DEVANT LE FORT DE L'EMPEREUR
ment sur un terrain coupé de ravins profonds et couvert de haies très-élevées, de vignes, de jardins et de maisons de campagne.
« L'obligation de trouver une position au moins passable me fit pousser mon mouvement jusqu’à deux lieues en avant de Staouéli, à une lieue du château de l'Empereur.
«€ Altaqué tous les jours dans cette nouvelle position et sur toute ma ligne de communication, je fus obligé, nos blockhaus n'étant pas arrivés, de couvrir nos communications par une ligne de redoutes, que nous avons armées avec des pièces prises sur l'ennemi.
«Les trois brigades de la 1"e division et les deux premières de la 3° tenaient bien dans cette position, mais nous perdions chaque jour des hommes par le feu continuel des tirailleurs et celui des batteries que l'ennemi avait établies dès le 26 juin et dontil accroissait chaque jour le nombre. L'arrivée du convoi, les 27 et 98, me permit enfin de préparer un mouvement en avant, ct, le 29, à la pointe du jour, le lieutenant général duc des Cars marcha sur l'ennemi à la tête des brigades Berthier et Hurel, échelonnées par régiments, la gauche en avant. À sa droite marchait le lieutenant général Loverdo avec les brigades Danrémont et d’Arcines; tout ce mouvement était appuyé en arrière à droite par le lieutenant général Berthezène, à la tête des brigades Achard et Clouet.
« Toutes ces troupes marchèrent l'arme au bras, précédées de leurs voltigeurs. L'ennemi, surpris, essaya vainement de se défendre et prit la fuite dans toutes les directions, abandonnant ses batteries de posilion et ses magasins. Dès six heures du matin, nous avions planté le drapeau blanc sur la vigie de Ja Marine : nous occupions les plateaux du mont Boudjaréa, et la tête du 49° régiment occupait le point où nous projetions d'ouvrir la tranchée, à moins de 300 mètres
du château de l'Empereur.
« Je crois qu'après deux heures de feu nous aurons rasé les défenses de l'ennemi, et que la brèche sera praticable vingt-quatre heures après; qu'en conséquence nous serons, le 5 juillet, maîtres du fort de l'Empereur.
« Je ne saurais exprimer à quel point je suis satisfait du courage des troupes; je n’en ai jamais vu qui marchassent à l'ennemi avec plus de confiance et d’ardeur. Nombre d'officiers, sous-officiers et soldats se sont distingués : j'aurai l'honneur de les faire connaître à votre Altesse Royale aussitôt que j'aurai pu moi-même recueillir des renseignements bien certains sur tous. Ce que je puis dire dès à présent, c'est que, de ma vie, je n'avais vu l'artillerie servir aussi bien, et que le génie est dirigé en perfection; les sapeurs ont fait en quinze jours une route de cinq lieues, sept redoutes, un blockhaus et trois fronts de fortifications pour couvrir le point de débarquement, et enfin ouvert la tranchée devant le fort de l'Empereur. Cela me paraît prodigieux t. »
Le fort de l'Empereur, Soultan-Calassi, c’est le nom que lui donnaient les Arabes, se dressait comme une sentinelle avancée au sud d'Alger, et presque au sommet du promontoire au pied duquel se trouve la ville. La voie romaine, passant sur le front du fort de l'Empereur, conduisait à l’angle inscrit que forme Alger en s’éloignant du rivage, et au sommet duquel s'élève la citadelle de la Casaubah; car cette ville, du côté où elle regarde la terre, ayant à sa gauche le faubourg de Bab-Azzoun, et à sa droite le faubourg de Bab-el-Oued, affecte à peu près la forme d’un triangle dont la large base s'appuie sur la mer. Ce triangle était protégé à droite, du côté du rivage, par le fort des Vingt-Quatre-Heures, et plus loin, dans la même direction, par le fort des Anglais ; à gau-
1 Documents communiqués par la famille du maréchal de Bours mont,
che, du côté du rivage, par le fort de Bab-Azzoun. Le fort de l'Empereur, éloigné de 800 mètres de la ville, était le seul ouvrage avancé qui défendit la Casaubah.
La forme de ce fort était un carré long. Ses murailles, en maçonnerie, offraient à peu près 40 pieds d’élévation sur 10 pieds d'épaisseur, et n'étaient point entourées d’un fossé régulier, Un retranchement en maçonnerie, formant réduit, protégeait le côté ouest. Une tour ronde, s’élevant au centre de la plate-forme, dominait l’ensemble des fortifications armées de cent vingt bouches à feu, La ville même d'Alger avait pour défense un mur à l'antique, haut de 25 pieds, terme moyen, garm de distance en distance de tours de forme carrée, et couronné d'ouvertures à meurtrières qui présentaient un peu plus de deux cents embrasures de canon. Le fossé, creusé en forme à peu près triangulaire, pouvait avoir de 6 à 8 mètres de profondeur. Il était bordé, à l'extérieur, d’un mur de 2 à 3 mètres de haut sur 12 à 15 pouces d'épaisseur. Depuis la porte Neuve jusqu'à celle de Bab-Azzoun, et un peu au-dessus et au-dessous de la porte de Bab-el-Oued, ce fossé était partagé en deux par un mur presque parallèle à la contrescarpe, surmonté de petits massifs détachés dans lesquels on avait pratiqué des créneaux pour fusil’. Alger avait trois
1 Ces détails sont empruntés à la description de Boutin, rectifiée d’après les Annales algériennes, Depuis la conquête, Alger a été fortifié à la moderne, et son enceinte s’est agrandie,
portes conduisant dans la campagne : au sud, la porte Neuve dans le Haut de la ville, et la porte Bab-Azzoun dans le bas ; au nord, la porte Bab-el-Oued, également dans le bas. Le côté de l'enceinte appuyé à la mer était percé de deux portes, dites de la Marine et de la Pêcherie. C'était au bord de la mer, à 900 mètres de la porte Bab-Azzoun, que s'élevait le fort du même nom. Le fort Neuf couvrait la porte Bab-el-Oued. A 500 mètres de celui-ci était le fort des Vingt-Quatre-Heures, età 1,500 mètres plus loin, le fort des Anglais. Tous ces forts élaient hérissés de canons.
La citadelle de la Casaubah, résidence du dey, lieu où 1l enfermait le trésor de la Régence, s'élevait, comme on l’a di, au sommet du triangle que forme la ville qu’elle domine ; car Alger, bâti en amphithéâtre, descend vers la mer. Il semble que l'esprit du gouvernement algérien se retrouvât empreint jusque dans la construction de cette forteresse. La Casaubah menaçait encore plus Alger qu'elle ne le protégeait. Dominant la ville, et dominé lui-même par le petit plateau et les crêtes en arrière, cet instrument de pouvoir absolu seniblait plutôt destiné à foudroyer la ville, dans le cas d’une révolte intérieure, qu’à repousser une attaque du dehors. La Casaubah était entourée d’un mur d'enceinte formé d’une espèce de terre-plein, et bâti en triangle comme la ville ellemême. La Casaubah une fois prise, on était maitre d'Alger; mais si l’on s’emparait d'Alger, d’un autre côté on avait encore à réduire la Casaubah.
La marche des opérations se trouvait done indiquée. I fallait d’abord réduire le fort de l'Empereur. Si la réduction de ce fort n’entraînait pas la reddition de la ville, on aurait à faire le siége de la Casaubah.
Alger, on le voit, n’était pas à la merci d’un coup de man, et ceux qui voulaient qu'après la bataille de Staouéli on marchât droit à la ville, sans s’imquiéter de savoir si le génie et
l'artillerie seraient en mesure, cédaient à cette impatience téméraire qui, à la guerre, provoque plus de revers qu’elle ne surprend’ de succès. On avait affaire à des adversaires inexpérimentés, mais d’une rare intrépidité. S'ils avaient eu quelque expérience militaire, ils auraient établi les principaux points de leur défense sur le sommet du mont Boudjaréa et sur les plateaux qui dominent. le fort de l'Empereur; la science leur manquait : ils nous laissèrent prendre l'avantage des positions; mais il ne faut jamais mépriser un ennemi brave, nombreux et aguerri qui peut trouver des ressources dans son désespoir.
Le général en chef procéda donc avec toutes les précautions usitées dans les opérations de cette nature. La journée du 29 juin avait rappelé l'inconvénient d'opérer sur un terrain mal connu ; aussi le chef d'état-major général fut:11 envoyé en reconnaissance, le 30 juin au matin, avec deux bataillons d'infanterie légère et deux obusiers de montagne, commandés par le lieutenant de Kergorlay, pour observer, dans la direction du chemin de Constantine, les abords de la place, et juger par ses propres yeux des mesures à prendre pour l'investissement. 11 déboucha par le consulat de Suède, sous le feu du fort de l'Empereur, dont il était environ à 600 mètres, et, après une marche pénible, couronna les hauteurs qui dominent la maison de campagne de l'aga des janissaires, située sur les bords de la mer. Le fort Bab-Azzoun et les batteries de la baie tirèrent sur notre détachement; les murs qui leur servaient d’arrière-clôture avaient été percés de manière à servir d’embrasures aux batteries exclusivement tournées du côté de la mer.
Le chef d'état-major général Després, après avoir suffisamment étudié cette partie des environs de la place, donna le signal de la retraite à sa petite troupe, et retourna au camp, en maintenant à distance les partis ennemis qui voulurent le
suivre. Pendant cette retraite, opérée avec ordre, une des deux pièces ayant été arrêtée au fond d’un chemin creux par des racines engagées dans ses roues, et les clameurs des cavaliers arabes qui galopaient derrière le corps expéditionnaire commençant à retentir de plus près, le lieutenant de Kergorlay, qui voyait les derniers voltigeurs se replier, donna à ses hommes, avec autant de présence d'esprit que de sang-froid, l'ordre de démonter la pièce ; ils la portèrent à bras jusqu'à ce qu'on füt arrivé sur un terrain plus facile, où l'on put la remonter.
Le résultat de cette exploration militaire fut la résolution prise de renoncer à l'investissement complet de la place. Il aurait fallu 8,000 hommes de plus pour compléter cet investissement ; or on ne pouvait songer à détacher aucun corps de l'armée de siége, qui ne comptait que trente bataillons. La porte Bab-Azzoun demeura donc libre comme le chemin de Constantine. L'inconvénient qui pouvait en résulter n’était pas grave : on ne songeait point à prendre Alger par un blocus, et l’on comprenait que, les Français une fois maîtres du fort de l'Empereur, cette porte pourrait servir à laisser sortir des fuyards, mais non à laisser entrer des secours, car les Arabes et les Kabyles ne viendraient point se placer sous le feu de l'artillerie française qui commanderait la place. On avait seulement à surveiller les rassemblements de cavalerie qui se montraient de ce côté, sur les bords de la mer, vers l'endroit dit des Réservoirs. :
Dès la nuit du 29 au 30, on l’a vu, le général Valazé avait: fait commencer les approches, mais on ne put faire rien de considérable dans cette première nuit. Cependant, au lever du soleil, on était établi sur un développement de près de 1,000 mètres. Le point de la tranchée le plus rapproché du fort ayant attiré l'attention de l'ennemi, il dirigea de ce côté un Ur si violent et si soutenu, que l’on dut l’évacuer, pendant
quelques heures, pour donnér aux tirailleurs le temps de rendre leur logement tenable. Là tomba un officier de grande espérance, le chef de bataillon du génie Chambaud, de service dans la tranchée ; le commandant en chef le recommanda à la bienveillance du roi, comme un des officiers qui avaient le mieux mérité, mais il ne survécut pas à sa blessure.
Les Turcs prirent cette retraite partielle, accomplie par ordre, pour une fuite, et ils exécutèrent une sortie; ils furent repoussés vigoureusement par les compagnies de garde. En même temps ils avaient vivement attaqué la maison du consulat de Suède, où l’on construisait une batterie, et, pendant un moment, ils en demeurèrent maîtres. Un bataillon du 49° les aborda à la baïonnette, les en chassa et les précipita dans le ravin. On s’occupa aussitôt de créneler les murs de cette maison qui couvrait la droite de l'armée, et on l’entoura d’abatis d'arbres et de tranchées.
Le général Lahitte et le général Valazé ayant, chacun dans les limites de sa spécialité, examiné la place et les positions d’où l’on pouvait la battre, le plan d'attaque fut ainsi arrêté. Le fort ne présentait que deux faces aux assaillants, celle du sud-ouest et celle du nord-ouest ; les deux faces intérieures, protégées par le feu de la Casaubah et le fort de Bab-Azzoun, étaient inattaquables. Les premières tranchées ouvertes à 600 mètres entouraient d’un cercle irrégulier là face nordouest; on y construisit, à l'extrémité nord, la batterie de Saint-Louis, qu’on arma de six pièces de 16, et, du côté opposé à l’angle rentrant, la batterie Duquesne, armée de quatre mortiers, pour lancer des feux courbes sur la même partie du bastion. On construisit contre la face sud-ouest la batterie du Foi, de six pièces de 24, et celle du Dauphin, de quatre pièces du même calibre ; ces deux batteries étaient placées des deux côtés de la route ; la batterie du due de Bordeaux, de deux
obusiers de 8, placée près de batterie du Roi, et la batterie de Henri IV, de quatre obusiers de 24, placée à la maison du consulat de Suède, durent faire converger leurs feux sur le même point des fortifications. C'était en tout vingt-six pièces de canon de gros calibre qui allaient battre la place. En outre, la brigade Achard avait quatre pièces de position placées sur un mamelon, en arrière de la batterie Saint-Louis, et dont le feu portait dans l’intérieur du fort de l'Empereur et commandait ses communications avec la Casaubah. Gette batterie, qui soutenait la batterie Saint-Louis, la plus menacée de toutes parce qu'elle était la plus rapprochée du fort, dont elle prenait la face en enfilade, devait faire beaucoup de mal à l'ennemi.
Le quartier général s’était établi sur la droite de la voie romaine, en arrière des consulats de Hollande et d'Espagne. Cinq brigades étaient employées au siége, une de la première division, deux de la deuxième, deux de la troisième. Quatre brigades étaicnt employées à la chaine d'observations. La première et la deuxième brigade de la division des Cars se trouvaient à la droite du quartier général, qui était la partie la plus menacée par les troupes qui pouvaient venir de la porte ou du fort de Bab-Azzoun. La brigade Danrémont, détachée de la deuxième division, était placée en avant de la division des Cars, presque immédiatement derrière le consulat de Suède, et par conséquent derrière la batterie de Henri IV. La brigade Achard, détachée de la première division, occupait dans la direction opposée, c'est-à-dire sur l'extrême gauche de l'armée de siége, une position d’où elle dominait le fort des Vingt-Quatre-Heures, le faubourg et le fort de Bab-el- Oued, et couvrait la batterie de Saint-Louis. Le reste de l’armée assurait les communications de Sidi-Ferruch à la nouvelle position. Une brigade de la deuxième division occupait le camp de Sidi-Ferruch ; une brigade de la première, Staouéli,
en portant sa gauche à Aïn-Mahmoud, près de l'Oued-el-Call ; une brigade de la troisième observait la route de Coléah et les débouchés de Hidra. Les parcs du génie, de l'artillerie, des vivres, étaient en arrière du quartier général, les deux premiers à droite, le troisième à gauche de la voie romaine qui conduisait aux batteries. Les difficultés que rencontrait l'administration augmentaient : il fallait franchir une distance de cinq lieues pour approvisionner l’armée. La consommation journalière exigeait 30,000 rations de pain, 30,000 de riz, 15,000 litres de vin, 1,000 litres d’eau-de-vie et 3,000 rations de fourrages. Le poids total des subsistances à transporter de Sidi-Ferruch à la position occupée par l’armée, devant le château de l'Empereur, était de 72,000 kilogrammes par jour, cest-à-dire le chargement de 82 voitures et de 300 mulets de bât, imdépendamment de l’approvisionnement des redoutes qui protégcaient le parcours !. L'eau, qu'on avait craint, avant la campagne, de ne trouver nulle part, se rencontrait partout avec abondance. C’est vers le point où nous étions arrivés que l’aqueduc qui la conduit à Alger commence. Nos soldats, qui joignaient aux vertus de notre caractère national les défauts qui leur servent d’ombre, abusaient de cette abondance avec une imprévoyance et une légèreté contre lesquelles toutes les recommandations demeurèrent inutiles. Combien de fois ne vit-on pas les fantassins percer les tuyaux des fontaines afin de remplir les bidons, sans faire quelques pas de plus qui auraient conduit à la source ! Plus d’un cavalier brisa les conduits d’un aqueduc pour faire boire son cheval?. Il en résulta que l’eau manqua sur quelques points à force d'être prodiguée. Cette imprévoyance et la négligence à se
1! Précis historique et administratif de la campagne d'Afrique, par le baron Denniée, p. 33.
? Voir les relations du prince de Schwarzenherg, du chef de bataillon Fernel et de M. Barchou de Penhoen.
garder furent les deux seuls défauts qui ternirent les grandes qualités militaires déployées par nos soldats dans cette came pagne. | Tandis qu’en avant du quartier général on travaillait actis vement à creuser la tranchée et à construire les batteries, la route qui conduisait de Sidi-Ferruch au camp était sans cesse sillonnée par des convois protégés par de fortes escortes, . qui amenaient au camp actif des vivres, des munitions et le matériel du siége. Tous les services rivalisaient de zèle et s'entr'aidaient pour arriver plus vite et plus sûrement au! but. | L'établissement des tranchées et la construction des batte:! ries furent contrariés par des attaques fréquentes des Tures: Ces travaux préliminaires du siége exigèrent quatre jours, pendant lesquels l'armée eut à souffrir d’un tiraillement continuel et de quelques attaques corps à corps. Pendant le) jour, l'artillerie ennemie tirait peu; la nuit seulement elle nous lançait des bombes, en faisant précéder chaque pro=| jectile de cris sauvages; presque toutes ces bombes éclataient | en l'air. Mais les tirailleurs turcs et arabes se glissaient, à la faveur des broussailles, dans les ravins qui se trouvaient à la! gauche des attaques, et ils nous blessèrent un assez grand nombre d'hommes. On peut évaluer, pendant ces quatre jours, | notre perte à 200 hommes par Jour. |
La batterie Saint-Louis surtout, la plus rapprochée de la! place, fut vivement attaquée. Les Turcs, quiparaissaient com: prendre l'importance de cette position, entreprirent plusieurs | fois de détruire nos travaux. Ils y entrèrent deux fois le sabre! au poing. Un jeune officier d'infanterie faillit, par sa fougue, compromettre celte position importante. Ennuyé de rester | embusqué avec ses hommes, pour protéger les travaux des artilleurs, et de recevoir des balles sans les rendre, il sauta | sur le parapet et se précipita vers l'ennemi, en criant : « As
moi, mes amis ! Chassons cette canaïlle! » Tous les buissons cachaient des ennemis. Aux premiers pas qu'il fit en avant, il fut accueilli par une vive fusillade partie des haies environnantes, et se replia en désordre avec ceux de ses hommes qui ne restèrent pas sur- le terrain, L'instant était critique. Le capitaine Mocquart, homme de tête et de résolution, chargé de la construction des batteries, fit prendre les armes à ses canonniers, etcontint par la fermeté de son attitude les Turcs, qui se contentèrent de jeter des pierres à nos soldats, sans essayer de pénétrer plus avant *.
La seconde attaque fut plus vive encore. Le prince de Schwarzeuberg, qui recherchait avec une curiosité héroïque les postes périlleux, raconte ainsi un: des épisodes les plus émouvants de cette attaque, le plus propre en même temps à faire comprendre contre quels hommes nos vaillants soldats avaient à lutter: « Dans l’une des attaques dirigées contre la batterie Saint-Louis, dit-il, je fus témoin d’un trait d’intrépidité romaine. Une troupe de Turcs arrive jusqu’à la contrescarpe de la batterie, sans se laisser ébranler par un feu de mousqueterie très-vif. Son chef, homme de haute mine et de complexion vigoureuse, monta sur le parapet, le sabre au poing, et y planta un petit drapeau. Un officier du 39, je crois, sauta sur le parapet et transperça de son épée le Ture, qui alla rouler dans le fossé. À cette vue, ses compagnons s'enfuirent. Le blessé sortit en rampant du fossé, se redressa, cria et appela de la main ses hommes ; ce fut en vain. Pendant qu'il faisait ces efforts, un biscaïen, parti de la batterie, lui fracassa le genou; il retomba ; mais, s'appuyant sur une de ses mains, 1l se souleva de nouveau, et de l’autre main il rappelait encore les fuyards au combat. Voyant son appel rester inutile, il vomit contre les Français les plus violentes 1m-
1 Campagne d’Afrique, par M. Fernel, chef de bataillon,
précations et, s’enfonçant jusqu'à la garde son yatagan dans la poitrine, il rendit son âme avec une dernière malédiction. »
Dans cette attaque, le chef de bataillon du génie Vaillanté qui avait remplacé le chef de bataillon Chambaud, tué dans la nuit du 29 au 50, fut atteint d’un biscaïen à la jambe et mis hors de combat.
Le moment approchait où l'armée française serait en mes sure de prendre l'offensive. Les travaux avançaient rapides ment ; le 3 juillet ils étaient presque achevés. On avait pratis qué un chemin sur le versant du rideau opposé à l’ennemi, pour le transport de l'artillerie de siége. Chaque jour le gés néral en chef venait visiter les travailleurs, et sa présence redoublait leur ardeur. Le comte de Bourmont avait écrit au commandant de l’armée navale pour l’inviter à faire opérer une diversion ou une fausse attaque sur la ville d'Alger, et à y Jeter quelques bombes au moment où l’armée de terre investirait le fort de l'Empereur. Le vice-amiral lui rés pondit, à la date du 98 juin 1830, une lettre dans laquelle il déclarait que le concours de la flotte se borncrait à une simple démonstration, jusqu’au moment où la prise du fort de Bab= Azzoun par l’armée de terre permettrait à l’armée navale d'approcher plus près du littoral sans une compromission cer: taine : « La seule position à prendre par des bombardes, dé sait l'amiral, serait dans l’est de la ville, mais après la redde lion du fort de Bab-Azzoun, et c'était mon intention de la faire prendre. Dans toute autre, 1l est bien reconnu que, sous le feu des batteries, les bombardes y seraient sacrifiées sans nul effet; elles ne pourraient s’en retirer, surtout avec les
courants violents qui existent dans ce moment. J'ai été obligé
d'envoyer, la nuit dernière, deux bateaux à vapeur retirer de
© En 1855, maréchal de France et ministre de la guérre.
SiÉGE DU FORT DE L'EMPEREUR. 453
dessous la terre, sous le cap Caxine, une corvette et surtout le vaisseau Le Trident qui, après avoir cassé deux ancres dans le coup de vent d’avant-hier, qui a de nouveau compromis le salut de toute l’armée, avait déradé et était en dérive. Quant à fure exécuter la fausse attaque par des vaisseaux et frégates qui, presque tous armés sur le pied de paix, sont aujourd'hui désarmés par suite des sacrifices fuits en hommes et en embarcations, si utiles pour les relever de la côte en cas de besoin, je dois encore vous dire que la marine fera, dans cette circonstance, tout ce qu'elle pourra‘. »
Cette lettre faisait assez pressentir que la marine ne pourrait pas donner contre Alger un concours efficace, et qu'elle se bornerait à une démonstration faite à distance. C’est ce qui eut lieu en effet. L'ordre donné pour -le 50 juin ne put être exécuté, à cause du calme profond qui régna toute la journée. Mais, le 1° juillet, une brise maniable de l’ouest permit le mouvement ?, Le contre-amiral de Rosamel, avec sa division, défila devant les batteries depuis la pointe Pescade jusqu’au Môle, en ripostant à leur feu. Ce spectacle ne fut qu’un spectacle, mais 1l fut beau. « Toutes les terrasses des maisons de campagne ét les points élevés du pays, dit un témoin oculaire, furent couverts de curieux, qui jouirent pendant une heure et demie d'un spectacle remarquable. L’escadre de bataille était sous voiles, et tous les bâtiments qui la composaient passaient successivement devant les forts de la côte, lchaient leurs bordées de tribord et regagnaient la pleme
1! Nous transcrivons cette lettre sur l'original que nous avons trouvé parmi les pièces et documents qui nous ont été confiés par la famille du maréchal de Bourmont. La dernière phrase est un retour vers la réponse que le commandant en chef de l’armée navale avait adressée au commandant en chef de l'expédition, à l’occasion de l’appel fait par celui-ci à là marine, afin qu’elle se chargeât de Ja défense du camp retranché de Sidi-Ferruch.
? Rapport de l'amiral Duperré.
mer quand 1ls les avaient dépassés, afin d'éviter les feux rez doutables des batteries du Môle. C’est dans le prolongement d'une des vallées qui environnent la ville, et dans un encadrement formé par les hauteurs sur lesquelles l'armée état campée, que cette scène se passait pour nous ; elle nous rap* pelait les exercices de la marine dans la rade de Toulon, lorsque les bâtiments essayaient la portée de leur artillerie, car, ici comme en France, la mer engloutissait tous les boulets et, à l'exception d’un très-petit nombre, aucun n'arrivait à sa destination! »
Cette canonnade se renouvela dans la journée du 3 juillet sans plus de résultats matériels. La lettre de l'amiral Duperré faisait pressentir que le concours de la flotte se bornerait à une démonstration, et un officier étranger, dont le témoignage est naturellement impartial, s’est placé dans la hmite exacte de la justice et de la vérité en disant à ce sujet : « Le feu de la flotte ne pouvait avoir pour but qu'une diversion : empêcher les Turcs de porter toute leur attention contre les batteries de terre. C’eût été une faute de vouer la flotte à la destruction sans effet possible en faveur du siége. Lord Exmouth avait réussi, mais contre des batteries moins puis® santes, et seulement grâce à la ruse qui lui avait permis de les enfiler en prenant position sous pavillon parlemenstaire ?, »
Le vice amiral Duperré ne commit pas cette faute. La flotte défila à distance, en échangeant une vive canonnade avec les forts. Deux faits établissent que l’on était, des deux parts, à peu près hors de portée, L'un est constaté par l’aimiral lui
1 Fernel, Campagne d'Afrique, p. 109.
? Rückblick auf Algier, cte., pages 162 et 165. Encore faut-il ajouter que lord Exmouth ne réussit qu’en partie et que, sans l’insur= rection qui força le dey à traiter, il aurait été obligé de s'éloigner sans rien obtenir.
même, dans son rapport au ministre de la marine : ( Le feu, dit-11, vient de cesser à cinq heures avec le dernier bâtiment de l’armée. Aucun n’a d'avarie apparente et ne doit avoir de pertes notables par suite du feu de l'ennemi, si j'en juge par le vaisseau amiral. Mais, par une fatalité inouie, le funeste événement arrivé, 1l ya près de deux ans, à bord du vaisseau, s'est renouvelé : une pièce de 36 a crevé dans la batterie, Dix hommes ont été Lués, et quatorze ont été blessés !. » Ce furent les seules pertes que la marine eut à déplorer dans cette journée. Le rapport du vice-amiral, daté du 3 juillet 1850, et les rapports subséquents n’en mentionnent pas d’autres. Le second fait fut constaté par le général Valazé et les officiers de l'armée de terre, qui visitèrent plus tard les forts qui servaient de point de mire à cette canonnade. « Nous les avons vus, dit un de ces officiers, et nous n'y avons pas compté plus de douze à quinze boulets. » Le général Valazé ajoutait, avec une brusquerie toute militaire, « qu'il se chargeait de réparer, pour 7 francs 50 centimes, toutes les avaries causées par la marine aux fortifications. »
Quand une flotte formidable et des batteries également formidables échangent, pendant plusieurs heures, une furieuse canonnade sans se faire plus de mal, la seule conséquence raisonnable qui en ressort, c’est qu'elles n’ont point tiré à portée. Le vice-amiral remplit son devoir en n’exposant pas inutilement à un désastre la flotte que le roi lui avait confiée. Son seul tort fut d’avoir donné, dans quelques parties trop pompeuses de son rapport, les proportions d’une attaque séeuse à une simple démonstration ?. Le vaillant homme de
1 Rapport du 5 juillet 1830. Vie de l'amiral Duperré, p. 458.
? Voici un passage de ce rapport: « À deux heures cinquante minutes, le vaisseau amiral, à demi-portée de canon, a commencé le feu, et successivement tous les bâtiments de l'armée, je dirai même jusqu'aux bricks, ont défilé, à demi-portée de eanon, sous le feu tonnant de toutes les bat
mer qui avait dans sa vie de grandes pages militaires comme | celles du combat du 5 juillet 1810 contre le Windham, le Ceylan et l’Astell, et celle du combat du Grand-Port (25
teries, depuis celles des Anglais (le fort des Anglais) jusqu’à celles du Môle inclusivement. Les bombardes ont riposté sous voiles aux bombes nombreuses lancées par l’ennemi. Quand J'aurai reçu les rapports parti= culiers des commandants de vaisseau, je pourrai citer à Votre Excellence. les traits de courage qui ont pu plus particulièrement fixer leur attention. La mienne n’a pu $ arrêter plus sur un bâtiment que sur un autre. J'étais cependant à même de suivre tous les mouvements et de juger du feu de chacun pendant deux heures qu'a duré la canonnade à denri-portée, sous un front de peut-être trois cents pièces d'artillerie. »
On voit que ce récit prête à une simple démonstration la portée d’une attaque sérieuse.
J'ai reçu, depuis la première édition, au sujet de ce passage du rapport de l'amiral Duperré, la lettre suivante de M. le baron Chefdcbien, datée de Perpignan, 6 mars 1859 :
« Je crois me souvenir que l'amiral Rosamel avait demandé par sigoil à attaquer les fortifications d'Alger; il fallut bien faire quelque chose.
« En conséquence, signal de branle-bas de combat et ordre de tirer sur les fortifications. Mais la division commandée par la Perle, com®= mandant Villençau, et dont les bombardes faisaient partie, reçut l’ordre de défiler en seconde ligne. Impossible à à cette seconde ligne de faire feu, puisqu'elle aurait tiré sur la première, et si la première "ligne était déjà trop loin, la seconde ligne était encore plus éloignée. La portée des bom= bes était se 2,200 toises.
« À tort ou à raison, je croyais que les bombardes ne pourraient pas tirer cent bombes sans de graves avaries ; l'occasion était belle d’en faire l'essai et j'obtins du capitaine, sous ma responsabilité, l'autorisation de lancer quelques bombes; les premières passèrent par-dessus une frégate de la première ligne et tombèrent à la mer.
« Évidemment nous étions trop loin.
« Nous coupämes donc la première ligne et, nous élant ainsi rappros chés à une distance d’environ 1,500 toises, nous continuâmes d'envoyer nos bombes (douze en tout). Les deux bombardes qui nous précédaient,
n'ayant pas plus que nous reçu l’ordre de faire feu, s'abstinrent, et à c@ moment il était trop tard pour qu il leur fût possible de nous imiter.
« Mais celle qui nous suivait, poussée d’une généreuse émulation, pars vint, par ses efforts inouïs, à envoyer quelques bombes.
« Ordre de rallier, et nous filâmes au large; de huit bombardes, quatre étaient revenues à Toulon, l’une d’elles, commandée par M. Mallet, le fils du major général.
« Qui croira que ce jeune et brillant officier serait revenu à Toulon
et 24 août de la même année) dans les mers des Indes, n’avait pas besoin de cette gloire d'emprunt pour illustrer sa carrière.
Cette canonnade, qui avait commencé par frapper Alger d'une terreur profonde, produisit un effet contraire quand les Algériens virent que ce bruit formidable n’était suivi d'aucun résultat et que les boulets n’arrivaient pas jusqu’à eux. L'impuissance de la flotte et l’inaction apparente de l’armée de terre, qui achevait les travaux d'approche, leur rendirent encore une fois la confiance; on les entendit s’écrier que, puisque nous manquions de canons, ils nous en enverraient, et, dans la nuit du 3 au 4 juillet, ils assaillirent en grand nombre la batterie du Dauphin !. On se battit corps à corps, et après un court et vif engagement, dans lequel le lieutenant d'artillerie Daru fut blessé à la main, les artilleurs les contraignirent à la retraite.
sans s'être assuré auprès de son père que les bombardes ne feraient rien, On peut dire la même chose de ses trois camarades absents.
« Il résulte de là que le Vo/can a fait feu sans ordre. Cette bombarde était commandée par M. Bret, lieutenant de vaisseau. M. Gasquet, enseigne, était second; j'élais le troisième officier chargé de l'artillerie ; M. Courot, enseigne , commandait la manœuvre ce jour-là. M. Goiraud, auxiliaire, élait chargé du passage des poudres et des bombes; mais vu importance de la chose, M Gasquet voulut bien y veiller lui-même. Il y avait de plus, à bord, un capitaine d'artillerie, M. Durber, mais il élait chargé des fusées à la congrève, qui ne furent point utilisées.
« Je lus à cette époque dans les Annales maritimes que la flotte avait défilé sous les fortifications d'Alger à la distance du but en blanc, environ 600 mètres; je n’ai pas compris le molif de cette fanfaronnade, 11 suffisait d'opérer une diversion.
« La marine a assez montré, en diverses circonstances, ce qu’elle sait faire, Je vous citcrai notamment l'attaque de Rio-Janeiro par Dugay- Trouin.
« Veuillez agréer l’assurance de ma très-hante estime, « Le baron DE CHEFDEBIEN. »
! Histoire d'Alger, par Ch. de Rotalier, tome If, page 45 (Paris, 1841).
L'illusion que leur ignorance entretenait ne pouvait durer plus longtemps ; les faits allaient se charger de la dissiper. Le 4 juillet 1850, à la ponte du jour, tout était prêt pour l'attaque. Les compagnies étaient à leur poste ; 10 pièces de 24, 6 pièces de 16, 4 mortiers de 10 pouces, 6 obusiers de 8 pouces, étaient en batterie. À quatre heures du matin, une fusée, partie du quartier général, donna le signal de l'attaque ; à l'instant les batteries furent démasquées et le feu commença sur toute la ligne. Dès les premières volées, les boulets de 16 et de 24 firent voler en éclats les pierres. des murailles et des embrasures. Le fort de l'Empereur riposta vigoureusement. La milice turque ne démentit pas son vieux renom de vaillance. Nos officiers eux-mêmes, si bons juges en matière d’intrépidité mlitare, admirèrent le courage 1mpassible de ces canonniers, que l'élargissement des embrasures mettait presque à découvert !. « Nous admiràmes, dit un témoin oculaire, le courage de ces braves gens, qui auraient mérité un meilleur sort. L'équipage des pièces était mitraillé, mais à la place du mort se mettait un vivant, et le feu continuait ?. »
Les sacs de laine dont les Turcs avaient garni les merlons qui séparent les embrasures furent en effet bientôt emportés par les feux croisés de nos batteries et, l'épaulement en maçonnerie s’écroulant en plusieurs endroits, leurs canonmiers se trouvèrent exposés comme une cible-à nos boulets Les mêmes hommes ne tiraient pas deux coups. N'importe, 1l se présentait de nouveaux canonniers à chaque coup, et le feu ne se ralentissait pas. Pendant trois heures, le tir continua de part et d'autre avec la même vivacité. Nos officiers poinlaient eux-mêmes les pièces, et l’on remarqua le sang-froid
1 Rapport du général en chef, 4 juillet 1830. * Rückblick auf Algier, etc., page 168, par le prince de Schwargenberg,.
du colonel d'Esclabes, qui resta pendant tout le feu dans une des batteries de 24, pour donner des leçons de tir aux pointeurs f. | |
Les Turcs tiraient non-seulement du fort de l'Empereur, mais du fort Bab-Azzoun et de la Casaubah. À sept heures du matin, le feu du fort commenca à se ralentir sensiblement. Les batteries turques, jonchées de cadavres, étaient presque désertes. Quelques pièces seulement tiraient encore. À huit heures, le feu de l'ennemi était complétement éteint. Le nôtre continua de ruiner les défenses. L'ordre de battre en brèche allait être donné, lorsqu’à dix heures une explosion épouvantable fit disparaître une partie du château ; des flammes, des nuages de fumée et de poussière s’élevèrent à une hauteur prodigieuse, et des pierres furent lancées dans toutes les directions. Quand ce nuage immense retomba avec la poussière et la fumée qui obscurcissaient l'horizon, on vit que la tour principale était détruite de fond en comble?. Le général Hurel, commandant de la tranchée, ne perdit pas un moment pour franchir l’espace qui séparait nos troupes du château. Trois compagnies du 55°, s’élançant sous sa conduite au pas de course, y entrèrent par la brèche et en prirent possession. Le général Valazé et le général Lahitte les y suivirent de près avec les troupes d'artillerie et du génie, animées par l’ardeur de leurs chefs. Les ruines fumantes du fort offraient l’image du chaos. La face nord-ouest était entièrement écroulée, ainsi que la plate-forme et la tour ; les murailles restées debout présentaient de larges fentes, semblables à des cicatrices. (à et là des débris de toutes espèces, entremêlés de membres humains, car tous les défenseurs du fort ne s’étaient pas retirés à temps ; partout des flocons de laine qui, dispersés par l'explosion, couvraient au loin les arbres et le
1 Fernel, Campagne d'Afrique.
2 Rapport du général en chef, 4 juillet 1830.
sol. Un de nos soldats, impatient de voir le drapeau blane flotter sur la forteresse, Ôta sa chemise et la hissa au sommet de la tige brisée d’un dattier qui s'élevait dans l’intérieur du fort et qui, vue de lom, grâce à sa position aérienne, servait de point de repère aux bâtiments qui approchaïent de la terre. C'est par l'apparition de ce pavillon, improvisé avec une gaieté française, que l'armée apprit l'occupation du château de l'Empereur.
On attribua, dans les premiers moments, l'explosion qui avait fuit sauter ce fort à la chute de quelques-unes de nos bombes. Mais l’on sut bientôt, par les rapports des officiers placés sur les pentes du Boudjaréa, que la place avait d’abord été évacuée et que les Algériens eux-mêmes avaient fait sauter le fort. C’est ce qui avait eu lieu en effet. Le khaznadji qui commandait dans la forteresse, voyant sa troupe réduite de moitié et les murailles s’écroulant de toutes parts, avait donné ordre de cesser le feu, et ses troupes, d’après son commandement, avaient abandonné l'édifice !; un seul resta pour exécuter un projet désespéré ; saus doute 1l pensait qu'une partie de l’armée française resterait ensevelie sous les ruines du Soultan-Calassi. Cette espérance fut déçue. Les accidents, dans l’armée française, ne furent pas nombreux, et quatre ou cinq soldats français seulement furent grièvement blessés. Il n’en fut pas ainsi dans la ville?. Une grande quantité de pierres énormes y tombè-
1 Nous tenons ce fait de M. le chef d’escadron d'artillerie baron de Foucauld, qui commandait à gauche de la place une batterie de pièces de gros calibre et une batterie de mortiers. Quelque temps après l’évacuation du fort par la garnison (nous reproduisons ici son récit), un chef algérien, qu’on pouvait reconnaître pour Turc à son turban, et qui portait un drapeau à la main, rentra lentement dans le fort, s'y promena plusieurs minutes et disparut. Une partie des fortifications ayant saulé un instant après, M. de Foucauld et tous les hommes des deux batteries sous ses ordres n’ont jamais douté que le feu eût été mis par cet homme à un magasin à poudre.
? Relation de Pfeiffer, Nous adoptons la version algérienne sur iohs les
rent et tuèrent ou blessèrent beaucoup d'habitants, Personne ne s'attendait à cette catastrophe. La terreur fut à son comble. De tout côté, on entendait les hurlements des blessés. Les femmes et les enfants effrayés montaient sur les toits en jetant des cris d’épouvante, les hommes se précipitèrent vers la Casaubah pour obtenir du dey qu’on entrât en négociation avec l'ennemi. Husseim-Pacha répondit fièrement : « Aussi longtemps que mon palais sera debout, je ne traiterai point ; j'aime mieux faire sauter la Casaubah et toute la ville que de me soumettre. »
C'était précisément [à l’appréhension des habitants. On répétut que les commandants des forts avaient reçu l’ordre d'imiter l'exemple du khaznadji, quand ils ne pourraient plus tenir; et l’on craignait que le dey ne se laissât ensevelir sous les ruines de sa domination. Le dey lui-même s’était élancé, disait-on, un pistolet au poing, vers la poudrière de la Casauhah pour se faire sauter, et ses serviteurs ne l’en avaient qu à grand peine empêché.
Les batteries de la ville et celles des forts tiraient sur les débris du château de l'Empereur, que l'artillerie et le génie mirent en quelques instants à l'abri d’une surprise. Des gabions et des sacs à terre y furent portés à la hâte ; on rendit la brèche impraticable, et le général Lahitte fit mettre en batterie plusieurs pièces de canon, Deux compagnies de grenadiers furent envoyées par le général Hurel, sous les ordres du commandant de Lachau‘, pour s'emparer de la
points où elle doit être l'expression de la vérité. On devait mieux savoir à Alger que dans le camp comment le Soultan-Calassi avait sauté. Mais nous rectifions, d’après les rapports officiels, les détails qui concernent l'armée française, Ainsi Pfeiffer dit que pas un seul Européen ne fut atteint ; le rapport officiel du général en chef dit, en propres termes, que « les accidents qui en résultèrent ne furent pas nombreux, et que quatre « ou cinq soldats seulement furent grièvement blessés, »
1 Frère du colonel de ce nom ; 26.
batterie en avant du fort de Bab-Azzoun et explorer le fort lui-même. Le général Hurel cédait ici à cette témérité héroïque qui nous à coûlé tant de sang à la guerre. Les moyens manquaient au brave commandant de Lachau pour enfoncer la porte; sa troupe fut obligée de battre en retraite, et elle perdit du monde dans ce mouvement rétrograde. Au moment même où nos troupes prenaient possession du château de l'Empereur, des nuées d’Arabes se répandirent sur nos derrières, s’emparèrent des maisons que nous venions d’abandonner et essayèrent de couper la ligne de nos communications. Ils tentèrent même des attaques sérieuses, l’une contre le parc d'artillerie et de génie, l’autre contre les bivouacs de la troisième division. Sur le premier point, ils furent vigoureusement repoussés par le 3° de ligne (colonel Roussel, brigade Poret de Morvan), et l’on remarqua dans cet engagement la belle conduite du sous-lieutenant de grenadiers Bouat". Sur le second point, le général Montlivaut les fit charger par le colonel de Roucy qui, à la tête de quatre compagnies de son régiment et des voltigeurs du 34°, les mit en fuite. Ge fut leur dernier effort. Quand ils virent en notre pouvoir le Soultan-Calassi, qu'ils regardaient comme le meilleur rempart d'Alger la Guerrière, ils cessèrent de croire à la fortune du dey, et leur rapide cavalerie, s’éloignant à toutes brides, alla porter sur tous les points de la Régence la nouvelle de notre victoire, avec celle de la chute de cette domination redoutée qui avait si longtemps pesé sur les tribus.
1 En 1855, lieutenant général, commandant une division en Crimée,
Avant deux heures de l’après-midi, le commandant en chef de l’armée française s'était rendu dans le château de J’'Empereur, afin d’observer la position de l’armée, celle de Ja place, et de donner les derniers ordres pour continuer l'attaque. À deux heures, on lui annonça qu'un parlementaire venait de se présenter aux avant-postes et demandait à être introduit auprès de lui. C'était le secrétaire du dey, Mustapha. Ici nous laissons la parole au comte de Bourmont lui-même : (ÇA deux heures, dit-il, un parlementaire me fut conduit dans le château de l'Empereur. C'était le secrétaire du dey. Il parut supposer que son maître obtiendrait la paix sous la condition que la France serait indemnisée des frais de la guerre. Je répondis que la reddition de la Casaubah et des forts était la première condition imposée. Après avoir exprimé des doutes sur son acceptation, 1l avoua que l’obstination du dey avait été funeste : « Lorsque les Algériens, dit-il, sont en « guerre avec le roi de France, ils ne doivent pas faire la « prière du soir avant d’avoir conclu la paix !. »
Belle et sage parole, mais tardive comme l'expérience, cet oracle paresseux dont la sagesse stérile enseigne beaucoup moins ce qu'il faut faire que ce qui aurait dù être fait !
Il convient d'ajouter à la relation officielle quelques détails qui n'étaient pas de nature à y trouver place. Pendant que le
{ Rapport du général en chef, Devant Alger, le 4 juillet 18304
parlementaire négociait sur les ruines du château de l'Empereur, les batteries algériennes continuaient à tirer. Un boulet passa en sifflant aux oreilles du parlementaire Mustapha qui, fort ému, se laissa tomber à terre. Le général Lahitte le releva brusquement et, le remettant sur ses pieds, lui dit avec l'en: train de la gaieté française : « Parbleu, monsieur , de quoi vous occupez-vous? cela ne vous regarde pas, ce n'est pas eur vous que l'on tire. »
Le colloque avait été court. Mustapha se retirait à pee pour rentrer dans Alger, quand deux des plus riches Maures de cette ville se présentèrent de la part du dey pour traiter de la paix. C’étaient Ahmed-Bou-Derbah et Hassan-Ben-Othman-Khodja. Tous deux parlaient français. La conversation devint par là même plus familière. Croyant apercevoir qué la rigueur des conditions imposées par le commandant en chef tenait aux torts du dey envers la France, Bou-Derbah dit au général de Bourmont que, «si cela lui faisait plaisir, on irait lui chercher la tête du dey et qu’on la lui présenterait sur un plat. — Cela ne me ferait pas le moindre plaisir, » répliqua en souriant le comte de Bourmont, un peu surpris de cette brusque proposition empreinte des idées et des mœurs de l'Orient !. On eut quelque peine à faire comprendre à cet étrange plénipotentiaire qui, chargé de traiter de la paix par et pour son maître, proposait de la signer sur son cadavre, que le roi de France prenait les villes et non les têtes de ses ennemis. ;
Après cet épisode, la conférence continua. « Les deux Maures, dit le général en chef, ne dissimulèrent pas que l’effroi était à son comble parmi les habitants, et que tous faisaient des vœux pour que l'on traitât sur-le-champ. Ils de: mandèrent que je fisse cesser le feu et promirent dès lors que
1 Raconté par M. le duc des Cars, présent à l'entretien.
l'artillerie de la place se tairait. Cette cessation d’hostilités eut lieu en effet. Le général Valazé la mit à profit pour ouvrir des communications en avant du fort de l'Empereur. À quatre heures, le secrétaire du dey revint, accompagné du consul et du vice-consul d'Angleterre; il demanda que les conditions fussent ècrites ; elles le furent! »
Cette scène se passait à l'ombre des arbustes, dans un repli de terrain, à la gauche du château de l'Empereur et de la voie romaine. Les principaux chefs militaires de l’armée étaient présents. Là se pressaent, autour du lieutenant général de Bourmont, le chef d'état-major général Després, les heutenants généraux Berthezène, des Cars ; les généraux : Valazé, Lahitte, Tolozé ; le baron Denmiée, et un nombreux élat-major, où se trouvait le capitaine d'état-major Pélissier, qui commençait sa carrière militaire ?.
Le général Després tenait la plume. Il écrivit, sous la dictée du général en chef, la capitulation dont voici le texte :
« Le fort de la Casaubah et tous les autres forts qui dépendent d'Alger, et le port de cette ville, seront remis aux troupes françaises le 5 juillet à dix heures du matin (heure française). |
« Le général en chef de l’armée française s'engage envers S. À. le dey d’Alger à lui laisser sa liberté et la possession de toutes ses richesses personnelles.
« Le dey sera libre de se retirer avec sa famille et ses ri-
1 Dans les nombreuses relations de cette mémorable journée, les heures où se <ont passés les différents incidents ne sont pas indiquées de même. Le baron Denniée fait intervenir cette troisième conférence à deux heures ; le chef de bataillon Fernel la place à la même heure. Nous avons dû naturellement suivre la version du rapport officiel du G juillet.
? En 1855 maréchal de France et commandant en chef de l’armée de Crimée, mort gouverneur général de l'Algérie.
chesses dans le lieu qu'il aura fixé. Tant qu'il restera à Alger, il y sera, lui et sa famille, sous la protection du général en chef de l’armée française. Une garde garantira la sûreté de sa personne et celle de sa famille.
« Le général en chef assure à tous les soldats de la milice les mêmes avantages et la même protection.
« L'exercice de la religion mahométane restera libre ; la liberté des habitants de toutes les classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce, leur industrie, ne recevront aucune atteinte. Leurs femmes seront respectées, le général en chef en prend l'engagement sur l'honneur,
« L'échange de cette convention sera fait le 5, avant dix heures du matin. Les troupes françaises entreront aussitôt après dans la Casaubah et dans tous les autres forts de la ville. » |
Sur l'invitation du général en chef, le baron Denniée copia le texte de la capitulation, et cette copie fut remise à l'envoyé du dey pour être soumise à sa signature. Mais, en même temps, et pour être plus sûr que son ultimatum serait fidèlement traduit au pacha, à qui ses secrétaires, tremblant toujours pour leur vie, pouvaient craindre de faire connaître la vérité, le comte de Bourmont proposa au plus ancien des interprètes, Bracevitz, de se rendre à Alger et de lire au dey les conditions qui lui étaient imposées. Bracevitz avait fait, trente-deux ans auparavant, la campagne d'Égypte, en qualité de premier interprète de France; il avait été honoré de l'estime de Kléber, et avait connu Mourad-Bey, qui lui donna le nom d'ami. Sans se dissimuler le péril qu'il allait courir, il accepta la mission qui lui était confiée. « Étant dans un âge avancé, dit-il dans la lettre où il raconte lui-même ces détails!, je désirais vivement terminer ma carrière d'une ma-
1 Cette lettre est adressée au prince de Polignac, ministre des affaires
mère honorable, et donner une marque éclatante de mon dévouement au meilleur des rois; la fortune m'a souri, elle m'a procuré ce bonheur. Après avoir recommandé ma famille au général en chef, pour le cas où je serais victime de mon dévouement, je suis monté à cheval à six heures du soir, accompagné d’un seul Turc et, avec ce modeste cortége, je suis entré à Alger, et je me suis présenté au dey, que j'ai trouvé entouré de plusieurs centaines de ses miliciens. Le moment était critique. Ce n’état pas du dey, c'était plutôt des janissaires, qui ne raisonnent pas et sont loujours prêts à se révolter, que j'avais une juste appréhension. Pendant que Je lisais à haute voix les conditions fatales qu’on leur imposait, le dey restait impassible ; mais les miliciens ne cessaent de me lancer des regards effrayants. J'avoue, monseigneur, qu'il y a eu des moments où je voyais rouler ma tête avec celle du dey lui-même. Heureusement la Providence en avait autrement ordonné. Après la lecture et l’explication des articles, le dey fit retirer tout le monde. Je suis resté en conférence près de trois quarts d'heure avec lui et, à la nuit tombante, j'ai rejoint seul Les avant-posles français, qui étaient bien charmés de me revoir. »
Dans la soirée du # juillet, le comte de Bourmont savait donc que les conditions de la capitulation seraient acceptées.
Tandis que ces démarches étaient faites auprès du commandant en chef des forces de terre, des démarches analogues étaient tentées aussi auprès du commandant de l’armée navale, chose toute naturelle, puisque l'ennerni se décidait à
étrangères et datée du quartier général d'Alger, le 6 juillet 1830. Nous a transcrivons sur la copie conforme écrite de la main de Bracevitz Jui-même, et transmise le 12 juillet du même mois aû comte de Bourmont, En la soumettant ainsi au contrôle du général en chef, Bracevitz lui a donné la valeur d’un document authentique.
traiter. Quand le château de l'Empereur eut sauté en l'air, et que nos troupes en eurent pris possession, ce fait décisif fut » suivi de l’envoi d’un canot parlementaire qui aborda le vaisseau amiral!, Le commandant de la flotte écrivait, à ce sujet, au commandant en chef de l'expédition : « Monseigneur, l’amiral de l’escadre algérienne vient en parlementaire, au nom du dey, demander à traiter de la paix. Je le renvoie à vous, et je ne puis suspendre les hostilités que lorsque j'aurai connaissance de vos intentions. Je suis en position de les recommencer. Je l'ai signifié à l’envoyé du dey. Ainsi done, tant que je ne connaîtrai pas vos intentions, je continuera mes dispositions. Je ne les suspendrai que si je reçois avis officiel de Votre Excellence, ou si elle fait arborer, avec le pavillon blanc, à un angle du château de l'Empereur, le pavillon algérien à un autre angle. »
Cette lettre, dont le ton contraste avec celle que l'amiral écrivait au commandant en chef de l'expédition, lorsque celui-ci lui demandat le concours de l’armée de mer pour l'attaque dirigée contre Alger, fut suivie, le lendemain 5 juillet, alors que tout était Lerminé, d’une note dont le ton, plus belliqueux encore, était de nature à exciter quelques froissements dans l'armée de terre qui, ayant la conscience d’avoir payé la prise d'Alger de son sang, était jalouse de sa gloire, et voyait avec pemme M. le vice-amiral Duperré agrandir la part de l’armée navale dans le dénoùment de la campagne. Le 5 juillet 1830, au matin, le vice-amiral Duperré envoyait au commandant en chef communication de la note suivante, par laquelle il avait répondu, disait-il, aux communications qu'il avait reçues : « L'amiral soussigné, commandant en
‘ Le vice-amiral Duperré dit, dans son rapport, que l'envoi des deux parlementaires fut simultané, et qu’on apercevait l’un se mettre en marche pour se rendre au château de l'Empereur, au moment où l’autre se dirigeait vers la flotte.
chef de l’armée navale de Sa Majesté Très-Chrétienne, en réponse aux communications qui lui sont faites au nom du dey d'Alger, et qui n'ont que trop longtemps suspendu le cours des hostilités, déclare que, tant que le pavillon de la Régence flottera sur les forts et sur la ville, il ne peut recevoir aucune communication et se considère toujours comme en état de guerre. »
Cette note, écrite à bord du vaisseau la Provence, portait la date du 5 juillet 1830.
Pour qui ne connaïtrait point tous les documents de cette histoire, la marche des opérations militaires, la lettre écrite par l'amiral Duperré le 28 jum 1830, et ne serait pas en mesure de faire la part à chacun dans le succès, la conséquence à tirer du dernier rapport de l'amiral Duperré et surtout de la note du 5 juillet, c’est que la reddition d'Alger aurait eu lieu sous le coup de l’attaque navale, et que si cette attaque n'avait point été suspendue, la flotte, impatiente de reprendre les hostilités, eût réduit la ville de vive force, Les rôles entre l’armée de terre et de mer se trouvaient ainsi intervertis. On produisait un effet d'opinion dans lequel la vérité historique ne trouvait pas son compte. Nous avons dû la rétablir.
Quand le vice-amiral Duperré écrivait cette note tardivement menaçante, le sort d'Alger était décidé. Dans la soirée du 4 juillet, le dey avait fait savoir, on l’a vu, au comte de Bourmont, par l’interprète Bracevitz, qu'il souscrivait à son ultimatum. Ce ne fut cependant que dans les premiers moments de la matinée du 5 que, après avoir en vain cherché à obtenir un délai de vingt-quatre heures pour l'entrée des troupes françaises, 1l échangea la capitulation. Aussi le général en chef, plein d’une défiance prudente, justifiée par le souvenir des fausses négociations souvent engagées par les Algériens avec les chefs des expéditions précédentes pour gagner du temps,
prescrivait toutes les mesures propres à réduire Alger par les armes, si la capitulation n’était pas exécutée. Le général Valazé conduisit les cheminements pendant la nuit jusqu'au petit mamelon des Tagarins, qui domine de très-près la Casaubah !. Ainsi le comte de Bourmont, après avoir accordé au dey, en politique habile, en négociateur sage et humain, une capitulation honorable pour épargner le sang français et ne pas jeter les Turcs dans un désespoir qui nous aurait coûté cher et aurait pu amener la destruction d'Alger et du trésor de la Casaubah, prenait ses mesures, en général vigilant et expérimenté, pour que, d’une manière ou d’une autre, de gré ou de force, le drapeau blanc flottât le lendemain sur les murs d'Alger.
Le dey avait sincèrement accepté les conditions imposées. Son premier mouvement, on l’a vu, avait été de s’ensevebr sous les ruines de sa domination et sous les débris de sa ville, et il est vraisemblable que, si on l'avait poussé à bout, 1l lent fait. Quand il vit que notre victoire était humaine, qu'elle n'atteignait en lui que le souverain et qu’elle ménageait l'homme, il se résigna à sa mauvaise fortune et, avec le fatalisme musulman, il accepta loyalement son sort.
Dans la soirée du 4 juillet 1830, le gouvernement algérien,
1 Nous trouvons dans les papiers et les documents qui nous ont été communiqués par la famille du maréchal de Bourmont la lettre suivante, qui établit ce fait. Elle était adressée par le général en chef au comte de Montlivaut, maréchal de camp, commandant devant Alger : « Mon cher général, l’ordre a été donné ce soir de faire les cheminements vers le petit mamelon qui domine de très-près la Casaubah, et de couvrir les troupes qui doivent occuper ce mamelon, Ce travail continuera pendant la nuit; mais je désire qu’il ne soit pas continué pendant le jour, et que vous teniez la main à ce qu'aucun homme ne se montre sur le petit mamelon aussitôt qu'il. fera jour. Les troupes qui devront loccuper se placeront sur les revers opposés à la Casaubah, et ne devront se montrer, sous aucun prétexte, avant que l’ordre de recommencer les hostilités ait été donné, » (Documents communiqués par la famille du maréchal de Bourmont.)
qui avait si longtemps bravé l'Europe, tomba en dissolution t. Vaincu par la guerre au dehors, 1l abdiqua tacitement au dedans. Il n’y avait plus ni maitres ni sujets ; 1l y avait une ville prise qui attendait ses vainqueurs. Le dey restait enfermé dans son palais ; tous les fonctionnaires avaient quitté leurs postes, les prêtres mêmes avaient déserté leurs mosquées. La ville offrait la physionomie étrange et troublée des Jours de révolution. On sentait que quelque chose d'ancien tombait, et que quelque chose de nouveau allait venir. Des esclaves qui, depuis plusieurs années, n'avaient pas franchi le seuil des habitations circulaient librement dans les rues. Partout réouaient l'indépendance et l'égalité ; le joug séculaire sous lequel se courbaent toutes les têtes était brisé. Ici l’étonnement, l'inquiétude ; plus lom la curiosité ; presque nulle part le regret, excepté chez la population dominatrice, la population turque, qui seule au fond était vaincue. |
Dans ce désordre universel, on voyait de nombreuses embarcations sortir du port et se diriger vers le cap Matifou. Par la poite Bab-Azzoun, demeurée libre, des Tures, des Bédouins, des Kabyles, se retiraent d’une ville qu'ils regardaient comme perdue, et des familles entières s'enfuyaient précipitamment, avec leurs effets les plus précieux, dans la direction de Constantine. Les jamssaires qui vaillaient à la porte des hôpitaux avaient aussi quitté leur poste; les infirmiers qu’on avait adjoints d'autorité au jeune médecin allemand, auquel nous devons des détails précieux sur les dernières heures d'Alger, n'ayant plus à redouter le bâton, s’enfuirent aussitôt. Il demeura sans auxiliaire, seul au milieu des malheureux blessés dont le siége du château de l'Empereur avait augmenté le nombre. Mais l'espoir de voir arriver le lendemain les Français le soutint. On comprend quels étaient, dans ces
1 Nous empruntons ces détails à la relation de Pfeifier.
dernières heures d'attente, les sentiments des esclaves chrétiens et en particulier ceux des naufragés des bricks Le Silène et l’Aventure, au nombre desquels étaient les lieutenants d’Assigny, Bruat ! et Bonnard ?.
À une heure avancée de la soirée, les ulémas convoquèrent les janissaires dans une grande caserne. C'était le dernier divan qui devait être tenu à Alger. La délibération fut confuse et tumultueuse. Deux mille Turcs assistaient à ce parlement armé. Après des débats confus, le grand muphti demanda à la réunion si, au lieu de rendre les armes et de se livrer aux Français, 1l ne vaudrait pas mieux tenter une sortie et chercher un refuge dans l’intérieur des terres. Une partie des Jjanissaires applaudit à ce coup de désespoir héroïque, mais ce fut la minorité ; la majorité se rangea au parti de la prudence, et repoussa cette proposition extrême, en alléguant que l'on compromettrait ainsi la vie des femmes et des enfants et les propriétés, que les Français s'étaient engagés à respecter. En eût-il été de même si le commandant en chef de l’expédition eût imposé des conditions moins humaines et moins généreuses ? Cette proposition du muphti tendant à faire violer toutes les clauses de la capitulation et dont le pacha n'avait aucune connaissance, ou même quelque proposition plus violente encore, n’aurait-elle pas été accueillie si au fanatisme turc était venu s'ajouter le désespoir 52. |
! En 1855, amiral et commandant la flotte française dans la mer Noire.
? En 1855, gouverneur de la Guyane française,
5 Le baron Denniée, quoiqu'il ne connût point les détails donnés par Pfeiffer, qui sont décisifs, a jugé avec sa sagacité ordinaire cette ques- Lion, résolue contre le général en chef par les passions du temps.
€ La capitulation a-t-elle été trop facile? dit-il. Pouvait-on, devaiton pénétrer sur-le-champ dans la Casaubah? Est-ce une faute de ne pas s'être opposé à la fuite des Turcs, des Kabyles et des Bédouins qui, le 4, abandonnaient la ville ?
«IT est difficile de se faire une idée de l’absolutisme du dey et de la
Tandis que cette nuit suprême s’écoulait pour les Tures dans ces débats, ces angoisses, et dans cette attente fiévreuse d'un événement que l’on maudit sans pouvoir l'empêcher, notre camp était dans l’enivrement de la victoire. Cette vaillante armée se réjouissait d’avoir bien mérité du roi et de la patrie. On échangeait des récits sur les différents épisodes de cette journée décisive, selon les points sur lesquels on s'était trouvé ; et les jeunes officiers, le temps passe sur le caractère des peuples sans le changer, commentaient à leur manière le chevaleresque propos du bon sire de Joinville : « Nous parlerons encore de cette journée ès chambre des dames. » On se serrait la main en courant, on se félicitait : où Charles-Quint avait échoué, Charles X venait de réussir ! Demain le noble drapeau de la France flotterait sur ces murailles, au lieu du
terreur qu’il inspirait; un geste faisait sur-le-champ tomber à ses pieds l'homme le plus puissant de ses États ; son ignorance et sa vanité étaient poussées à ce point, que les Maures qui avaient voyagé en Europe et qu’il interrogeait n'auraient jamais eu l'audace de lui dire que Londres et Paris étaient plus beaux que sa capitale. Plein d’orgueil et de confiance dans ses murailles et dans les deux mille canons qui les protégeaient, 1l regardait le château de l'Empereur comme imprenable ; et pourtant, après cinq heures d'attaque, la plupart des pièces avaient été démontées et les embrasurcs démolies. À la nouvelle de ce désastre, le dey, ne connaissant plus de ménagement, ordonna la destruction complète du fort, et se précipita lui-même vers le magasin à poudre de la Casaubah {il renfermait deux cent trente milliers de poudre) pour le faire sauter, et faire sauter avec lui indubitablement la Casaubah et la ville tout entière, Il fut arrêté par ceux de sa maison, qui lui firent comprendre qu’il pouvait y avoir une capitulation possible. Ici un doute s'élève : Si l’on eût demandé au dey 200 millions, en admettant qu’ils existassent dans Alger, les auraiton obtenus? Ou bien les Turcs, poussés au désespoir, ne se seraient-ils pas défendus à outrance? Ne se seraient-ils pas fait enterrer sous leur trésor? On sait que chaque maison a son trésor et que, dans ce pays, les richesses s’enfouissent et ne circulent pas. Dans cette hypothèse, je laisse à ceux qui connaissent la construction de la ville (surnommée par
cs Maures et les Turcs A/-gezirs, Alguzi, Alger la Guerrière) à juger ce qu'aurait pu devenir cette nouvelle Saragosse, et ce que le fanatisme ori ntal aurait enfanté, en un mot, si des conditions trop rudes n’expo-
drapeau de la piraterie‘! Tels étaient les propos qui circulaient dans les hivouacs, tels étaient les sentiments, les émotions, les joies de l’armée. C’est chose si belle que la victoire, qu’elle illumine de ses rayons les lointaines perspectives de l'avenir. Comment désormais résister à la France, qui venait d'accomplir si rapidement une entreprise jugée impossible par l’Angleterre ? Où ne conduirait-on pas celte jeune armée qui déployait, à son début, toutes les qualités de ses deyanciers : le courage que rien n’étonne, l'intelligence qui déjoue les obstacles, l'élan qui les surmonte, de sorte que les vété: rans de nos vieilles guerres reconnaissaient et avouaent en elle, dès ses premiers pas, la race héroïque venue de Rocroy à Fontenoy, de Fontenoy aux Pyramides et à Austerlitz, d'Austerlitz à Alger, toujours la même sous tous les drapeaux ? Il y avait, dans cette soirée, un homme dont tout le monde admirait le bonheur, envié par quelques-uns : c’était l'habile et heureux général qui venait de conduire à bien cette grande entreprise. Il acquérait une gloire immortelle ; il espérait le rétablissement de celui de ses quatre fils présents sous les armes, qu’une balle ennemie avait atteint ; les trois autres avaient noblement fait leur devoir; il venait de conquérir Alger à la France et au roi dont il était le ministre ; où ne monterait pas cette fortune militaire et politique que ce triomphe plaçait si haut? Si la prévoyance résistait à l'enivrement d'un jour de victoire, peut-être se serait-il trouvé, parmi les prophètes de bonheur qui tiraient de cette destinée de si brillants horoscopes, quelque esprit plus avisé pour rappeler l’adage oriental : « Ne juge pas le voyage d'un pèlerin avant la fin de sa course, ni la vie d’un homme avant sa mort. »
saient pas à perdre entièrement le fruit de la conquête. » (Précis histo= rique et administratif de la campagne d'Alger, pages 39 et 40.)
1 M. Fernel nous à conservé, dans son intéressant récit de la Campagne d'Afrique, un fidèle souvenir de ces impressions.
Le 5 juillet, dès la pointe du Jour, l’armée fit ses disposi- : tions pour entrer dans Alger. Les corps qui devaient former l'avant-garde avaient reçu l'ordre de se mettre en grande tenue. La première division fut destinée à prendre possession du fort des Anglais et de la porte de Bab-el-Oued; la seconde, de la Casaubah et de la porte Neuve, qui y conduit; la troisième, de la porte de Bab-Azzoun, du fort de ce nom et des établissements de la marine. En même temps la flotte se rapprochait pour occuper la rade et le port. Dans les jours qui avaient précédé la prise du château de l'Empereur, le commandant en chef de l’armée avait arrêté, sur la proposition de l’intendant en chef, toutes les mesures à prendre pour régulariser l'occupation d'Alger : grâce à cette prévoyance, il y avait des commissions spéciales instituées d’avance pour la reconnaissance de tous les objets que renfermaient la ville et la Casaubah, pour étudier les habitudes, les mœurs, les institutions locales, les besoins du pays, et proposer toutes les mesures administratives nécessitées par la situation nouvellet,
On n'était done pas pris au dépourvu.
À neuf heures l'armée commença à se mettre en mouvement. L'avant-carde, conduite par le général en chef, se dirigea vers la Cashishots. Mais la difficulté du chemin fon avait à traverser un ravin couvert d’aloès que jamais la roue d’une voiture n'avait foulé) et un encombrement causé par J'artillerie qui, devançant l'heure marquée, s’était entassée dans ce ravin, produisirent quelque confusion et amenèrent quelques retards. En outre, le 6° de ligne?, qui devait marcher en tête de colonne, se fit attendre. Il fallnt que les sapeurs
1 La commission de gouvernement était ainsi composée : baron Denniée, intendant en chef, président ; le maréchal de camp Tolozé, gouverneur d'Alger ; Firino, payeur général ; Deval, consul de France ; d'Aubignose, lieutenant général de police de la ville d'Alger.
2 Colonel de la Villegille, I] faisait partie de la seconde division.
du génie frayassent plusieurs routes à la troupe, qui cheminait lentement et difficilement. Le général Lahitte, par suite de l'avance que ce malentendu lui avait fait prendre sur l’avantgarde, entra le premier dans la ville avec deux compagnies d'arullerie, précédé seulement de quelques soldats qui s’étaient aventurés à entrer isolément. Peu d’instants après, le général en chefarriva et se dirigea vers la Casaubah. I] croyait trouver le dey dans son palais ; mais celui-ci l'avait quitté, le matin même, pour aller chercher un asile dans une des maisons qui lui appartenaient en propre au bas de la ville.
Comme il arrive, même au sein des capitales les plus civilisées, dans les journées de révolution, quelques scènes de désordre suivirent son départ. Dans la journée et la nuit précédentes, 1l avait fait emporter la plus grande partie de ses effets les plus précieux ; à peine avait-il quitté son palais, que des juifs et quelques Maures commencèrent à piller, tandis que les esclaves du dey continuaient à transporter les meubles qu'ils purent soustraire aux pillards. Dans ce moment, les soldats isolés qui s'étaient aventurés à entrer dans la ville arrivèrent à la Casaubah et, à leur vue, les esclaves du dey Jetèrent leurs fardeaux et s’enfuirent. Presqu'aussitôt après arrivèrent les deux compagnies d'artillerie. Il y avait quelques effets gisant sur le sol, dans les appartements du dey @ dans ceux de ses femmes : c’étaient des coussins brochés d’or, des cassettes élégantes, quelques beaux vases, des pendules, des pantoufles de femme, des bijoux, la plupart de peu de prix‘; les premiers arrivants se les partagèrent, plutôt comme un souvenir de la prise d'Alger, une médaille à montrer en France, que comme un butin.
G'est ce qu'on appela, quelques jours plus tard; le pillage du trésor de la Casaubah.
! Relations du baron Denniée et du chef de bataillon Fernel.
Pendant le temps très-court rempli par cette scène de désordre, le général en chef et l’avant-carde cheminaent par l’étroite et tortueuse ruelle qui de la porte Neuve conduisait à la Casaubah. Alger ne ressemblait alors en rien à la ville qui a été construite depuis. Cette cité, dont les voyageurs ont reproduit assez exactement la physionomie en la comparant à une voile latine, présentait mieux encore l'aspect d’une carrière de pierres d’une blancheur éblouissante, ayant pour base le port et pour sommet la Casaubah. Ses seules communications étaient des ruelles étroites et tourmentées, dont la pente rapide était adoucie par des marches de pierre, espacées de deux en deux mètres. La plupart de ces ruelles étaient voûütées et tellement resserrées, que de distance en distance on avait ménagé des retraites pour qué deux bêtes de somme marchant en sens inverse pussent y trouver passage, Aucune maison n'avait de jour extérieur. Toutes étaient closes par de hautes murailles, et n’offraient pour issue qu'une poterne basse et enfoncée, à laquelle on ne parvenait souvent qu'en descendant deux ou trois degrés. La peur qui se cache, l’avarice qui dissimule ses richesses, la jalousie qui se voile, . toutes les passions de la servitude respiraient dans cette architecture. |
Toutes ces ruelles aboutissaient vers la partie inférieure de la ville, à une ruelle parallèle au port, un peu plus large que les autres, et qui mettait en communication la porte Bab- Azzoun avec la porte Bab-el-Oued. Cette voie transversale, qu'on aurait pu appeler la rue marchande d'Alger, ce qu'est Oxford-Street à Londres et la rue Saint-Honoré à Paris, était encombrée par des échoppes ouvertes devant chaque maison, de sorte qu’elle devenait elle-même si étroite que les porteurs avaient peine à y marcher.
Pendant que nos troupes traversaient ces espèces de corri-
dors, où deux ou trois hommes peuvent à peine marcher de Fi
front, lès sons de la musique militaire et le roulement des tambours, pour ainsi dire étouffés dans cet étroit espace, prenaient une expression lugubre!. Pour la première fois on y entendait le pas cadencé de l'infanterie européenne et le piétinement des chevaux, Alger et l’armée française se donnaient mutuellement en spectacle l’une à l’autre, et la curiosité des vaincus était surpassée par celle des vainqueurs. (Alger, dit le capitaine Pélissier, était loin de présenter, au moment où les Français y entrèrent, l’aspect désolé d’une ville où la victoire vient d'introduire l'ennemi. Les boutiques étaient fermées ; mais les marchands, assis tranquillement devant leurs portes, semblaient attendre le moment deles ouvrir, On rencontrait çà et là quelques groupes de Tures et de Maures, dont les regards distraits annonçaient plus d’indifférence que de crainte. Quelques musulmanes voilées se laissaient entrevoir à travers les étroites lucarnes de leurs habitations. Les juives, plus hardies, garnissaient les terrasses de leurs demeures, sans paraître surprises du spectacle nouveau qui s'offrait à leurs yeux. Nos soldats, moins impassibles, jetaient partout des regards avides et curieux, et tout faisait naître leur étonnement dans une ville où leur présence semblait n’étonner personne ?, »
Pendant cette marche de nos troupes qui, entrant par les trois portes, occupaient peu à peu toutes les positions importantes d'Alger, il y eut un assez touchant épisode. Pfeiffer, qui nous a conservé des détails intimes si précieux sur les dernières journées de l’histoire de la Régence, était debout sur le seuil de son hôpital, lorsque le général Danrémont vint à passer, entouré de son état-major et suivi de sabrigade..Il,s'arrêta un moment comme pour examiner l'architecture de ce monument. Le Jeune médecin s’avança vers lui, et lui dit que cette
1 Relation de Pfeiffer, * Annales algériennes, &, Ke, p, 60,
construction avait été une caserne de janissaires, mais qu’elle renfermait, dans cetinstant, mille blessés. Ilajouta qu'il était l'unique médecin de ce vaste hôpital; que, né en Allemagne, il avait été pris sur un vaisseau, et qu'il était depuis emq ans esclave à Alger. Le général Danrémont mit la main à son chapeau, salua gravement le jeune homme et lui dit : « Monsieur, J'ai du respect pour vous. » Sur d’autres points, il y eut des scènes plus émouvantes encore. Quand les marins du Silène et de L'Aventure virent arriver nos soldats, ils les reçurent comme des libérateurs. Le salut de ces braves gens, si vivement souhaité par le roi Charles X!, était le plus précieux trophée de notre victoire. Le lieutenant Bruat, qui avait soutenu le courage de ses compagnons dans cette circonstance difficile, était l’objet de l'admiration générale de l'armée?.
Vers midi, le général en chef passait sous le porche sombre au centre duquel s'élevait une coupe en marbre blanc d’où coulait une eau limpide : c'était l'entrée de la Casaubah 5, Ge porche, grossièrement décoré de lignes rouges et bleues, était
1 Le prince de Polignac écrivait à ce sujet au comte de Bourmont, à la date du 16 juin 1830, une lettre dont nous transcrivons le passage suivant : « Le roi désire, monsieur le comte, que vous employiez tous les moyens possibles, soit pour faire rendre la liberté aux officiers et soldats qui sont actuellement détenus au bagne d’Alger, et dont la position deviendra si critique au moment de l'attaque de la ville, soit pour adoucir au moins leur position, En conséquence, Sa Majesté vous autorise à faire proposer au dey un échange de prisonniers, lorsque les chances de la guerre en auront fait tomber en notre pouvoir, ou une somme d'argent, quelque forte qu’elle soit, pour leur rachat, ou toute autre compensation qui pourrait être agréée par lui, Je vais prendre les mesures nécessaires pour que le consul général de Sardaigne ait les moyens de continuer aux sujets de Sa Majesté les secours qu'il leur a déjà procurés. » (Communiqué par la famille du maréchal de Bourmont.)
2? Fernel, Campagne d'Afrique.
5 Nous empruntons ces détails à un rapport adressé, le 18 juillet1830, par M, le baron Denniée au ministre de la guerre:
le poste avancé où se tenaient les nègres qui formaient, dans les derniers temps, la garde fidèle du dey. La Casaubah était à la fois un palais et un antre. Elle présenta aux regards étonnés de nos soldats son enceinte irrégulière, formée par des murailles d’une grande élévation, blanchies à la chaux, sans 1ssues, sans jours, crénelées à la moresque, et desquelles s’échappaient par de profondes embrasures ouvertes sans symétrie, sans alignement, de longs canons dont l'embouchure était peinte en rouge. Le porche franchi, une seconde ruelle conduisait d’un côté au magasin à poudre, et de l’autre à l'entrée de la cour intérieure, où le dey avait coutume de résider, Cette cour, dallée en marbre, était carrée: elle offrait, sur trois de ses côtés, des galeries soutenues par des colonnes torses. Sous l’une de ces galeries était une espèce de retraite, indiquée par une longue banquette couverte en drap écarlate, où le dey se tenait quelquefois. C’est dans cette cour que les négociants étaient obligés de venir déposer la cargaison de leurs navires, pour que le dey choisit lui-même le 5, le 6, ou le 10 pour 100 qui lui convenait. Cette manière sauvage de lever l'impôt sur le commerce avait donné naissance à des amoncellements d'objets de toute espèce, entassés pêle-mêle, qui donnaient à ces lieux l’aspect du magasin d’un recéleur.
C'était encore sous cette galerie, et de plain-pied, que se
trouvaient les salles renfermant le trésor.
Le premier se composait de quatre galeries. Dans l’une de ces galeries était placé une espèce de palanquin, sous lequel le dey venait entendre la musique. Ce meuble bizarre était adossé à de petites chambres, où se trouvaient encore, après le départ du dey, quelques harnachements de chevaux. L'une des galeries du premier étage communiquait à une longue galerie qui commandait, la ville, et aussi par une espèce d'échelle de moulin à une galerie supérieure, où venaient abou-
tir les quatre longues chambres, sans glaces ni tentures, mais blanchies à la chaux, dont se composait l’appartement du dey; cette galerie supérieure conduisait, par une porte incroyablement basse, au quartier des femmes, composé de six petites pièces et clos par de hautes murailles. Ces appartements n’obtenaient de jour que par une cour intérieure dont le sol était à la hauteur du premier étage.
D'un côté, cette triste demeure, qui réveillait dans l’esprit
l'idée de l'aire d'un vautour, était appuyée par les canons qui commandaient la montagne dans la direction du château de l'Empereur, et de l’autre, c’est-à-dire du côté de la cour principale, par une épaisse muraille. Dans quelques-unes des chambres on avait pratiqué, sans doute pour satisfaire la timide euriosité des femmes, des espèces de meurtrières longues et étroites, projetées diagonalement, et à travers lesquelles leur œil pouvait interroger un espace restreint de la galerie supérieure, où le dey, seul objet de leurs regards, comme il devait être le seul objet de leurs pensées, venait quelquefois se délasser. Dans le voisinage de l'appartement des femmes, morne cloître imaginé par l’austère jalousie de l'Orient, et que ne vivifiait point l'amour de Dieu, se trouvait un espace décoré du nom de jardin, et dans lequel on ne parvenait, après avoir traversé une sorte de chemin contourné en labyrinthe, qu’en descendant soixante à quatre-vingts degrés. Ce jardin, comme enterré entre de hautes murailles d'une blancheur éblouissante, et présentant pour tout ombrage un long berceau de jasmin, était le seul lieu dont l'accès fût permis aux femmes.
Lorsque, peu de temps après l’arrivée du premier aéticne: ment, le général en chef, à la tête de l'avant-garde, se présenta devant la Casaubah, l’ordre se rétablit aussitôt. L’intérieur de la Casaubah fut occupé par un bataillon ; un autre forma les faisceaux en dehors de la porte d’entrée ; le général
Tolozé, sous-chef de l'état-major général, nommé commandant de la place, organisa le service.
Au milieu du désordre qui avait précédé l'arrivée du commandant en chef de l’armée, un homme était resté impassible dans la cour principale, assis sous la galerie, tenant en main les clefs du trésor, imposant, par sa présence, à ceux des juifs et des Maures qui pillaient les menus effets, et les empêchant d’oser davantage: c'était le khaznadhi, ministre des finañces!. On ne saurait s'étonner de la froide intrépidité de cet homme au milieu de la panique universelle : c'était le même qui avait vaillamment défendu le fort de l'Empereur *. Il se mit immédiatement en communication, par l'mtermés diaire des interprètes, avec la commission nommée d'avance, qui se composait du baron Denniée, intendant en chef de l’armée ; de M. Firino, payeur général, et du maréchal de camp Tolozé, gouverneur de la place. La commission des finances lui adressa quelques questions qui donnèrent leu aux réponses consignées dans le procès-verbal d'inventaire du trésor.
Ces déclarations, au nombre de cinq, furent ainsi formulées dans dans le procès-verbal :
« Le khaznadji déclare :
« 1° Que le trésor de la Régence est resté intact ;
« 2 Qu'il n’a jamais existé de registres constatant ni les recettes ni les dépenses faites par le trésor ;
« 3° Que les versements de fonds s’opéraient sans qu'aucun acte en constatât l’objet ou l'importance ;
«4° Que les monnaies d’or étaient entasséees pêle-mêle, sans acception de valeur, de titre ni d'origine; |
« 5° Que les sorties de fonds ne s’opéraient jamais que sur
1 Nous empruntons tous les détails sur la remise du trésor au Précis historique et administratif du baron Denmiée, 8 C'est à Pleiffer que nous devons ce détail,