RÉSOLUTION DE GARDER ALGER
la liberté d'action de la France. Cependant 1l prenait les mesures nécessaires pour achever la conquête de la Régence d'Alger. Le baron d'Haussez, autorisé par le roi, chargea l'amiral Duperré de s'entendre avec le général en chef pour s’emparer d'Oran, de Bône et des autres ports de la Régence. Il ordonnait, en outre, à l'amiral Rosamel de se présenter amicalement devant Tunis, dont le bey était bien disposé, et avec des formes menaçantes devant Tripoli, où nous avions à craindre de la résistance, afin d'exiger de ces deux États la signature de traités par lesquels ils s’engageraient à abolir à jamais l'esclavage des chrétiens, à rendre les esclaves qu'ils auraient, et à n’augmenter ni les fortifications de leurs places ni le nombre et la force de leurs bâtiments de guerre !. C'est ainsi que le gouvernement royal donnait toute son extension à la victorre de la France.
Le 19 juillet 1830, 1l prit une attitude plus tranchée. Ce jour-là même, le duc de Laval lut à lord Aberdeen une dépêche dans laquelle le cabinet des Tuileries annonçait au cabinet de Londres « que M. de Bourmont, en prenant possession d'Alger, avait rétabli les consuls européens dans leurs attributions, et rouvert les relations commerciales interrompues depuis plusieurs mois entre cette ville et les pays étrangers. »
Get acte de souveraineté annonçait, vathé manière qui n'avait rien d'é sn que le gouvernement royal n’était pas disposé à renoncer à son droit de conquête, et cette signification, adressée par le cabinet de Paris au cabinet de Londres, équivalait à une prise de possession. Ce fut, en eflet, vers le 20 juillet 1850, que le gouvernement français prit la résolution défimtive de conserver Alger. Toutes les dépèches, tous les actes publics du maréchal de Bourmont, que nous
1 Papiers politiques du baron d'Haussez.
allons avoir à exposer, étaient dans ce sens, et le moment des demi-mesures était passé pour un ministère qui se préparait, à cette heure même, à lancer les ordonnances de juillet. [l fut donc décidé, dans le conseil des ministres, que la France conserverait sa conquête d'Alger !. |
L’Angleterre, avertie à la fois par les actes publics du maréchal de Bourmont et par les refus persistants du cabinet des Tuileries de prendre aucun engagement relativement à Alger, ne conservait plus aucun doute sur la résolution de la France. Voici les dernières paroles qu'échangèrent, le 25 juillet 1850, dernier jour de la Restauration, lord Aberdeen et le duc de Laval qui se disposait à faire un voyage en France. « Le ministre anglais déclara que jamais la France, ni sous la République ni sous l’Empire, n’avait donné à l’Ancleterre des sujets de plaintes aussi graves que ceux qu'elle avait reçus de nous depuis un an. » Puis, au moment de lui dire adieu : « Je me sépare de vous, dit-1l, avec plus de peine que jamais, car peut-être ne sommes-nous plus destinés à nous revoir, — J'ignore, milord, ce que vous pouvez espérer de la générosité de la France ; mais ce que je sais, c'est que vous n’obtiendrez jamais rien par les menaces ©. »
C’est la veille de la chute de la Restauration, 1l faut s’en souvenir, que l'Angleterre, alléguant les graves sujets de plainte que la Restauration Jui avait donnés, la déclarait plus coupable envers le cabinet de Londres que la République et l'Empire, qui cependant lui avaient fait une rude guerre, et laissait apercevoir la probabilité d’une rupture. Si l’Angleterre se plaignait le 25 juillet 4830, c'est qu'à cette époque
1 Un diplomate distingué, alors directeur de la division politique au ministère des affaires étrangères, et dans la confidence intime du ministre, M. de Bois le Comte, nous a garanti l’exactitude de cette date et de ce renseignement.
2 Notes diplomatiques publiées par M. le duc de Valmy.
la Restauration ne l'avait pas satisfaite. Si le dernier jour de la Restauration voyait lord Aberdeen se séparer de notre ambassadeur par un menaçant adieu, c’est que le dernier jour de la Restauration arrivait sans qu'elle eût souscrit cet engagement que le cabinet de Londres n'avait cessé de réclamer. Ce fait a tous les caractères de l'évidence aux yeux de l’histoire.
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Le maréchal de Bourmont agit, presque le lendemain de son entrée à Alger, en homme assuré que la conquête de l’armée française demeurait acquise à la France. Il prit possession non-seulement de la ville, mais du territoire de la Régence, accrédita les consuls étrangers, reçut la soumission des beys, leur donna l'investiture, promulgua, au nom du roi, les lois et règlements qui constituent l'exercice de la souveraineté.
Sa correspondance, dans ces premières journées, est pleine d’un curieux intérêt. Elle offre un reflet animé des faits et aussi des idées, des préoccupations, des embarras, des soucis, des émotions, des impressions, des projets, des espérances, quelquelois des mécomptes, des douleurs qui se succédaient rapidement. Ce n’est plus un froid récit du passé, c'est la vie même, surprise dans son mouvement et dans son ardente activité.
Le commandant en chef de l'expédition écrivait de la Casaubah, à la date du 8 juillet 1830, au ministre des affaires étrangères :
« La prise d’Alger paraît devoir amener la soumission de toutes les parties de la Régence. Plus la milice turque était redoutée, plus sa prompte destruction a élevé dans l'esprit des Africains la force de l’armée francaise. Les miliciens euxmêmes ont donné l’exemple de lobéissance. Dans chacune de leurs casernes, quelques soldats ont suffi pour les désarmer, Au premier ordre qu'ils ont reçu, tous ont apporté leurs fusils et leurs yatagans dans le lieu qui leur avait été désigné. On leur a fait connaître que les pères de famille seraient autorisés à rester dans Alger, mais que les célibataires seraient transportés par mer sur les points qu'ils auraient choisis. Cette décision ne parut produire sur eux que peu d'impression. La plupart sont nés dans l'Asie Mineure. [ls ont demandé qu’on les y conduisit. Le nombre des miliciens réunis dans les casernes est de 2,500 environ. Ceux-là sont tous célibataires. Beaucoup sont vieux et impropres au service militaire. Les plus braves et les plus vigoureux ont péri dans la dernière campagne. Les militaires mariés sont logés dans des maisons particulières. Leur nombre ne parait pas s'élever à plus de 1,000, Depuis trois ans, le blocus rendait le recrutement presque impossible. Une réduction considérable s’en était suivie dans la force de la milice. Le dey est venu me voir hier dans la Casaubah. C’est à Livourne qu'il a témoigné le désir d'aller s'établir. Une frégate va l'y transporter. M. l'amiral Duperré prend des dispositions pour que les Tures célibataires partent en même temps. Les Maures et les juifs attendent leur départ avec une vive impatience. C’est alors seulement qu'ils croiront leur joug brisé pour toujours. |
« Le bey de Titery a reconnu le premier Fimpossibilité où il était de prolonger la lutte. Le lendemain même,du jour où les troupes françaises curent pris possession d'Alger, son fils, à peine âgé de seize ans, est venu m'annoncer qu'il était prêt
à se soumettre, et que, si je l'y autorisais, il se présenterait lui-même. Son jeune envoyé remplit sa mission avec une naïveté qui rappelait les temps antiques. Je Lui remis un saufconduit pour son père, qui, le jour suivant, se rendit à Alger. Je le laissa à la tête du gouvernement de sa province, à la condiuon qu'il se reconnaîtrait sujet du roi de France, et qu'il lui payerait le même tribut qu’au dey. Cette condition fut acceptée avec reconnaissance, Les habitants paraissent convaincus que les beys d'Oran et de Constantine ne tarderont pas à suivre l'exemple de celui de Titery.
€ Déjà la confiance commence à s'établir, Beaucoup de boutiques sont ouvertes; les marchés s’approvisionnent. Le prix des denrées est plus élevé que dans les temps ordinaires, mais bientôt la concurrence aura fait cesser cette cherté éphémère. J'ai confié la direction de la police à M. d’Aubignosc, Français qui a longtemps habité l'Orient. Une commission, présidée par M. l’intendant en chef Denniée, a été chargée d'indiquer les modifications que les derniers événements devaient apporter dans l'administration et la forme du gouvernement. M. le général Tolozé a été nommé commandant de la place. Son caractère ferme et honorable le rend éminemment propre à ce poste important.
« La ligne de communication, dont Sidi-Ferruch est le point de départ, va devenir inutile, et désormais les approvisionnements de l’armée seront dirigés vers le port d’Alger: une grande économie doit en résulter dans le service des transports. Dans quelques jours, on désarmera les redoutes qui avaient été construites entre Sidi-Ferruch et le camp de siége. [infin la place de dépôt elle-même devra être abandonnée aussitôt que les hôpitaux auront été transférés ailleurs, et que les subsistances qui s’y trouvent auront été consommées ou embarquées,
« Déjà des ordres sont donnés pour que le matériel qui
n'aurait point été mis à terre soit transporté en France. L’équipage de siége reste presque en entier. On a trouvé ici une immense quantité de poudre et de projectiles, et plus de 2,000 bouches à feu, presque toutes en bronze. La valeur de ces objets, celle des laines et des fers qui appartiennent au gouvernement, et surtout celle du trésor, dont M. le payeur général fait l'inventaire, paraissent devoir suffire pour payer les frais de la guerre.
€ La chaleur est vive depuis quelques jours. Plusieurs fois le thermomètre de Réaumur a marqué 28 degrés. Quoique le siége n’ait duré que six jours, l’activité avec laquelle les travaux ont été conduits à fait éprouver aux troupes de grandes fatigues. Les dyssenteries sont devenues plus nombreuses ; mais ceux qui en sont atteints nele sont point assez gravement pour quitter leur corps. On compte à peine 250 fiévreux dans l’armée. Le nombre des hommes mis hors de combat depuis le 14 est de 2,300 ; sur ce nombre, 400 sont morts; 1,900 blessés ont été envoyés aux hôpitaux. Ici, comme en Égypte, ils se guérissent promptement.
( Des pères de ceux qui ont versé leur sang pour le roi et la patrie seront plus heureux que moi.
«Le second de mes fils avait recu une blessure grave dans le combat du 24 juin. Lorsque j'ai eu l'honneur de l’annoncer à Votre Excellence, j'étais plein de l'espoir de le conserver. Cet espoir a été trompé : il vient de succomber.
(L'armée perd un brave soldat ; je pleure un excellent fils. Je prie Votre Excellence de dire au roi que, quoique frappé par ce malheur de famille, je ne remplirai pas avec moins de vigueur les devoirs sacrés que m'impose sa confiance.
(Tous les prisonniers français qui se trouvaient à Alger m'ont été remis le 5 juillet au matin. »
C'est ainsi que les premières joies de la victoire étaient attristées, pour le vainqueur d'Alger, par une perte cruelle.
Après quelques jours de souffrance, Amédée de Bourmont, dont la blessure avait d’abord laissé des espérances, était mort le 7 juillet. Ses dernières paroles, rapportées par ses compagnons d'armes‘, avaient eu un caractère touchant : « Qui de vous, avait-il dit à ceux qui entouraient son lit, ne voudrait avoir ainsi payé la victoire? » Puis il avait ajouté avec ce sentiment de piété filiale, si vifdans cette famille : « Espérons que mon sang servira à apaiser les ennemis de mon père! » Enfin, dans ses derniers moments, :il disait encore, en montrant sa blessure : « Avouez qu’elle est bien placée, là, près du cœur. » Cette perte fut ressentie par l’armée entière. Le colonel Magnan, qui commandait le 49° de ligne, où servait Amédée de Bourmont, se rendit l'interprète des regrets de son corps?.
Cependant le commandant en chef, fidèle à sa parole, consacrait toutes ses journées aux besoins du service. Ces besoms étaient nombreux. Il fallait pourvoir à l’organisation administrative dans une ville où tout tombait avec le gouvernement turc; assurer les approvisionnements de l'armée et ceux de la population ; prendre les mesures sanitaires pour