Les embarcations ne pouvaient plus faire, et la prévoyance humaine s'était servie d’un obstacle comme d’un moyen.
1 Précis de la campagne d'Afrique, par le baron Denniée, page 24.
Les 17 et 18 juin, on continua l'opération du débarquement, Le camp retranché ressemblait déjà à une ville pleine de mouvement, de bruit et de vie. Des constructions de toute espèce s’y étaient élevées comme par enchantement. C'étaient des baraques de feuillages, des cabarets, des guinguettes ali gnées au cordeau, parmi lesquelles on distinguait l’enseigne du Pourvoyeur de Nantes. Des hangars pour abriter les malades avaient été dressés avec des charpentes taillées d'avance et dont on n'avait eu qu'à rapprocher les morceaux ; comme il y avait peu de blessés et presque point de malades, l'intendant en chef avait pu prêter quelques-uns de ces hangars au lieutenant général Eahitte pour abriter ses poudres. Tou était activité dans cette ruche militaire. Les fours y avaient été établis pour la cuisson du pain, les forges retentissaient sous le marteau, et l'alignement prolongé des caisses, des barils et des tonneaux formait des rues dans lesquelles on voyait circuler sans mterruption les voitures qui transportaient l’immense matériel de l’armée.
Au dehors, jusqu’au 18 juin au soir, 1l n'y eut que des escarmouches. Cependant le feu était presque continuel. Les Arabes arrivaient sur nos avant-postes, de toute la vitesse de leurs chevaux, le corps penché en avant sur l’encolure pour donner moins de prise, s’arrêtaent à une petite distance, tiraient leur coup, puis, tournant bride, rejoignaient les leurs au galop. La longueur de leurs armes à feu leur donnait une supériorité de portée très-marquée sur nos fusils de munition. Ce ne fut qu'avec les fusils de rempart qu'on parvint à leur ôter cet avantage. Nos artilleurs, embusqués derrière des accidents de terrain ou de légers épaulements, prenaient le temps d'ajuster leurs adversaires, et faisaient de grands ravages (lans leurs rangs, Ces engagements de tirailleurs, néces-
1 Le général en chef disait dans son rapport du 17 juin : « L'état sanitaire est toujours satisfaisant, l’armée ne compte que cinq fiévreux, »
sairement amenés par le terrain accidenté et couvert de broussailles où nous opérions et par l’espèce de troupes qui nous étaient opposées, aguerrirent promptement nos soldats, à qui leur intelligence naturelle donne une aptitude merveilleuse pour ce genre de guerre. Malgré une chaleur de 28 degrés, augmentée pour eux par le poids de leurs sacs, de leurs vivres etde soixante cartouches, ilsne se démentirent pas un instant. Ces combats journaliers nous coùtaient de cinquante à quatrevingts hommes ; la perte de l’ennemi, supposée plus considérable, ne pouvait être exactement évaluée, parce que les Arabes n’abandonnaiïent jamais un homme blessé ou tué sur le champ de batailie ; une corde attachée à la selle de leurs chevaux ou un bâton armé d’un crochet en fer leur servaient à entraîner ceux des leurs qui tombaient blessés ou tués. Ils aimaient mieux les avoir morts que de les laisser vivants dans les mains des chrétiens.
Au milieu de ces sanglantes escarmouches, on remarqua l'intrépidité insouciante des artistes français qui, comme à l’époque de l'expédition d'Égypte, avaient demandé à suivre nos drapeaux sur cette terre peu connue. On eût dit que le péril était pour ces vives imaginations un attrait de plus. Partout où il y avait un paysage à saisir, une scène militaire à retracer, un effet de lumière à etais on était sûr de les rencontrer, et les coups de fusil n'étaient point un obstaele à ces Ctudes hardies, tant l'esprit militaire se confond naturellement avec l'esprit français. Là on voyait M. Langlois, à la fois officier supérieur de l'état-major et peintre de batailles, Gudin et Isabey, alors jeunes d’années, mais déjà maîtres dans leur art, Ils étaient les favoris de tous les bivouacs, les bienvenus de toutes les tentes; et le prince dé Schwarzenberg, ce vaillant volontaire qui n’avait besoin d’interroger personne pour savoir ce qui se passait aux avantpostes, emporta de ses rapports avec eux un long souvenir,
« L'ardeur de ces Jeunes artistes, dit-1l, les emportait jusque sous le feu des tiralleurs, et plus tard leurs tableaux témoignèrent, par la vérité de la couleur et l'exactitude de la reproduction, de l'expérience militaire qu'ils avaient acquise. Ces messieurs se distinguaient par le charme de leurs manières autant que par leur talent, dont le mérite était encore rehaussé par leur modestie !, »
L'immobihité forcée de l’armée française avait donné à l’armée algérienne le temps de réunir ses renforts et lui avait rendu la confiance, Dans la journée du vendredi 18 juin, plusieurs Bédouins, portant des bâtons surmontés d’étoffes blanches en signe de paix, se présentèrent aux avant-postes français, Ils venaient, disaient-ils, traiter pour leurs tribus, disposées à prendre l'engagement de se retirer dans leurs montagnes, pourvu qu'on leur promit de respecter la religion, les femmes, et de leur laisser la propriété de leurs troupeaux. Ge furent les généraux Loverdo et Munk-d'Uzer qui s’abouchèrent avec eux. Il était assez difficile de démêler si leurs propositions étaient sérieuses, ou si elles leur servaient de prétexte pour venir nous observer jusque dans notre camp. Quoi qu'il en fût, ils donnèrent à notre armée des renseignements importants. Des forces considérables étaient arrivées au camp de Staouél. L’aga, gendre du dey, s’y trouvait avec les meilleures troupes de la Régence, l'infanterie des janissaires. Les beys de Titery et de Constantine l'avaient joint avec leurs contingents, On pouvait évaluer à 50,000 hommes les forces réumies sous son commandement.
Du reste, les Français étaient à portéede contrôler cesrenseignements par leurs propres observations. Le camp de Staouéli, où se réunissaient les forces ennemies, était à moins d’une lieue de nos lignes, Des nuages de poussière soulevés
4 Ruckblick auf Algier, par le prince de Schwarzenberg (Wien, 1851).
par lespieds des chevaux annonçaient, presque à chaque heure, l'arrivée de nouvelles troupes ; le nombre des tentes augmentait sensiblement, Dans la journée du 48 juin, on vitl'ennemi travailler avec beaucoup d'activité, entre Staouéhiet nos positions, à des ouvrages en terre, évidemment destinés à être armés de batteries pendant la nuit ; on les distinguait parfaitement avec la lunette, et le 18 au soir, le lieutenant général Berthezène écrivait au généralen chef pour le prévenir que les Turcs venaient de démasquer deux batteries en face du 20° de ligne !. Le général en chef ne pouvait se méprendre sur la portée de ces préparatifs, I prévit qu'il serait attaqué le lendemain et prit toutes ses dispositions pour bien recevoir l'ennemi, Les généraux des deux premières divisions reçurent l'ordre de défendre leurs positions, mais sans se porter en avant.
Il faut ici se représenter exactement les positions des deux armées. L'armée française, qui n'avait que ses deux premières divisions en ligne, formait, en avant de la presqu'ile, un arc convexe obliquement posé, le centre en avant, les deux extrémités de l'arc rentrant et venant s'appuyer, celle de gauche vers la baie de l’est, celle de droite vers la baie de l'ouest. Le général Berthezène occupait, comme on l'a dit, la gauche et le centre, et le général Loverdo occupait la droite dans l’ordre qui suit. À l’extrème gauche, la brigade Clouet,
1 Nous avons sous les veux l'original de la lettre du lieutenant général Berthezène, où nous lisons ce qui suit : « Un Arabe donne avis que les Turcs doivent nous attaquer le lendemain. Ce qui peut donner quelque «vraisemblance à cela, c’est qu’ils viennent de démasquer deux batteries en face du 20° de ligne. Ces deux batteries changent entièrement la po sition de ce régiment; il en serait écrasé, et je demande à Votre Excellence ses ordres. S'il faut évacuer la position, il vaudrait mieux le faire la nuit que demain malin et sous le feu de leurs batteries. Dans ce cas, où faudrait-il Pétablir, ainsi que le 28° et le 37°, car celui-ci est aussi exposé que le 20°? (Documents communiqués par la famille du maréchal de Bourmont.)
composée du 28e et du 20°, ainsi placés : le 28°, colonel Moumer, le plus voisin de la baie de l’est, sur les dunes, et à sa droite le 20°, colonel Horric, sur un petit mamelon; sur le même mamelon, le 37°, colonel de Feuchères, de la brigade Achard ; le 14°, colonel d’Armaillé, de la même brigade, servait à relier la gauche au centre. Le centre était occupé par la brigade Poret de Morvan, ainsi disposée de gauche à droite : le 5° de ligne, colonel Roussel, le 1° bataillon du 2° léger, et le 1% bataillon du 4°, colonel de Frescheville, se reliant à la droite, formée des brigades Danrémont et d’Uzer, qui appartenaient à la division Loverdo, la brigade d’Uzer formant l'extrême droite de l'armée. Dans la baie de l’est, Le Sphinx et le brick Le Griffon, capitaine Dupetit-Thouars, appuyaient notre gauche, qui ne s’étendait pas tout à fait jusqu’à la mer ; dans la baie de l’ouest, le gros de la flotte couvrait notre droite. La troisième brigade de la seconde division formait la réserve, sous le commandement du général Colomb d’Arcines. Elle était placée derrière le centre, entre le camp de Kidi- Ferruch et l'armée.
Ces positions étaient inégalement fortes. La partie la plus fable de notre ligne était notre gauche appuyée sur la baie de l’est. Là le terrain était nu, découvert, légèrement ondulé, et commandé du côté de l'ennemi, dont nous n’étions séparés que par un ravin!. C'était [à que la veille il avait établi une batterie de canon, et le général Berthezène avait à la hâte fait construire une redoute devant le 20°. Le centreétait couvert par des plis de terrain, des retranchements, des épaulements et une redoute ; l'artillerie, les fusils de rempart, les fusées à la Congrève, tous les moyens de défense avaient été réunis sur ce point. À droite, notre position, assise sur une berge assez élevée, couverte d’un bois et en partie par l'Oued.
4 Relation du général Berthezène,
el-Bagrass, dont les bords sont escarpés et fangeux, était forte,
Le plan des Turcs était de nous tourner par notre gauche, de nous couper de la presqu'ile et de nous cerner en prenant à revers la vallée de Sidi-Ferruch, « plan vaste et bien conçu, mais trop fort pour des Turcs, » dit le général Berthezène, dont la division joua le rôle le plus actif dans cette journée. L'armée ennemie se forma done comme un croissant aux ailes recourbées, qui débordait les deux ailes de notre ligne et qui, engageant fortement sa droite contre notre gauche, et refusant sa gauche tandis que nous refusions notre droite, devait porter son principal effort contre les brigades Clouet et Achard. Là combattaient la troupe la plus redoutable de la Régence, la milice turque, et le contingent du bey de Titery, fort de 7,000 hommes. Le centre de l'armée turque était couvert par quelques redoutes et quelques batteries.
La nuit du 18 au 19 juin avait été moins agitée que les nuits précédentes, L’ennemi se préparait. Le temps était calme, le ciel magnifique.
Le 19 juin, à la pointe du jour, l’armée algérienne s’avança vers nos positions, dans l’ordre qui vient d'être indiqué, le centre en arrière, les deux ailes en avant, en poussant de grands cris. Les feux des tirailleurs qui, irréguhièrement placés, occupaient quelques points culminants sur les contre-forts, s’étendirent bientôt sur tout le développement de nos avantpostes, et le canon, retentissant sur plusieurs points, annonça une affaire sérieuse. Les officiers, dépêchés au quartier général, par les lieutenants généraux Berthezène et Loverdo, évaluaient à 50,000 hommes les forces de l’ennemi : nous avions à peu près 20,000 hommes en ligne.
L'infanterie turque et le contingent de Titery firent leur attaque contre notre aile gauche avec beaucoup de résolution.
BATAILLE DR STAOUÉLIT. 317
Le général Clouet attendait l’ennemi, qui croyait le surprendre. Il le reçut à cinquante pas par un feu de mitraille, le fit charger de trois côtés à la fois par le 20° et le mit en déroute. Nos soldats, animés par leurs succès, descendirent de leur mamelon et suivirent trop loi l'ennemi. Le général Clouet se trouva séparé de sa division; mais, comprenant l'inconvénient de tout mouvement rétrograde, 1l se maintint avec vigueur dans la position difficile qu'il avait conquise et attendit des renforts.
Pendant ce beau combat, l'ennemi, qui avait jugé, non sans raison, que notre point le plus fable était à l'extrême gauche, occupée par le 28°, qu’un ravin séparait de sa brigade, sortit (out à coup de derrière les dunes et dirigea contre ce point une formidable attaque. C’est 1à que les Turcs portèrent leurs plus grandes forces et que donnèrent les soldats de la milice, au nombre de quatre mille‘. Ils chargèrent de front et en flanc le 28°, qui les reçut par une fusillade à bout portant. Les Turcs couvrirent la terre de leurs morts; mais ils ne reculèrent pas, et ils continuèrent leur attaque de front et de flanc avec une nouvelle furie. L'acharnement de cette attaque, la supériorité du nombre, l'épuisement des muni tions, finirent par ébranler le 28°; on le vit, après quelques fluctuations, rompre les rangs et prendre sa course. Il ne resta autour du colonel qu'un petit nombre de soldats et, de la position qu’occupait la réserve du général d’Arcines, on voyait Pintrépide Mounier, à cheval, au centre de son petit bataillon, exhortant du geste et de la voix les braves qui l’entouraient à la défense du drapeau. Les Turcs environnaient de tout côté ce bataillon sacré, qui repoussait leurs attaques avec une inébranlable énergie, mais en perdant à chaque instant quelques-uns des siens. Les quarante hommes qui res-
1 Récit de M. le comte Louis de Bourmont.
taient étaient tous blessés et combattaient à genoux ; le colonel Moumer, atteint de trois balles, était encore à cheval, Dans cet instant critique, le général d'Aremes, commandant la réserve, n’hésita point. Il ordonna au colonel Lachau de se porter, à la tête du 29°, au secours de notre gauche compromise et, comme 1l fallait se hâter pour arriver à temps, il s’élança lui-même à la tête d’une compagnie de voltigeurs, en précédant le secours qu'il amenait. Mettant son cheval au galop, 1l arriva le premier, accompagné d’un seul aide de camp, le capitaine Gotchick, au milieu de nos soldats en désordre, et les arrêta en leur annonçant les renforts dont 1l état suivi. Bientôt après, le 299 arriva. À la vue de ce régiment, le 28° se reforma de lui-même, et tous ensemble marchèrent résolüment à l'ennemi et dégagèrent le drapeau et le colonel. Le général d’Arcines fit battre la charge, prit l’offensive en imprimant un irrésistible élan à sa colonne, et par une charge à la baïonnette rejeta les Turcs dans le ravin. Dans cet instant, le général Clouet, s’élançant à la tête de sa brigade, tandis que le général d’Areines suspendait son mouvement au bord du ravin, s’écria d’une voix retentissante : « 20° et 28° régiment, cessez le feu. Au pas de charge! à la baïonnette! » On ne tire plus, on marche, on déloge l’ennemi des buissons, des ravins, des roches ; le parcours d’une lieue qui séparait la première position du 28° de la première position de l'ennemi est franchi, sans hésiter, au son de la musique et des tambours. Toute la division Berthezène se Joignit bientôt à ce mouvement. La Badine et le Griffon qui, embossés dans la baie de l’est, n'avaient cessé, depuis le commencement de l’action, de soutenir notre gauche de leur feu, aidèrent puissamment ce retour offensif. Les troupes de la deuxième division qui avaient soutenu notre gauche s'étaient, on l’a vu, arrêtées sur le bord du ravin. Mais le général d’Arcines, ayant reçu l'autorisation du général en chef
BATAILLE DE STAOUÉLI. 519
d'attirer à lui le second régiment de sa brigade, et ayant été renforcé par le 46°, que le duc des Cars lui avait envoyé sur un ordre venu du quartier général, franchit le ravin et continua son mouvement à l’extrème gauche, à peu près dans la zone parcourue par le général Clouet.
Dans ce moment de la journée, le centre avait facilement repoussé l'attaque beaucoup moins vive dirigée contre sa position par le contingent d'Oran, et la droite, dont la position était la plus forte, avait eu facilement raison du contingent de Constantine qui, vigoureusement chargé à l'instant où il s'était engagé dans le ravin de l’ouest, avait dû se retirer en laissant un grand nombre de morts sur le terrain.
Il était six heures du matin. Le 20€ et le 28° de ligne couronnaient les hauteurs occupées au commencement de l'action par l'ennemi, rejeté un peu au delà de ses anciennes positions, et formaient une pointe en avant de toute l’armée. La division Berthezène, pour laisser la brigade Clouet moins isolée, avait dû enlever les mamelons intermédiaires Alors un feu de tiralleurs commença sur toute la ligne. Le général de Bourmont qui, depuis le matin, suivait les progrès de l’action du haut du marabout de Sidi-Ferruch, comme du haut d’un observatoire, arriva sur le champ de bataille, Son intention avait été, au début de la journée, de se borner à repousser lattaque. Il était fermement résolu à ne point se laisser entraîner, quoi qu'il advint, à une pote sur Alger. La sagesse voulait qu'on n’arrivât devant la ville qu'avec les moyens d'ouvrir le siége ; or les bâtiments qui portaient le matériel n'étaient pas encore en vue ; 1l fallait, en outre, assurer les communications de l’armée avec la mer, c’est-à-dire relier au rivage, par une route, la position que nous occupions. Nulle chance de succès ne devait faire omettre ces deux points essentiels, auxquels le salut de l’armée et le sort défimüf de l’entreprise étaient attachés, Cependant, sans y renon-
cer en aucune façon, lorsqu'il vit la tournure que prenait la première phase de la journée, l'attaque de l'ennemi repoussée sur toute la ligne, la première division fortement engagée dans une position offensive, l’ardeur de nos troupes, le mouvement de fluctuation des troupes ennemies ébranlées par un premier échec, et surtout les mconvénients d’un tiraillement qui nous faisait perdre du monde et qui enhardissait les Africams, le général en chef résolut de pousser plus loin son avantage et de s'emparer du camp de Staouéli.
I fit venir le général Valazé et l’intendant en chef Denniée. Q— Général, dit-l au premier, vous allez immédiatement ouvrir une route qui suivra notre mouvement. Vous avancerez à mesure que nous avancerons. Ce soir vous arriverez derrière nous à Staouéhi. » Le général Valazé se fit apporter des jalons, et commença à poser lui-même, en courant à cheval, les premières mdications de la route, que les soldats du géme ouvrirent sous ses yeux. « Monsieur l’intendant, dit alors le commandant en. chef au baron Denmiée, vous allez réunir tous les moyens de transport. Vous placerez 1e1 vos fourgons attelés et chargés de munitions et de vivres, et vous arriverez ce soir au camp de Staouéli avec la route qu'on commence !. »
Ces dispositions prises, le comte de Bourmont expédia aux différents chefs les ordres nécessaires pour que l'armée prit l'offensive. Il prescrivit à la division Loverdo d'opérer une conversion qui le ramenât à la hauteur de la division Berthezène. Afin d’être en mesure de tourner l'ennemi en se lançant en avant, il rendit la brigade d’Arcines disponible et la mit en mesure de continuer à appuyer la division Berthezène, en ordonnant au général des Cars d'envoyer trois régiments pour prendre sa place et servir de réserve, et attendit que ces divers mouvements fussent exécutés. Le général Loverdo mit
Détails communiqués par le comte Louis de Bourmont, aide de camp du maréchal.
BATAILLE DE STAOUÉLI. 581
de la lenteur à opérer son mouvement. Le commandant en chef lui envoya aide de camp sur aide de camp pour le pressert, Il n’était pas encore en ligne, quand le général en chef, placé au centre, donna le signal. Vers dix heures et demie du matin, notre ligne de bataille avait changé d’aspect. Nous formions un croissant. Les ailes marchaient toujours, forçant à la retraite les colonnes qui leur étaient opposées; le centre, dirigé par le général en chef en personne et le général Berthezène, s’avançait sur les redoutes et les batteries ennemies ?.
Le retard qu'avait mis le général Loverdo à exécuter son mouvement ne fut pas sans inconvéments. L’imtiative de l'attaque dut, à son défaut, être prise au centre de la ligne par la brigade Poret de Morvan, qui s’ébranla la première. Les brigades Danrémont et Munk d’Uzer, de la division Loverdo, qui formaient la droite, restèrent un peu en arrière du rang qu'elles auraient dû occuper dans ce mouvement offensif ; 1l en résulta que les échelons, au lieu d’être formés
{ Le commandant en chef se plaint de cette lenteur dans un rapport que nous avons sous les yeux, et le général Berthezène constate le fait dans les lignes suivantes : « Ce mouvement, long de sa nature, fut retardé par quelques malentendus, et ensuite par les mesures de précautions que le commandant de la deuxième division crut devoir prendre. »
2 « L’ardeur des troupes était telle, qu'il eût été difficile de la contenir. dit le comte de Bourmont dans sa relation officielle. Le moment décisif était venu; j'ordonnai l'attaque des batteries et du camp ennemi. Les deux premières brigades de la division Loverdo, conduites par les généraux Danrémont et d’Uzer, marchèrent en avant. La troisième brigade, qui avait été détachée sur la gauche, suivit sous les ordres du général d’Arcines le mouvement du général Clouet. Trois régiments de la division des Cars s’avancèrent pour former la réserve. Il serait difficile de peindre l'enthousiasme que firent éclater les troupes lorsque le signal d’attaquer le camp eut été donné. Malgré les difficultés du terrain, l’artillerie, toute du nouveau modèle, fut constamment en première ligne; son extrême mobilité dut contribuer puissamment à l’épouvante de l'ennemi. Le feu des batteries qu'avait construites l'ennemi en avant de son camp n’arrûta pas un moment nos troupes ; les huit pièces de bronze qui les armaient furent enlevées, »
382 lIISTOIRE DE LA CONQUÉTE D’ALGER,
par la droite, le furent par le centre, qui arriva bientôt: à 200 mètres de la redoute des Africains. Le général Lahitte la battit avec son artillerie, et le général Achard reçut l’ordre de l'enlever. Le 14° se lança au pas de course, le 20° et le 28° abordèrent en même temps cet ouvrage, qui fut emporté en un clin d'æœil!. Les ennemis lâächèrent pied au premier choc ; mais, grâce au retard apporté par le général Loverdo, ils purent s'enfuir dans tous les sens, tandis qu'en suivant les intentions du commandant en chef on refoulait la gauche de l'ennemi sur le centre qui, attaqué par les échelons suivants, se retrouvait rejeté sur la droite, de sorte que cette manœuvre aurait pu acculer l’armée musulmane à la mer ?.
« Les Arabes, continue la relation officielle, avaient pris la fuite de toutes parts; leur camp tomba en notre pouvoir ; 400 tentes y étaient dressées; celles de l’aga d'Alger, du bey de Constantine et du bey de Titery sont d'une grande magnilicence. On a trouvé une quantité considérable de poudre et de projectiles, des magasins de subsistances, plusieurs troupeaux de moutons et 100 chameaux environ, qui augmentent. nos moyens de transport. Nos soldats coucheront sous les tentes de l'ennemi. »
Le général en chef avait traversé le camp de Staouéli et porté quelques bataillons en avant pour précipiter la fuite des vaincus. [1 ne s'arrêta que lorsqu'il se fut assuré par ses yeux que les colonnes ennemies gagnaient en désordre et à la hâte les gorges qui conduisent au Boudjaréa. Le général Achard, s’acharnant avec le 14 à la poursuite des fuyards, arriva jusqu'au mont Caïourt, près de Sidi-Khalef, à 3,000 mètres
! Le lieutenant-colonel Langlois, peintre d'histoire, qui suivait l’armée comme artiste, entra un des premiers dans la batterie avec le 149.
2 Nous empruntons ces détails à M. Pélissier de Reynaud, qui assistait à cette affaire en qualité d’officier d'état-major. (Annales algériennes, t. [er, p. 45; 2e édition.)
YATAILLE DE STAOUÉLL. 585 en avant de Staouéh. La victoire était complète. Outre les 400 tentes, les munitions et approvisionnements trouvés dans le camp, l'ennemi nous lussait, pour trophées, des canons et des drapeaux. L'armée était dans l'ivresse d’un premier succès. Les troupes, se formant en bataille dans le camp, saluaent de leurs acclamations le général en chef, qui passait au galop devant le front des régiments. Un long eri de : Vive le Roi! s'étendait sur toute la ligne, et toutes les musiques faisaient retentir l'air de : Vive Henri IV!
Rien re manqua au prestige de cette journée. Le général Valazé et le baron Denniée avaient ponctuellement exécuté les ordres reçus. Tout marchait à la fois, l'armée, les vivres et les munitions, et la route elle-même. Elle montait derrière nos soldats sur Les crêtes, courait sur les plateaux, serpentait dans les pentes. Les chariots et les mulets rejoignaient les travailleurs qui, à peine leur œuvre terminée sur un point, s'élançaient au pas de course pour reprendre la tête des atelers. Le chemin qui, d’après les instructions du général en chef, marchait derrière notre armée, arriva le soir même à Staouéli, et les fourgons, roulant à mesure que la route était construite, apportèrent aux vainqueurs des vivres frais pour les distributions du soir. Les Arabes ne pouvaient s'expliquer ce prodige. Le capitaine Louis de Bourmont, chargé de mener le jour même au camp de Sidi-Ferruch des voitures contenant un certain nombre de prisonniers, les entendait s'exclamer à la vue de cette route imprévue qui s’ouvrait sur un terrain le matin impraticable, Il demanda à un interprète ce qu’ils disaient. ( Ils disent que les Français sont grands, et Dieu aussi, répondit l'interprète. — Demandez-leur pourquoi 1ls mettent les Français avant Dieu ? reprit l'officier français. — Parce que Dieu n’a jamais fait pour nous ce que que les Français ont fait pour eux, » répondit un des prisonniers dont l'interprète traduisit la réponse.
Telle fut la journée de Staouéli, dans laquelle l’armée française, après s'être vigoureusement tenue sur la défensive au début, prit l'offensive à son tour avec un irrésistible élan. Le général Berthezène conduisit sa division, comme l’écrivait le général en chef au ministre de la guerre « avec le talent et le sang-froid qu’on attendait de sa vieille expérience”. » Il y eut de beaux traits d’intrépidité militaire dans ce combat. Trois voltigeurs du 37°?, placé à l'aile gauche, avaient fait le serment d'enlever un drapeau aux Algériens. Ils se jetèrent tête baissée dans les rangs des Tures. Les deux premiers furent blessés, et le troisième eut la poitrine traversée par une balle, mais il revint à l’ambulance enveloppé d'un drapeau ennemi. C’est au moment où les Turcs attaquèrent avec une rare énergie les retranchements de la brigade Achard et de la brigade Clouet que ce fait d'armes eut lieu. Il y eut un épisode dramatique et touchant dans la même phase du combat. Quand le 29° (colonel de Lachau), de la brigade Colomb d’Arcines, marcha pour dégager le 28°, les deux chefs des deux régiments, les colonels de Lachau et Moumier, vieux compagnons de guerre qui avaient servi ensemble dans les vélites de la garde impériale, s’embrassèrent sur le champ de batulle, heureux du service rendu et recu *.
Lorsqu'ils eurent chassé l'ennemi de la position du 28°, nos soldats rencontrèrent un douloureux spectacle, les corps mutilés de leurs camarades tombés aux mains de l'ennemi, et gisants sur le sol, la tête coupée, le cœur arraché, les
Rapport du 22 juin 1830.
Colonel de Feuchères, brigade Achard.
5 Ruckblick auf Algier, ete., par le prince de Schwarzenberg.
# Détails communiqués par M. Lepipre, officier au 29°, qui assistait à cette action. Le colonel Mounier fut tué par un enfant dans une des insurrections lyonnaises qui suivirent de près la Révolution de 1830. Il était digne d’inspirer à M. Alfred de Vigny la belle figure du capitaine Renaud.
BATAILLE DE STAOUÉLI. 385
entrailles dispersées. « Les femmes qui se trouvent toujours à la suite des tribus arabes, dit M. de Penhoen, montrèrent le plus de goût pour ces horribles mutilations. L'une d'elles fut tuée à côté d’un cadavre français dont elle venait d’arracher le cœur. Une autre s’enfuyait, portant un enfant dans ses bras quand, blessée d’un coup de feu, elle écrasa sous une pierre la tête de son enfant pour qu'il ne tombât pas dans nos mains. » Les cadavres des Arabes et des Turcs, parsemés çà et À, marquaient la place où ils avaient combattu. Ceux des Turcs étaient partout au premier rang. On en trouva cinq qui, forçant notre ligne, étaient venus se faire tuer ensemble au milieu des nôtres, comme si un serment les eût liés. Un d'eux était un jeune homme d’une figure admirablement belle et dont l'expression était si douce et si reposée qu'il paraissait endormi; par un contraste frappant, on remarquait à ses côtés un vieillard aux membres musculeux, à la barbe blanche, dont la mâle figure respirait encore la colère et toutes les passions du combat. Ceux qui avaient été témoins de l'action racontaient qu'on avait vu ce vieux lion, blessé à la hanche, au bras, à la cuisse, et sur le point de tomber entre les mains des Français, rassembler ses forces pour s’enfoncer un poignard dans le cœur.
Le moment le plus vif de la bataille avait été celui de l'atlaque de nos retranchements. Là les Turcs de la milice montrèrent beaucoup de résolution et de vigueur. Cest dans cette action que nous fimes nos principales pertes. Quand nous primes l'offensive, les troupes irrégulières de la Régence ne tinrent pas devant le feu bien dirigé de notre artillerie et la marche franche et l'élan discipliné de nos colonnes. L’artillerie du nouveau modèle rendit de grands services dans cette journée. L’artillerie de montagne surtout fit des merveilles. Le lieutenant de la Marre, qui commandait deux pièces de 8 sur le front de la brigade Clouet, fit éprouver aux Tures une
perte considérable ; quatre coups de mitraille décidèrent leur fuite, Le capitaine Lelièvre, qui commandait sur la droite la batterie d’obusiers de montagne et qui fut très-bien secondé par le lieutenant en second de Kergorlay, ne contribua pas moins au succès de la division Loverdo. Les mulets destinés au service de cette batterie n'étant pas débarqués, lardeur des canonniers y suppléa ; ils portèrent les mumitions et trainèrent les pièces à la bricole. Le lieutenant Vernier, qui depuis le 15 juin était attaché à la division Berthezène, marcha constamment avec des obusiers de 24 sur la ligne et même en avant des tirailleurs ‘. Cette artillerie de campagne, appelée à jouer un grand rôle dans les guerres de l'Algérie, datait de la première guerre d’Espagne ; mais elle avait été trèsperfectionnée dans la campagne de 1825, et le général Valée, fortement appuyé par M. le Dauphin, l'avait fait adopter. Les pièces de montagne ont le calibre des boulets de 12; elles lancent des obus et peuvent tirer à mitraille. La pièce, l'affût et les roues se démontent pour être placés à dos de mulet, et se remontent avec facilité. Cinq minutes suffisent pour cette manœuvre. On comprend l'avantage que notre armée avait
1 Le général en chef disait dans le rapport auquel nous empruntons ces détails : « Le général Berthezène cite avec éloge les colonels d’infan terie Feuchères, Horrie et Mounier; le colonel d'état-major marquis de Brossard, Trémaux, chef de bataillon au 57° de ligne; Augis, chirurgienmajor, et de Ruffo-Lafare, capitaine dans le même régiment; Biré et Drogue, officiers du 24° de ligne; Survicy, sous-lientenant au 14 de ligne. Hans, soldat du 2° léger; Rousselin, voltigeur du 57°, refusèrent, quoique blessés, de quitter le champ de bataille.
« Le général Loverdo recommande à la bienveillance du gouvernement : MM. Jacobi, colonel d'état-major de la deuxième division; Aupick, chef de bataillon d'état-major ; Perrot et Riban, capitaines du même corps ; MA. les colonels Magnan, Léridan et Mangin ; Boutté, lieutenantcolonel du 6° de ligne; Blanchard, capitaine de voltigeurs dans le même régiment ; Delacroix, capitaine de voltigeurs au 49%; Lévêque, lieutenant de voltigeurs au 15° de ligne; Darricau, sous-lieutenant au 48e; Duchatellier, capitaine au 21° de ligne ; Lavagnac, lieutenant du 29e, »
BATAILLE DE STAOUÉLI. 587
tiré, tout d’abord, à Staouéh, de cette artillerie qui pénétrait dans une contrée impraticable à l'artillerie ancienne.
Dans le combat de Staouéli, très-vif au début, nous eûmes, d’après les rapports rectifiés, 550 hommes mis hors de combat, sur lesquels 57 morts et 473 blessés, qui reçurent immédiatement sous les vastes hangars préparés pour les recevoir, les soins les mieux entendus et les plus empressés: La perte principale pesa sur la première division qui, plus fortement engagée, eut à elle seule 44 morts et 344 blessés. Le 20° et le 28°, formant la brigade Clouet, placée à l'extrême gauche, et le 37°, l’un des régiments de la brigade Achard, furent ceux qui souffrirent le plus. On estima que la perte des Algériens s'élevait presque au décuple de la nôtre. L’aga des janissaires, gendre du dey, fut au nombre des morts, Quand, le soir de la bataille, on demanda aux prisonniers restés dans nos mains l’explication du peu de résistance qu’ils nous avaient opposée au moment où nous avions pris l'offensive : « Comment aurions-nous pu vous arrêter ? répondirent-ils, plus on vous envoie de balles et de boulets, plus vite vous avancez !. » Du reste, les Arabes ne comprenaient rien à notre marche en ligne. [ls crurent d’abord que nos soldats ne marchaient en ligne que parce qu'ils étaient liés les uns aux autres par le bras : le dey avait accrédité ce bruit ?,
Après la bataille de Staouéhi, le général en chef publia l’ordre du jour suivant, portant la date du 20 juin 1830, et écrit au quartier général de Sidi-Ferruch :
« Les troupes de l’armée d'expédition, dans les Journées du 14 et du 19 jum, ont répondu à l'attente du roi, et déjà elles ont vengé l’insulte faite au pavillon français. La milice turque avait cru qu'il était aussi facile de nous vaincre que
1 Campagne d'Afrique, Fernel, ? Détails communiqués par M. le duc des Cars,
de nous outrager ; une entière défaite l’a désabusée, et c’est désormais dans l'enceinte d'Alger que nous aurons à la combattre. Déjà beaucoup d'Arabes retournent dans leurs foyers, d’où la terreur les avait seule arrachés. Bientôt 1ls reviendront pour nous vendre leurs troupeaux et porter l'abondance dans nos camps. Le général en chef rappelle à l’armée que les Arabes doivent y trouver un accueil amical, et que tous les marchés conclus avec eux doivent être exécutés consciencieusement.
« Les troupes de toutes armes ont rivalisé de dévouement. L'administration, par la sagesse de ses dispositions, par les soins qu’elle donne aux blessés, a aussi droit aux éloges.
« Le général en chef fera valoir auprès du gouvernement les services de tous. Il réclamera les bontés du roi pour ceux quis’en seront rendus les plus dignes.
«Toutes les fois que l’armée a combattu, le feu des bâtiments du roi a appuyé ses mouvements et a puissamment contribué au succès que nous avons obtenu. »
Le lendemain de la victoire de Staouéli était un dimanche. On célébra la messe sur un autel improvisé dans le camp de Sidi-Ferruch, au pied de la hauteur que couronne le marabout. « Le grand palmier de la fontaine, dit un témoin oculure!, était comme une colonne de ce temple illimité, et le ciel en était la voûte. Ce sacrifice semblait sanctionner le retour de la civilisation sur cette plage. »
1 M. d’Ault-Dumesnil.
Le | ©C Te
I] SIDI-KALEF.
Les troupes étaient plemes d'espoir et d’ardeur. Plus que jamais elles tenaient pour certain le résultat de la campagne. Le succès conduit au succès par la confiance qu’il donne au vainqueur et l’épouvante qu'il jette au vaincu. Notre armée avait surmonté les premières difficultés du débarquement ; elle avait repoussé victorieusement une attaque générale de l'armée ennemie ; elle l'avait vaincue et s’était emparée de son camp; elle occupait maintenant, à 2 lieues du rivage, la seconde position militaire qu'on rencontre sur la route d'Alger.
Staouéli ne ressemblait en rien aux lieux habités de l’Europe ; c'était un beau pays, célèbre par ses fontaines et l’abondance de ses eaux, ce qui engageait les Arabes à y dresser fréquemment leurs tentes ; mais on n’y voyait, sauf quelques ruines romaines, aucun vestige de construction, C'est à Staouéli qu'on entre vraiment en Afrique, comme le disait un des rapports envoyés au ministre de la guerre. Là d'immenses palmiers dont le fût s’élance d’un faisceau de palmes de 15 à 20 pieds, des massifs d’orangers, des groupes de figuiers et çà et là des touffes de lauriers roses interrompaient la monotomie du camp, dans lequel les tentes arabes étaient dispersées sans ordre. Les officiers érudits se mirent à la recherche du bois d’orangers indiqué sur la carte du chef de bataillon Boutin, et le trouvèrent sur la ligne extrême de nos avant-
postes, Ce bois, situé dans un ravin profond, donnait une 22,
ombre rendue plus délicieuse encore par l'extrême chaleur des Journées ; un ruisseau limpide le traverse et y entretient la fraicheur, et des rosiers et d’autres fleurs odorantes, croissant dans ces beaux lieux, dont ils parfament l'atmosphère, contribuent à en faire une des plus charmantes oasis dont on puisse garder le souvenir. Malheureusement cette espèce d'Éden, qui attirait nos soldats, fut fatal à plusieurs d’entre eux ; il y eut en cet endroit plus d’une surprise, plus d’une tête coupée.
Les divisions Berthezène et Loverdo campèrent sur ce plateau, au point intermédiaire entre Sidi-Ferruch et Alger, attendant avec impatience l'ordre de se porter en avant ; le général en chef retourna à Sidi-Ferruch, afin de presser le débarquement du matériel du siége et d'entretenir des rapports plus faciles et plus prompts avec la flotte.
Tandis que la joie et la confiance étaient dans le camp français, les fuyards de Staouéli allaient porter leur épouvante à Alger !. Depuis le matin on attendait avec anxiété des nouvelles, car le bruit du canon et de la fusillade, qui retentissait depuis la pointe du jour, annonçait assez que la lutte avait commencé. À dix heures, un courrier arriva annonçant que l’armée algérienne, sortie de ses lignes, avait vivement attaqué l’armée française : des deux côtés on se battait avec acharnement ; mais le soleil ne se coucheraït pas avant que les Français eussent été exterminés. Le dey fit au courrier, porteur de ces bonnes nouvelles, des présents magmifiques. Le message se répandit rapidement dans la ville. Les Algériens célébraient d'avance leur victoire, À onze heures, le bruit lointain de l'artillerie cessa tout à coup et fut remplacé par un silence de mort. Les habitants d'Alger crurent que notre armée était battue et que le massacre commençait ; le jeune captif auquel
1 Nous nous servons ici de la Relation de Pfeiffer.
nous devons ces détails entendit plusieurs Algériens exprimer le vœu qu'on ne tuât pas tous nos soldats, mais qu'on en conservât quelques-uns pour les amener à Alger, leur couper les oreilles et les renvoyer ainsi mutilés au roi de France. Cette confiance dura jusqu’à deux heures environ de l’aprèsmidi. Mais alors les fuyards commencèrent à arriver et apportèrent la nouvelle de la bataille perdue. Ils expliquaient la défaite des Turcs à leur manière. Au plus vif de la bataille, disaient-ils, quand la victoire allait se décider en faveur des musulmans, les Kabyles, 1rrités d’une injure qu’ils prétendaient leur avoir été faite par les janissaires le jour précédent, avaient tout à coup lâché pied, comme à un signal convenu, ct s'étaient retirés sur leurs montagnes, en renversant tout sur leur passage. « Nous sommes vaincus! criaient-ils en courant; sauve qui peut ! » Cette fuite, ces cris, avaient jeté le désordre dans l’armée algérienne ; les Français avaient saisi là-propos de cet instant critique, leurs tambours avaient battu la charge, 1ls avaient rapidement gravi la hauteur de Staouéli aux cris de : Vive le roi! et rien n’avait pu, dès lors, résister à leurs baïonnettes, Tout avait fui. Les batteries turques, conquises par les Français, avaient été tournées contre les vaincus, dont elles avaient augmenté le désordre et précipité la fuite. L'armée algérienne, peu d'heures auparavant nonbreuse et redoutable, n’offrait plus que des bandes errantes répandues dans la campagne. Les Arabes et les Kabyles avaient gagné les montagnes, et les Turcs et les Maures consternés rentraient dans Alger.
Telle est la version algérienne de la bataille de Staouél, acceptée sans contrôle par le jeune captif. Comme il arrive souvent, les vaincus expliquèrent la perte de la bataille par une circonstance extraordinaire et fortuite : la défection des Kabyles. Que les Kabyles aient pu céder au ressentiment d’une injure en se retirant dans leurs montagnes après l'échec
éprouvé par l’armée turque dans l'attaque des lignes rançaises, cela est possible; mais cette retraite n’occasionna point l'échec, elle le suivit, Les janissaires et les contingents arabes avaient été victorieusement repoussés quand notre mouvement offensif commença. La défection des Kabyles ne fut donc qu’un des incidents de la déroute, au lieu d’en être la cause. Du reste, on avouait que cette déroute avait été aussi complète que possible. Les Turcs ramenaient quinze cents blessés, mais ils déclaraient que, malgré leur habitude d’emporter ceux des leurs qui tombaient, ils avaient laissé un bien plus grand nombre de blessés, sans compter les morts, sur le champ de bataille. Les évaluations de notre état-major, qui portaient à 5,000 les hommes mis hors de combat dans leur armée, n’étaient donc point exagérées. Pour ces quinze cents blessés aucun secours n'était préparé. Il fallut que le jeune médecin allemand, qui se trouva seul chargé, en l'absence de tout autre homme de son art, de porter secours à toutes ces souffrances, improvisât tout. Appelé le 19 juin, à quatre heures de l'après-midi, par le ministre de la justice, pour être investi de ces fonctions, on lui adjoignit, sur sa demande, comme infirmiers, vingt et un barbiers juifs ou maures, auxquels il fut obligé de faire donner la bastonnade pour stimuler leur zèle et diminuer leur dureté. Le ministre de la justice lui envoya de vieilles toiles déchirées, dont on ne pouvait plus se servir pour en faire des tentes; il en fit des bandages. Sur les vingt et un infirmiers, qu'il faisait garder à vue pour les empêcher de s'enfuir, cinq seulement parvinrent à panser tant bien que mal les plaies, les autres furent employés à faire de la charpie. Quand, à dix heures du soir, le jeune médecin, harassé de fatigues, couvert de sueur, la tête pleine de vertiges, se retira, incapable de continuer son œuvre sans prendre quelque repos, les cris déchirants de plusieurs centaines de blessés auxquels il n’avait pu donner aucun soi le suivi-
rent. Notez que dans la caserne où 1l avait fait réunir le plus grand nombre possible de ces malheureux, il n’y en avait que 860; on en avait répandu 700 autres dans plusieurs bâtiments, Il n'avait pas même pu voir ces-derniers.
A la nouvelle de la défaite des musulmans à Staouéli, la consternation avait été grande dans la ville. Plusieurs craienirent de voir arriver les vainqueurs. Pfeiffer, dans son impatience de captif et son inexpérience de jeune homme, ne pouvait s'expliquer le retard qu'ils mettaient dans leur marche. Les musulmans, découragés, répétaient sans cesse : Allah dan (cela vient de Dieu), et le témoin oculaire des terreurs algériennes assure que, si notre armée était arrivée sur les pas des fuyards, elle serait entrée dans Alger sans coup férir.
Cela est improbable, sans être tout à fait impossible ; mais, à la guerre comme en politique, on fait rarement tout ce qu'on pourrait faire, parce qu'on ne sait Jamais tout ce qu'il faudrait savoir. Le mieux est d'agir avec sûreté. Avant la fin du jour, cette panique était dissipée. Le dey réunissait le soir même ses ministres et ses principaux officiers en divan; les ulémas turcs et arabes formèrent une autre assemblée, dont il devait prendre l'avis. Le résultat de ces délibérations fut l'envoi de nombreux courriers qui partirent dans toutes les directions, pour commander aux troupes éparses dans la campagne de se réunir. En même temps, on résolut d'achever de mettre en défense le fort de l'Empereur, construit au sud de la ville, et qui par conséquent la protégeait contre les Français. La nuit fut employée à en compléter l'armement. Une garnison de 2,000 hommes alla s’y installer. Toute la ville, excitée par les prédications des ulémas, avait passé de l'abattement à la fureur. Au point du jour, on vit partir plusieurs milliers d'hommes pour marcher au-devant des Français ; ils criaient en sortant d’Alger : « Nous sommes prêts
à mourir pour le service de Dieu! » Des troupes de Kabyles et d'Arabes les rejoignirent dans la matinée du 20 juin, de sorte qu’ils formèrent dès lors un corps de 18 à 20,000 hommes qui couvrait Alger; plusieurs milliers d'hommes vinrent bientôt grossir leurs rangs. [ls étaient sous le commandement de Mustapha, bey de Titery, le plus habile des généraux africains qui, bien décidé à éviter une bataille rangée, commença à harceler, nuit et jour, l'armée française, dont il ne pouvait s'expliquer Pimmobilité dans sa position de Staouél.
Gette immohilité s'explique pourtant. Le commandant en chef de l’expédition française avait renoncé avec peme à pousser plus avant la victoire de Staouéli; mais, averti par l'histoire !, il avait sagement pensé qu'il importait surtout de ne point faire un pas en avant qui pôt être suivi d’un pas rétrograde ; or les moyens de transport, les vivres, les munitions même, tout lui manquait encore pour entreprendre le siége d'Alger. Sa correspondance officielle et secrète porte la trace du combat qui s'était livré dans son esprit et des motifs qui avaient fixé sa résolution. « Depuis le combat du 19 jum écrivait-1l à la date du 22 juin 1830 au ministre de la guerre, l'ennemi ne montre que quelques détachements épars. IL parait certain que la plupart des Arabes se sont éloignés, que les Turcs restent enfermés dans les murs d'Alger et qu’une vive fermentation s’est manifestée parmi eux. Dans cet état de choses, je n'aurais pas hésité à porter l’armée en avant si les chevaux de l'artillerie de siége et ceux de l'administration avaient été débarqués. Les bâtiments qui les transportent devaient partir le 13 de la baie de Palma, des vents de sud-ouest les y ont retenus jusqu’au 18 ; depuis lors le calme a été pres-
1 On se souvient que l’armée de Charles-Quint, après un succès obtenu
dans un combat défensif, vit ses efforts se briser contre les remparts d'Alger.