GRAND ROLE JOUÉ PAR DRAGUT
au milieu de ces défiances, fut aimsi le résultat indirect de la politique française, qui nuisit, sans le vouloir, à la chrétienté, en acceptant passionnément tous les moyens de nuire à l'empereur.
Dragut commanda à Tripoli, comme les Barberousse avaient commandé à Alger. L'on tentait sur de nouveaux points du littoral ce qui avait réussi à Alger, et les corsaires devenaient les instruments de la domination turque sur la côte d’Afrique. L'opinion européenne, d’abord indignée de l'alliance de la France avec les Turcs, avait fini par se familiariser avec ce spectacle. Henri IT put faire impunément ce que François [°" avait tenté quelques années auparavant, à son dam. Les flottes combinées des Turcs et des Français ravagèrent les côtes de l'Italie et les îles de la Méditerranée, en faisant des milliers d'esclaves, sans que la clameur de réprobation unanime qui s'était fait entendre se renouvelât. Le sens religieux s’affablissait en Europe.
Il y a cependant une chose remarquable, c’est qu’on trouvait dans la coopération de Dragut les mêmes inconvénients que dans celle de Barberousse, le défaut de suite, la difficulté de s'entendre sur un plan de campagne, l'impossibilité de faire opter le pirate pour une entreprise difficile et utile à la France, quand il se présentait une expédition facile et lucrative pour lui. Au fond, ce n'était pas un allié réel, c'était un associé indépendant, un ennemi des chrétiens qui profitait des divisions de l'Empire et de la France, pour faire du mal au premier, mais à son heure, à sa manière, à son propre avantage, sur le point de son choix. C’est là le caractère que l’on retrouve dans toute cette période de guerre, qui dura de 1545 à 1555, et pendant laquelle les vaisseaux d’Alger parurent à côté de ceux de Dragut. Elle ne servit à la France que comme une diversion. La disparité des buts empêcha l'unité des efforts, et l’on ne réussit pas plus avec
Dragut contre la Corse, que l’on n'avait réussi avec Barberousse contre Nice.
Après avoir exposé l'origine de la fondation de la domination turque sur la côte d'Afrique par l'alliance de deuxforces, l’une irrégulière, celle des pirates, l’autre régulière, celle de la Porte, réunies par un intérêt politique commun et par la communauté de la religion, 1l convient de serrer de plus près l'histoire du royaume d’Alger, et d'indiquer les principales phases du développement de cette puissance. Elle avait deux adversaires sur la côte d'Afrique, les Espagnols, qu’elle aspirait à en chasser, les Maures et les Berbères, qu’elle voulait dominer en affablissant ou en détruisant les principautés indépendantes qui représentaient ces trois nationalités. En même temps, elle était dans un état de guerre permanent avec la chrétienté, guerre nécessaire à une puissance dont les finances étaient alimentées par la piraterie et le pillage. Ses rapports avec le Grand Seigneur sont, dès cette époque, plutôt encore des rapports de déférence que de sujétion. Le troisième successeur de Barberousse, Hassan, Corse d’origine, fait emprisonner Yahia, désigné par Salahh-Reiss pour lui succéder dans la régence d'Alger et, une fois en possession du gouvernement, fait confirmer son titre par le Grand Seigneur. Îl était impossible que la force et la violence, qui étaient à Alger les deux principaux mobiles du gouvernement, ne se retrouvassent pas dans l'institution même de ce gouvernement.
La lutte des maîtres d'Alger contre les Espagnols fut longue et opiniätre. D'abord les premiers ruinèrent l'influence des seconds dans les villes où ils exerçaient un protectorat, s'emparèrent de Tlemcen et en restèrent maîtres, établirent à Fez une de leurs créatures, et enfin chassèrent les Espagnols de Bougie, qu'ils occupaient depuis quarante-cinq ans. Oran, siége de la puissance espagnole, tint plus longtemps.