COMBATS DÉFENSIFS DE CHAPELLE-HT-FONTAINE
Le mouvement annoncé pour le 26 juin fut donc différé. Les positions prises par les divers corps furent seulement reclfiées. Le duc des Cars, mettant sa division en mouvement à une heure du matin, avait traversé Staouéli le 25 juin, dans les premières heures du jour, avec les brigades Berthier de Sauvigny et Hurel, pour venir prendre la direction des avantpostes. Il laissa le général Hurel à mi-chemin et se plaça, avec sa première brigade, en ligne à la gauche du général Clouet. La seconde brigade, ayant été remplacée à 9 heures par la troisième, se remit en mouvement. Elle arriva le
* Rapport du général en chef. Sidi-Kalef, 28 juin 1830,
25 juin, à dix heures du soir, à côté du camp occupé par le 20° et'le 28° de ligne, appartenant à la première division. fl y eut là une fâcheuse méprise. Le 17° avait déjà dépassé les postes du 28°; la nuit était fort obscure ; le 28°, prompt à prendre l'alarme, comme il arrive quand on est en présence de lPennemi, dirigea une fusillade à bout portant sur la tête de colonne du 30°, qui eut quatre hommes tués et onze blessést. En outre, la chaleur était si excessive que la troisième brigade perdit du monde dans le trajet de Sidi-Ferruch à sa nouvelle position. Le chirurgien-major du 34° (brigade Montlivaut), étant descendu de cheval pour saigner un homme foudroyé par la chaleur, tomba mort sur celui qu'il voulait secourir. La brigade Montlivaut, qui s'était arrêtée à Staouéli pour se rafraîchir, se mit en route pour occuper Dely-Ibrahim et tous les points militaires interposés entre Staouéli et Chapelle-et-Fontaine. Le général Hurel, dont la brigade devenait disponible, alla prendre son rang de bataille à la gauche du général Berthier.
Dès le 26 juin au matin, notre armée était donc ainsi disposée : se”
À Sidi-Ferruch le 48° de ligne et 1,400 marins des équipages de ligne, pour garder le camp retranché où étaient les ambulances et les approvisionnements de toute espèce. Le colonel de Léridan commandait ce point important.
Le quartier général à Staouéhi, où l’on avait placé le 15° de ligne, colonel Mangin, détaché de la seconde brigade de la seconde division, et la brigade Colomb d’Arcines tout entière.
Sur le plateau de Ghapelle-et-Fontaine, la première division avait porté sa droite en avant de Dely-Ibrahim, en face d’Ain- Gébourgia, sa gauche au chemin de Staouéli. La troisième
1 Journal militaire communiqué par M. le duc des Cars. On y lit ce qui suit : « Parmi les blessés, trois le sont mortellement; une cantinière du régiment, également blessée, est morte ce matin. »
division avait sa droite au chemin de Staouéli, sa gauche à l’'Oued-el-Larens, une brigade à Sidi-Kalef. C'était sur le point le plus menacé et le plus difficile à défendre, c’est-à-dire à sa gauche, que le lieutenant général duc des Cars avait pris place, avec son état-major établi dans une maison crénelée, près du petit bois de Sidi-Abderrahman-Bou-Nega, situé à l'extrémité de notre gauche‘. Notre armée comptait à peu près 18,000 baïonnettes sur la ligne où l’on allait combattre. Le génie consacra ces journées d'attente et de combats défensifs à élever des redoutes de mille mètres en mille mètres pour assurer nos communications de Staouéli à Chapelle-et- Fontaine. L’artillerie les arma, sous la direction du général Valazé, avec les canons pris sur l'ennemi. Cette route que l’on fortifiait ainsi se développa rapidement en avant de Sidi-Kalef, distant d'à peu près 4,000 toises de Staouéli?, en offrant aux voitures et aux caissons une voie facilement praticable jusqu’à nos positions avancées. Le débarquement continuait avec activité, et le charriage était incessant, de sorte que les approvisionnements et le matériel du siége s’avançaient vers Alger, pour être disponibles au moment où le siége pourrait s'ouvrir.
Les Turcs occupaient toutes les collines qui dominent le plateau où nous étions placés ; 1ls avaient pris également position sur les premières hauteurs du Boudjaréa. Ils avaient fortifié et armé les gorges qui les unissent. Nous étions donc, comme à Sidi-Ferruch, sur la défensive ; seulement notre position était moins bonne. Les troupes qui se trouvaient en présence de notre première ligne appartenaient presque exclusivement à la milice d'Alger .
À partir du combat du 24 juin, le tiraillement fut continuel. La troisième division, chargée de défendre le point le
1 Campagne d'Afrique, par M. Fernel. — Annales algériennes. 2 Rapport de l’intendant en chef. Précis historiques, p. 28. 5 Rapport du général en chef, Sidi-Kalef, 28 juin 1830,
plus vulnérable de notre position, prit la part la plus vive à ces combats journaliers, dans lesquels les Turcs de la milice, tous hommes d’élite, et les Koulouglis montrèrent des qualités militaires qui ne furent surpassées que par celles de nos soldats. Le duc des Cars, commandant de cette division, mérita et obtint dans ces journées laborieuses les suffrages de toute l’armée. L’un des plus brillants des officiers étrangers qui prirent part à cette campagne, le prince de Schwarzenberg, retrace ainsi l'impression que fit sa conduite sur ses compagnons d'armes : ( À l’aile gauche, les Arabes dirigeaient des attaques continuelles contre une position couverte par un petit bois et un terrain coupé de murs. Là se trouvait habituellement le général duc des Cars. Ce général méritait complétement l'affection et la considération que chacun lui accordait. Brave devant l'ennemi, aimable dans ses manières, il réunissait les qualités du soldat à celles de l'homme du monde. Dans les combats, et à la manière dont il supportait la fatigue, on l'aurait pris pour un grenadier, si son éducation et ses manières n'avaient révélé un homme du monde. C'était un vrai type de l’ancienne chevalerie française, et il était honoré même de cette partie de l’armée que ses opinions politiques éloignaient le plus de lui. Ce qui méritait particulièrement les éloges, c'était sa sollicitude affectueuse pour ses soldats. Jamais il ne se couchait sans s'être assuré que les blessés et les malades avaient reçu les soins réclamés par leur état. Aussi répétait-on que les blessés de la troisième division étaient déjà depuis longtemps à l'abri sous les baraques improvisées qui servaient d'hôpitaux, quand ceux des autres divisions restaient encore au bivouac, exposés à la chaleur du jour et au froid des nuits, si dangereux dans ces contrées !. »
1 Ruckblick auf Algier, ete., par le prince de Schwarzenberg, p. 154 (Wien, 1837). gr M. Théodore de Quatrebarbes, un des plus brillants officiers de la divi-
Le lieutenant général des Cars eut besoin d’uneintrépidité calme et d’un coup d'œil sûr, dans la situation difficile où se trouvait sa division, avec l’ordre de s’y maintenir. La défensive, généralement peu conforme au génie militaire de notre nation, était en outre désavantageuse dans cette position, Le
sion des Cars, parle dans les mêmes termes de son général, dans ses Souvenirs de la Campagne d'Afrique : « Le lieutenant- général duc des Cars, dit-il, s’acquit de nouveaux titres à la confiance de l’armée. Quand on le vit, où le péril était le plus grand, donner l'exemple de la plus belle bravoure et les ordres les plus sages, ménager la vie du soldat et exposer la sienne, pleine et entière justice lui fut rendue. L'on ne s’aperçut qu’il était grand seigneur qu’à son excessive politesse, et sa division reconnaissante n’a pas oublié qu'après la victoire le premier soin du général, qui avait partagé tous les dangers, fut d'établir un hôpital pour les blessés et les malades, tandis que ceux des autres divisions, bivouaquaient encore sous la tente, »
4 Le général duc des Cars avait conscience de la diffieulté de sa situaton. Tout en maintenant son corps avec beaucoup de fermeté au poste qui lui avait été assigné, il écrivait au général en chef, du bivouac en avant de Chapelle-et-Fontaine, dans la soirée du 27 juin 1830 : « Mon général, j'ai l'honneur de rendre: compte à Votre Excellence que nous avons été attaqués deux fois aujourd’hui par les ennemis, qui sont venus en assez grand nombre pour enlever le petit bois qui est en face ma gauche. Ils ont réussi à repousser nOS tirailleurs, et ont planté leur drapeau sur un épaulement que j'avais fait élever pendant la nuit dernière. Les compagnies de réserve ont marché et les ont repoussés avec perte; mais ils n'en persistent pas moins à nous tirer des coups de fusil toute la journée. Ils ont quelques pièces d'artillerie sur la gauche, auxquelles nous répondons avec avantage. Mais il n’en est pas de même d’une batterie de vingtquatre qu’ils ont établie dans la journée, et qui, ayant une portée plus longue que celle de nos pièces, ne peut être réduite au silence par elles, Nous en souffrons, et plusieurs hommes ont été tués par son feu. Mon premier aide de camp, le chef de bataillon Borne, a reçu une blessure très-grave: il a eu l'épaule emportée par un boulet de vingt-quatre. Le chirurgien de ambulance ne croit pas qu'il existe dans deux heures ; c’est une véritable perte.
« Je ne saurais vous cacher, mon général, que notre position est fàcheuse et que nous perdons beaucoup de monde en la défendant. Il est à désirer que nous en sortions le plus tôt possible. Nos soldats se conduisent à merveille et ne se plaignent pas; mais ils sont très-fatigués, ayant à tirailler du matin au soir. De plus, ils n’ont pas eu de viande aujourd’hui. Jai perdu près de cinq cents hommes depuis avant-hier, et jen perdrai
terrain que le duc des Cars devait conserver était limité par un ravin assez profond ; de l'autre côté du ravin était un bois qui commandait la position de l’armée française, et au delà duquel régnait un second ravin d’une grande profondeur, dominé par une côte beaucoup plus élevée que la première. Le premier de ces ravins court du sud au nord, puis retourne brusquement à l’ouest et se prolonge dans cette direction. C'est vers l’angle qu'il forme en cet endroit que se trouve le petit bois de Sidi-Abderrahman-Bou-Nega, et c’estsur ce point que se dirigèrent, pendant quatre jours, toutes les attaques de l'ennemi. On comprend cette persévérance, car, s’il s’en était emparé, son feu eût promptement obligé les Français à abandonner leur position. Une maison carrée, située de notre côté, à l’angle saillant de notre position, nous servit d'abri pour les réserves des troupes engagées. Cette maison carrée, occupée le 25 juin au matin par le général Clouet, le fut ensuite par le général Berthier, et le 26 par le général Hurel, C'était la gauche de notre position. La droite était également dominée par l'ennemi, mais à une plus grande distance que la gauche. Elle était couverte par un petit bois moins étendu que celui de la gauche, et d’où les tirailleurs ennemis nous faisaient beaucoup de mal. La gauche du général Berthezène se liait à notre position.
« Le 26 juin, continue le duc des Cars, au journal militaire duquel nous empruntons tous ces détails topographiques, les attaques recommencèrent sur toute notre gauche. Elles furent soutenues avec vigueur, mais elles nous firent perdre du monde, Nous occupâmes et fimes créneler une maison située sur le ravin extérieur, d’où nos troupes incommodèrent beaucoup l'ennemi et lui firent éprouver des pertes considérables.
beaucoup tant que nous resterons dans la position actuelle. » Nous transcrivons celte lettre sur Poriginal que nous avons sous les yeux. (Documents communiqués par la famille du maréchal de Bourmont.) ;
Le petit bois en avant de ma droite avait été occupé toute la journée par des tirailleurs turcs qui nous gênaient beaucoup; vers midi, je pris le parti de le faire enlever, ce qui fut exécuté par quatre compagnies du 2° régiment de marche d'infanterie légère. L’ennemi fut culbuté, chassé du bois, que nous occupâmes et en avant duquel nous fimes commencer un épaulement pour mettre nos tirailleurs à l'abri. Cet épaulement fut terminé la nuit suivante, Dans la matinée du même jour (26 juin), l'ennemi établit plusieurs batteries. Nous n’avions pas d’abord d'artillerie pour y répondre ; mais, vers deux heures, il en arriva du camp de Staouéli, et M. le commandant Amirault répondit avec succès au feu des pièces ennemies f. Nos épaulements furent perfectionnés pendant le nuit du 26 au 27. La deuxième brigade avait souffert pendant la journée du 26, mais elleétait maintenant protégée par l'épaulement construit, quoique d’une manière incomplète; la première brigade pouvait être aussi considérée comme à l'abri d'attaques sérieuses depuis l'attaque et la prise du petit bois.
« de fis occuper, le 27 au matin, le bois en avant de la gauche par un bataillon du 17°. L’ennemi avait évidemment l'intention de fortifier son attaque sur ce point. En effet, nous voyions successivement arriver des corps d'infanterie et de cavalerie, et la ligne de ses tirailleurs était considérablement renforcée. En outre, il démasqua sur notre gauche deux batteries de plus et en avant de notre droite une batterie nouvelle, qui prenait d’écharpe la maison carrée située au sommet de l'angle formé par le ravin. Vers huit heures, ses renforts étant réunis, il renouvela à plusieurs reprises ses attaques pour s’emparer de notre épaulement. Des chefs s’avançaent un drapeau à la main; ils étaient suivis par des
1 La perte monta, le 26 juin, à 11 morts, et à 151 blessés, dont 7 officiers.
bandes de 40 à 50 hommes, Turcs, Kabyles ou Bédouins, qui se lançaïent derrière lui en jetant de grands cris. Ils arrivalent ainsi jusqu'à l’épaulement, où le chef plantait son drapeau. Plusieurs attaques avaient lieu simultanément sur notre ligne, et nous entendimes les cris des réserves prêtes à proliter d’un succès. En présence de ces préparatifs, j'avais fait renforcer la réserve du 17° par six compagnies du 30€. Le reste de la seconde brigade avait en outre deux bataillons réunis et prêts à marcher s'il en était besoin. La première brigade était également en mesure d'envoyer des renforts, Lés compagnies qui défendaient l’épaulement firent éprouver beaucoup de pertes à l'ennemi. Cependant sur quelques points il réussit à s'établir sur l’épaulement ; mais il en fut chaque lois rejeté par les compagnies de réserve qui s’avançaient au pas de charge et abordaient à la baïonnette les Turcs, auxquels ils tuaient du monde.
« Après plusieurs tentatives infructueuses, l'ennemi se retra, en laissant beaucoup de morts sur le terrain; mais, vers les deux heures de l'après-midi, 1l se disposa à renouveler ses tentatives. Voyant que ses attaques de front n'avaient pas réussi, 1] voulut d'abord s'emparer de la maison crénelée dans la journée du 26, et qui protégeait la gauche de nos tirailleurs. Il aborda cette maison avec intrépidité ; mais elle fut défendue avec vigueur par M. le capitaine d’Autun, du 30e, qui l’occupait avec sa compagnie. Les Turcs s’avancèrentJusqu'au point de lancer des pierres à nos soldats ; leur attaque fut repoussée, et M. le capitaine Bourgeois, du 30°, à la tête de sa compagnie, s’empara d’une autre maison située dans le ravin, et d’où les Turcs nous faisaient beaucoup de mal. Vers quatre heures, le feu devint beaucoup plus faible, et la nuit se passa tranquillement. Les troupes engagées le 27 se conduisirent très-bien;, elles montrèrent beaucoup de courage, el cependant un peu plus de prudence que la veille, l'expérience
m8 HISTOIRE DE LA CONQUÊTE D’ALGER.
leur ayant appris à moins s’exposer, sans nécessité, au feu de l’ennemit.
« Pendant la soirée et dans la nuit du 27 au 28 juin, l’arüllerie construisit quelques embrasures pour répondre au feu de l’ennemi. Deux pièces placées auprès de la maison carrée, et deux autres un peu plus à droite, nous furent le lendemain d'un grand secours. La 2° brigade, engagée depuis deux jours sans interruption, ayant besoin de repos, je fis relever, le 28 juin à sept heures du matin, les troupes du 30° qui occupaient le bois en avant de la maison carrée, par un bataillon du 35°, commandé par le chef de bataillon Ballon, et quatre compagnies du 2° de marche. Au moment où ce changement allait s'effectuer, l'ennemi, qui était réuni encore en plus grand nombre que la veille, voyant une compagnie du 30° qui s'était avancée de la droite au delà de l’épaulement, et les réserves du 30° exécuter leur mouvement rétrograde pour céder la place aux troupes qui les relevaient, erut que nous songions à opérer notre retraite, et saisit cette occasion pour attaquer nos avant-postes avecun grand déploiement de forces. Il était tellement supérieur en nombre que les tirailleurs du 80° durent se retirer. Les Turcs les suivirent, en jetant de grands cris. Dans cet instant, le chef de bataillon Ballon fit avancer une compagnie de grenadiers, commandée par le capitaine Godard, puis une compagnie de voltigeurs, commandée par le capitaine du Pont-de-Gault. » La compagnie de grenadiers du capitaine Godard était entourée de près de six cents Turcs et avait perdu 44 hommes; le capitaine du Pont-de- Gault reçut l’ordre de la dégager. « Ge brave et brillant officer, dit la relation officielle, s’élança à la tête de sa compagnie sur l’ennemi, le culbuta à coups de baïonnette, et,
1 La perte de la troisième division, pendant la journée du 27 juin, se monta à 19 sous-officiers et soldats tués, et à 129 blessés, dont 7 officiers.
de concert avec les grenadiers qu'il parvint à rejoindre compléta la déroute des Turcs et s'empara de toutes leurs positions. » Ce fut un des plus beaux faits d'armes de la campagne, et sa conduite fit l’admirotion de toute l’armée. L’ennemi s'était défendu avec courage, Cette action coûta au 35° près de 109 hommes hors de combat; les Algériens avaient perdu beaucoup de monde. « Néanmoins, vers huit heures, 1ls renouvelèrent leurs attaques avec une espèce de fureur. [ls furent vigoureusement repoussés par trois compagnies du 2° régiment de marche, qui perdirent beaucoup de monde dans ce vif engagement. À onze heures, les compagnies du 35° et du 2° de marche furent relevées par le 17. Les Turcs, après avoir reçu ces deux leçons, se tinrent à une plus grande distance. Ils redoublèrent le feu de leur artillerie, mais ce feu nous faisait peu de mal. Les tirailleurs se ralentirent et, vers quatre heures, tout était rentré dans le calme.»
Les journées des 25, 26, 27 et 28 juin se passèrent ainsi pour la troisième division, qui formait notre gauche, en combats défensifs incessants. Pour couvrir notre position, il avait fallu occuper le petit bois de Sidi-Abderrahman-Bou-Nega, situé sur la gauche, à l'angle du ravin. Pour soutenir le poste du petit bois, il avait fallu occuper, à la droite de ce bois, le pont jeté sur le ruisseau qui, coulant dans le vallon, séparait notre position de celle de l’ennemi. Il avait fallu construire, en avant du pont, un redan, pour couvrir ce poste intermédiaire ; il avait fallait occuper, au centre du front de la seconde brigade, une maison crénelée, une autre maison dans le ravin, en avant du bivouac du 36°, et un petit bois moins étendu que le premier. Toutes ces positions, vigoureusement attaquées à plusieurs reprises par un ennemi nombreux qui,
1 Journal militaire communiqué par M. le duc des Cars. La journée du 28 juin nous coûta 29 morts, dont 1 officier, et 169 blessés, dont 6 officiers,
d’après l’estimation du lieutenant général des Cars, déploya de 7 à 8,000 hommes contre sa brigade de gauche, mais plus vigoureusement défendues, nous restèrent !, de sorte que le duc des Cars put dire, dans un ordre du Jour adressé aux troupes qui avaient combattu sous son commandement : «La troisième division s’est trouvée depuis quatre jours en position -de faire preuve de sa valeur et de son dévouement au roi. Elle a marché sur la trace des anciens braves, et sa conduite a prouvé que, dans toutes les occasions, elle saurait ajouter de nouveaux lauriers à la gloire française. Le lieutenant général témoigne sa satisfaction de la bravoure avec laquelle une position en définitive peu avantageuse a été défendue pendant les journées des 25, 26, 97 et 98 juin ?. »
1 Dans ces journées se distinguèrent surtout le colonel Rulhières, le lieutenant-colonel Baraguey-d’Hilliers, les capitaines Brusley, Susini et Lélut; les sous-lieutenants de Queiïlhe, de Morogue, Gré, et le sergent Bazin, des 1°" et 9e légers; le chef de bataillon Ballon, les capitaines de voltigeurs Pélissier et du Pont-de- Gault, le capitaine Godard, le lieutenant Massoni, et les sous-lieutenants Foltz, d’Avizard et Denner, du 35°, et, dans le 17°, les capitaines Pelegry, Pourilhou et Vidal; les lieutenants Boudet et de Maleyssie ; le sergent: major Rebuffat, le sergent Bardou et le caporal Chaïx, qui avait enlevé un drapeau; les capitaines de la Chapelle, d’Autun et Bourgeois ; le lieutenant Robbe, le sous-lieutenant de Lastic et le sergent-major Brunet de la Renaudière, du 30°, Ce dermier, se lançant avec sa petite troupe pour enlever un drapeau, reçut trois balles au corps, dix-sept dans ses habits, et survécut à ses blessures. Le capitaine du Pont-de-Gault, qui avait conduit la vigoureuse charge à la baïonnette du 28 juin, en présence de toute la division, fut proposé pour la croix de Saint-Louis, par le général en chef à cause de celte action d'éclat. Le colonel Rulhières écrivait à l’oncle de cet intrépide officier : « Vous n’aurez pas de démarches à faire pour nvaider à obtenir la croix de Saint- Louis pour votre neveu, le capitaine de voltigeurs du Pont-de-Gault, Il a su faire tout à lui seul, il l’a, ma foi, bien gagnée. Je ne connais pas d'officier plus brillant à la guerre! » *
Nous transcrivons ces noms et les mentions honorables qui les accompagnent sur les rapports des chefs de corps et sur ceux du commandant en chef. Le colonel Rulhières, mort depuis, était, en 1850, général de division, membre de l’Assemblée lésislative, ministre de la guerre. Le lieutenant-colonel Baraguey-d'Hilliers est maréchal de France.
? Journal militaire communiqué par M, le duc des Cars.
Pendant que la troisième division repoussait sur la gauche ces attaques réitérées, la première division, quoique moins vivement pressée à droite, avait cependant aussi des efforts énergiques à faire pour se maintenir dans sa position. La brigade Poret de Morvan, qui formait la droite de cette division, occupait, en avant de Dely-Ibrahim, une espèce d’éperon dont les dernières pentes aboutissaient à la route qui conduit de Dely-Ibrahim ‘ à Alger. Cette brigade, en raison de la nature du terrain, n'avait aucun point d'appui et elle joignait à ce désavantage celui de manquer de canons. La cavalerie ennemie était sur les hauteurs, de l’autre côté du ravin, au fond duquel court la route. Le 26 juin, dès le point du jour, une ligne de cavaliers arabes descendit de sa position, traversa le ravin, venant décharger ses fusils sur nos avantpostes, et dix minutes après un autre groupe de cavaliers recommença la même manœuvre. Derrière chaque groupe de cavaliers couraient douze ou quinze fantassins kabyles qui venaient se blottir dans un fourré à 150 ou 200 pas de nos avant-postes. Ce manége dura jusqu'à midi. La cavalerie les apportait et ne les remportait pas, de sorte qu'à cette heure il y avait une infanterie de 1,500 à 2,000 hommes embusquée à 150 ou 200 pas du 4° léger. Vers le milieu de la journée, on vit 3,000 chevaux se réunir, traverser en masse un ravin et s'avancer sur notre ge précédés des Kabyles qui, faisant l'office de l'artillerie, ouvrirent à petite distance un feu meurtrier sur le 4° léger, afin de frayer à la cavalerie arabe un chemin dans nos bataillons, À la faveur de ce feu, les Arabes fondirent sur nos lignes, et plusieurs cavaliers pénétrèrent dans les rangs en sabrant les fantassins. Il fallut que le 2€ léger, qui tort Ja réserve, chargeât vivement l'ennemi sur sa droite et sur sa gauche
1 11 y a aujourd’hui sur ce point un village très-peuplé, ALGER. 24
pour dégager le 4e, Cette affaire fit honneur à ces deux régiments. Un bataillon du 4° éprouva des pertes considérables et eut 8 officiers blessés, 21 sous-officiers et soldats tués, les Arabes les décapitèrent pour porter les têtes à Alger, et 98 blessés. Le bruit se répandit dans l’armée qu'il avait été surpris par l'ennemi au moment où 1l nettoyait ses armes, L’exactitude de ce bruit a été hautement démentie par le maréchal de camp Poret de Morvan dans un ordre du jour?. Voici comment M. Beauquet, aide de camp du général, explique, dans une note qu’il nous a transmise, cet mcident militaire : ( L’ouragan de cette attaque annoncée par des hurlements sauvages fut tellement rapide, que l’on courut au plus pressé pour la repousser, et qu’au début le bataillon du 4*léger fut seul engagé; il porta donc un moment tout le poids de cette masse de 2,000 fantassins et de plusieurs milliers de cavaliers, et 1l doit ainsi avoir la principale part à l'honneur de la journée. »
Le général en chef, averti par les rapports des chefs de corps et surtout par la lettre du lieutenant général des Gars, des pertes éprouvées par les troupes dans des positions désavantageuses, attendait avec impatience le moment de prendre l'offensive. Tout dépendait du progrès du débarquement du matériel. La marine déployait une intelligence remarquable et un zèle sans bornes pour accélérer cette opération dif-
1 Le 2etle 4° légers avaient fourni une partie de leur effectif, qui ne formait qu’un régiment sous les ordres du colonel de Frescheville,
2 « Des bruits injurieux causés par une malveillance indigne de militaires, dit ce général dans un ordre du jour du 30 juin 1830, ont cireulé en accusant le 4° léger de s'être laissé surprendre dans la journée du 28. C'est dé toute fausseté. Un quart d'heure avant l'attaque, le sixième des armes au plus qui était à nettoyer était remonté, M. le chef de bataillon Cousin venait de m’en informer. D'ailleurs, j'ai tout vu, et je dois et me plais à rendre justice à ce bataillon ; officiers et soldats ont tous fait leur devoir avec honneur. » (Communiqué par l’ancien aide de camp du baron Poret de Morvan, M. Beauquet, colonel d'état-major en retraite.)