‹ Histoire de la conquête d'AlgerChapitre 98 sur 128 · EXPÉDITION DE BLIDAH · texte numérisé non relu

EXPÉDITION DE BLIDAH

Une députation vint au-devant des troupes françaises jusqu'à une lieue et demie de la ville, en demandant qu’on ne pénétrât point dans ses murs. Une heure après leur arrivée, un marché était établi auprès du camp. Les troupes campèrent en dehors des jardins pour éviter une surprise. Quelques habitants dirent aux Arabes qui avaient accompagné les nôtres, que la veille, les Kabyles avaient tenté de pénétrer dans la ville et que nous devions nous attendre à être attaqués par eux. Nouveaux dans le pays, à peine initiés à cette organisation singulière des populations par race et par agrégation, qui fait que la bonne réception faite par l’une n'engage pas les autres, nous allions payer pour la première fois un tribut souvent renouvelé depuis, sur cette terre d'Afrique où le sang français devait longtemps couler dans une guerre d’escarmouches, d'embüûches et de surprises.

La nuit fut cependant tranquille. Le lendemain, 24 juillet, le maréchal monta à cheval pour reconnaître le terrain en avant et à l’ouest de la ville et la gorge de l'Atlas d’où s’échappe l’un des affluents du Mazafran. Il était accompagné de quatre compagnies d'infanterie et d’un peloton de chasseurs. Le général Després, suivi de quelques officiers d’étatmajor, S'engagea dans cette gorge pour herboriser, selon sa coutume; 1ls rencontrèrent bon nombre de Kabyles armés qui les observaient et qui prirent la fuite à leur approche. L'ordre du départ avait été donné pour deux heures aprèsmidi, afin d'aller bivouaquer à 5 ou 4 lieues sur la route d'Alger. Il était midi, le général Després avait fait la faute de faire relever les sentinelles, malgré les avis qu'il avait reçus. Chacun, en attendant le départ, goûtait le charme de ces beaux lieux à l'ombre des orangers et des arbres de toute espèce qui y abondent, lorsque plusieurs coups de fusil donnèrent l'alarme. Le premier aide de camp du maréchal, le chef d’escadron d'état-major Trélan, qu'il aimait comme un

fils, venait d'etre mortellement atteint d’un coup tiré presque à bout portant derrière une haie, et peu d’instants après il expira en tournant sa dernière pensée vers sa jeune femme et ses deux enfants en bas âge. L’alerte était donnée : tout le monde courut aux faisceaux. Les coups de fusil commencaient à retentir de toute part. Les Kabyles, sortant en grand nombre des jardins, entouraient nos bivouacs, avec le projet évident de fermer la retraite à notre colonne. Le capitaine d'état-major Chapelié, qui avait reçu l'ordre de la devancer avec deux compagnies du 2° régiment de marche d infanterie légère et vingt-cinq chasseurs à cheval, afin de reconnaître un emplacement favorable au bivouac de la nuit suivante, fut vivement attaqué. l'ennemi s’approcha à portée de pistolet. Les compagnies le chargèrent à la baïonnette et tuèrent dix ou douze Kabyles ; le prince de Schwarzenberg, ramassant le fusil d’un voltigeur qui venait d'être tué, le remplaça dans le rang, prit part à cette charge vigoureuse, et tua un Kabyle de sa main. Les vingtcinq chasseurs fournirent alors une charge contre les fuyards et en Jetèrent 30 ou 40 sur le terrain.

Pendant ce vif engagement, le maréchal de Bourmont, formant ses troupes en colonnes, les mettait en mouvement et suivait de près son avant-garde en chassant devant lui les Kabyles,

«La principale colonne, dit-il, poursuivit sa marche, etbientôt elleaperçut, dans toutesles directions, des groupes decavaliers. I'est vraisemblable que, connaissant la force du détachement avec lequel je marchais, l'ennemi avait espéré intercepter notre communication avec Alger. Plusieurs fois il s’approcha de nos flancs. Chaque fois le colonel Bontemps-Dubarry le chargea et le mit en déroute. Le jeune Poniatowsky, maréchal des logis des chasseurs, rapporta les armes d’un Kabyle qui était tombé sous ses coups. Il est fils du prince de ce nom dont la mémoire sera toujours honorée dans les armées fran

EX L'ÉDITION DE BLIDAU. 522 Guses. Les chasseurs montrèrent dans cette charge une bravoure digne des plus grands éloges : deux cents Arabes au moins furent tués à coups de sabre ou de lance. ]1 n'yeut dans l’escadron qu'un homme tué et deux blessés. Cette disproportion n’étonnera pas ceux qui savent que c’est surtout dans la cavalerie que la supériorité du nombre ne peut suppléer au défaut d'ordre et de discipline.

«€ Notre artillerie tira toutes les fois que les cavaliers arabes se groupaient en assez grand nombre pour que son feu produisit son effet. Bientôt l'ennemi, intimidé par les charges de notre cavalerie, par le feu de l'artillerie et par celui des ürailleurs qui couvraient nos flancs, ne se présenta plus qu'à une distance considérable.

€ Le nombre des Français tués dans la journée du 24 est de huit; cinq le furent dans les jardins ; il y eut trente honmmes blessés qui, presque tous, le sont légèrement t.

« Le général Hurel se montra homme de guerre expérimenté, [l retrouvait là une journée d'Égypte. Le lieutenant général duc des Cars m'avait accompagné. La confiance et l'affection qu'il inspire aux troupes de sa division contribuèrent à leur donner le calme qu’elles montrèrent au milieu du cercle d’ennemis dont elles étaient environnées?. »

! Dans les relations particulières, les pertes sont portées plus haut, mais données approximativement et sans détails précis. Le chef de bataillon Fernel (page 172, Campagne d'Afrique) les fait monter à soixante hommes, dont quinze tués et quarante-cinq blessés. M. d’Ault-Dumesnil, officier d'ordonnance du maréchal, donne le même chiffre. Le capitaine d'élat-major Pélissier dit d'une manière générale : « Le feu bien nourri des Arabes et des Kabyles nous mit beaucoup de monde hors de combat, » (Annales alyériennes, tome I, page 101.) Nous avons maintenu le chifire du rapport, parce que partout nous avons trouvé le maréchal exact dans ses rapports, et qu’il avait sous la main les documents officiels que les autres n'avaient pas.

* Ge rapport, daté du 98 juillet 1830, se termine ainsi : « Outre les militaires déjà cités, je dois recommander à Votre Excellence le licutenant dartillerie Kergorlay, le capitaine Cambray et le caporal Maurières,

Les relations particulières ajoutent quelques détails. Les deux premières heures de marche furent les plus laborieuses, parce que la colonne parcourait un terrain couvert de haies, de broussailles et de massifs d'arbres, ce qui rendait les charges des chasseurs difficiles. Le général Hurel eut l'heureuse Inspiration d'éviter un chemin encaissé, par lequel on était arrivé la veille à Blidab, et d’en prendre un qui fit entrer plus directement la colonne expéditionnaire dans la plaine. Les Kabyles qui l’attaquaient étaient au nombre de plusieurs milliers !. Il y eut un moment où le lieutenant général Després, qui s'était aventuré seul en avant pour explorer le pays, courut des dangers ; les Kabyles se dirigeaient vers lui ; un cri s'éleva: ( Le général Després va être enveloppé ! » Aussitôt le maréchal de Bourmont mit l'épée à la main et, se lançant de toute la vitesse de son cheval, avec quatre ou cinq officiers et un peloton de chasseurs, assura la retraite de son chef d'état-major vers la colonne. Plusieurs fois le maréchal conduisit lui-même les colonnes d'attaque. Le feu ne cessa qu’à la nuit, et les Kabyles ne disparurent qu'à Sidi-Haïd, à une lieue en deçà de Bouffarick. On mit sept heures à faire 4 lieues. Pendant cette marche, qui fut un long combat, la colonne conserva l’ordre le plus parfait, et s'avança sans être un instant entamée, sans laisser un traîneur en arrière, et en emportant avec elle ses morts et ses blessés ?.

Un peu avant d'arriver à Bir-Touta, à une fontaine voisine

du 2 régiment de marche d’infanterie légère; le lieutenant Haba y et le sergent Grobot, du 30° de ligne ; le sergent-major Lamy, du 25° ; le sous-Jicutenant Herbinger, du 34°; les sergents Merclé et Bataille, et le volligeur Huet, du même régiment; les capitaines des chasseurs Duez et Cazin; le maréchal des logis Chauvat et le chasseur Yung, qui a tué quatre Arabes de sa main.

1 Nous empruntons ces détails à la relation de M. d’Ault-Dumesnil, Expédition d'Afrique en 1830, page 138, et à celle de M. le capitaime d'état-major Pélissier.

2 fernel, Campagne d'Afrique, p. 172.

EXPÉDITION DE BLIDAH. 921 de quelques figuiers, où le syndicat des Arabes avait conseillé d'établir le bivouac pour la nuit, le commandant en chef rencontra M. de Bois-le-Comte, major de cavalerie, envoyé en courrier par le président du conseil pour lui porter des dépèches et les insignes du maréchalat. Les deux grandes joies de la campagne, la prise d'Alger et l'arrivée de la récompense de sa victoire, le surprenaient dans la douleur d’un deuil domestique. Amédée de Bourmont était mort le lendemain de l'entrée de l’armée française à Alger, et le commandant en chef rapportait le cadavre de M. de Trélan, qu'il aimait comme un fils, quand on lui remit les insignes de sa nouvelle dignité militaire. « Ainsi ce malheureux général, dit le capitaine Pélissier, n’a pu éprouver un seul instant de satisfaction pure dans le cours de cette campagne si glorieuse pour luit. »

Telle fut l'expédition de Blidah. Elle fut entreprise, si l'on veut, d'une manière inopportune, après un avis trop tardif, cependant, pour qu'on püt le suivre, car il n’arriva que la veille du jour où l’expédition devait partir et, si on l’eût brusquement contremandée, les Arabes et les Kabyles auraient considéré comme un acte de faiblesse et de peur l'abandon subit d’une expédition publiquement annoncée depuis longtemps?. On s’exagéra beaucoup, à cette époque, les inconvénients de cette journée, et cette impression est restée aux hommes qui, depuis, ont été à portée de bien connaître l'Algérie®. Au fond, l'expédition de Blidah mit plutôt en lumière notre situation véritable en Algérie, qu’elle ne fut la cause de cette situation. Nous avions pris la ville d’Alser, nous y avions détruit la domination turque, nous n’étions

1 Annales algeriennes, t. L, p: 102.

. ? Cette observation est du baron Denniée, intendant général, Voir son ECS pe TT

5 Le capitaine d'état-major Pélissier,

pas les maîtres de la Régence et des tribus arabes et kabyles de l'intérieur, qui ne pliaient qu'avec peine sous l’organisation turque, détruite par le fait de la conquête. Nous l'apprimes ce jour-là, parce que nous sortimes d'Alger pour nous avancer dans l'intérieur du pays; mais, un jour ou l'autre, il aurait bien fallu l’apprendre. La prise d'Alger était un fait accompli; la guerre d'Afrique commençait. Dans cette marche vers Blidah, suivie d’une retraite rapide, opérée en ordre, ct dans laquelle la supériorité de la discipline donna au courage exercé d’une poignée d'hommes l'avantage sur une multitude d’ennemis l’image de la longue guerre qui nous attendait sur la terre où nous venions de descendre, apparaissait à la France.

Seulement la rapidité de cette retraite enfla la confiance des Kabyles et des Arabes, qui la prirent pour une fuite, et les hommes qui avaient cru que tout était fini avec et par la prise d'Alger s’attristèrent en apercevant des obstacles qu’ils n'avaient point soupçonnés. Ce fut là le sentiment qui domina dans l’armée : elle voyait se rouvrir la carrière qu'elle croyait avoir fermée.

Le commandant en chef, qui, malgré les rares qualités de son esprit, ne pouvait connaître l'Algérie comme nous la connaissons aujourd’hui, revint de cette expédition avec un sentiment de vive irritation, qui se traduisit en mesures justifiées peut-être par les renseignements qu’il reçut, mais dans l'exécution desquelles les subalternes, et surtout les indioènes maures et juifs, mirent une violence et une avidité sans excuse. Il crut que les Tures laissés à Alger n'avaient point été étrangers à l'attaque éprouvée par nos troupes à Blidah ; il regarda cette attaque comme un guet-apens, lorsque pent-être elle était tout simplement une de ces agressions subites, inévitables dans un pays habité par des tribus indépendantes, ombrageuses et guerrières. Il décida donc

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que les Turcs mariés seraient transportés en Asie, comme les Tures célibataires l'avaient été. Jusque-là c'était le droit de la conquête et le devoir du chef de l'expédition, du moment où il jugeait cette mesure nécessaire à la sécurité de l'armée ; l'exécution gâta tout, et le commandant en chef, au caractère duquel la dureté et la violence répugnaient, fut obligé d'intervenir pour mettre un terme à des actes intolérables !.

! Pour éclairer le jugement de l’histoire sur cette affaire diversement présentée par les écrivains contemporains, nous avons relu avec attenlion les rapports secrets de M. d’Aubignose, lieutenant général de police, au maréchal de Bourmont. Voici un passage de ce rapport, daté du 91 juillet 1830 :

€ Les affaires des Tures ont occupé hier presque exclusivement Lous les instants et tous les agents de la police. Elles ont fait naître plusieurs questions d'exécution, de nature à être soumises à la décision de Votre Excellence. ;

€ La mesure d'expulsion à été mise en mouvement à six heures du matin, Au moyen d’une ruse imaginée par l’aga Mazouard, près de deux cents Turcs sont venus se faire prendre au trébuchet, et ont été conduits à la Marine sous escorte, en quatre détachéments.

« Cest pendant que cette translation s’exécutait que je fus à la Castubah recevoir les ordres de M. le maréchal.

€ À Marcloux, je trouvai une grande émotion, généralement partagée, produite par les plaintes des Turcs et les cris des femmes, les unes abandonnées de leurs maris, les autres expulsées de leur logement.

€ Ge fut dans ce moment que je fis faire la première publication permise par Son Excellence. Elle portait que les femmes et les enfants pourraient suivre leurs maris et que, dans tous les cas, les Tures pourraient recevoir Lous les effets que leurs familles pourraient leur envoyer. Cette première publication fit un heureux effet sur le publie. La grève de la Marine fut à l'instant couverte de bagages et de femmes et d'enfants.

« Une heure après, une seconde publication eut lieu sur une commu nicalion envoyée à la police par Pétat-major. Celle-ci portait que « les femmes expulsées d’abord de leur domicile pourraient y rentrer et y faire un triage dans ce qui leur appartenait. » Ce fut une nouvelle sensation agréable au public.

€ Peu de temps après, une troisième publication fut répandue dans la ville, Sa nécessité résultait du défaut d'intelligence des exécuteurs subalternes de la Marine, qui avaient transporté à bord ou qui promenaient dans la ville, sur des cadres, des amputés, des paralytiques, etc. Il fut

L'expédition de Blidah eut un autre inconvénient, qui ne se manifesta qu’un peu plus tard. La confiance revint au bey de Titery, qui avait fait sa soumission, et qui cependant nourrissait, dit-on, un secret mécontentement contre la France, parce que, dans la cérémonie de son investiture qui eut lieu le 15 juillet 1830, on n'avait pu lui remettre le sabre d'honneur qu'on lui destinait, et qui fut volé dans la Casaubah peu d'instants avant la cérémonie. Il est vraisemblable que le bruit accrédité de l'échec de nos troupes à Blidah, et les événements de la politique générale, qui obligèrent le commandant en chef à faire évacuer Bône et Oran, eurent plus de part à la résolution de Mustapha. Il s'était soumis à la force ; quand il nous crut faibles, 1l leva contre nous le drapeau. |

L'expédition de Bône avait eu un plein succès. Le général Danrémont, au talent déjà éprouvé duquel cette expédition avait été confiée, fut précédé devant cette ville par la Bellone, commandant Gallois, détachée de l’escadre de l'amiral tosamel, chargé de faire une démonstration contre Tunis et Tripoli. M. de Lesseps, consul général de France à Tripoli, donna au commandant Gallois son fils, M. Jules de Lesseps,

annoncé au publie, ainsi que Son Excellence avait bien voulu le permettre, qu'elle admettait des exceptions en faveur des octogénaires, des blessés, des aveugles. »

Dans le même rapport, M. d'Aubignosc constate que les réclamations avec où sans recommandation des généraux, du corps consulaire, de la municipalité, ont donné lieu à une foule d’intrigues. Le nommé Kaïd Jussuf, dit-il, offrait une somme importante aux interprètes pour un délai de deux heures. Un autre Ture proposait cent vingt colonnades à un gendarme auxiliaire, pour obtenir d'être ramené chez lui pour un quart d'heure seulement, Deux individus disent que pour cent piastres données à des quidams qu’ils ne purent ou ne voulurent désigner, il leur avait été promis un permis de séjour. {Documents communiqués par la famills du maréchal de Bourmont.)

1 C'est celui qu'on à vu, au commencement de cet ouvrage, rendre, comme agent consulaire à Tabarque, des services à l’armée d’expédition. |

pour l'aider dans sa mission, Arrivé sur la rade de Bône, le commandant Gallois trouva le bey de Constantine devant la ville, qui avait fermé ses portes et se maintenait dans une sorte d'indépendance en attendant les événements. M. de Lesseps offrit au commandant Gallois de descendre à terre, pour connaitre l'état exact des choses et négocier avec les habitants. On le débarqua sur le quai, en avant des portes de la ville ; il s’avança seul, et ne fut admis qu'après une délibération d’une demi-heure,

L'accueillerait-on ou livrerait-on sa tête au bey? Cette double proposition fut débattue, et le cadi avoua depuis qu’il avait craint de le voir massacrer au moment où il mettait le pied sur le rivage. Entré dans la ville, M. de Lesseps annonça à la municipalité assemblée la prise d'Alger, l'envoi de ln brigade Danrémont et la mission pacifique du commandant de la Bellone, qui la précédait. Ces nouvelles déterminèrent les habitants de Bône à reconnaître la souveraineté de la France. Néanmoins, comme {4 Bellone ne pouvait mettre à terre qu'une force insuffisante pour occuper et défendre Ja place, et que l'introduction des Français eût vraisemblablement engagé le bey à changer le blocus en attaque ouverte, il fut convenu que la capitulation par laquelle les habitants reconnaissent Ja souveraineté de la France ne serait mise à exécution que lorsque le général Danrémont arriverait avec les troupes de débarquement.

C'est ce qui eut lieu en effet.

Un agent français, dont le nom s’est déjà rencontré dans cette histoire, M. Raimbert, ancien agent des concessions françaises en Afrique, était à bord de l’escadre ; il avait conservé des intelligences dans la ville, et contribua, avec M. Jules de Lesseps, à persuader aux habitants de recevoir les troupes françaises dans leurs murs. Le général Danrémont prit aussitôt toutes les dispositions nécessaires pour s'établir

militairement dans la ville. La soumission des habitants de Bône n’entrainait en aucune façon la soumission des tribus du voisinage qui la bloquaient. I mit un bataillon à la Casaubah de Bône, citadelle qui s'élève à 400 mètres de l'enceinte de la ville, et plaça le reste de ses troupes dans la ville même et dans deux redoutes, construites à droite et à gauche de la route de Constantine. L'événement justifia ces précautions. Les 6, 7 et 8 août 1830, il fut très-vivement attaqué ; enfin, le 11, il y eut une attaque générale exécutée avec la plus grande vigueur, sous la conduite du cheik de Ja Calle, et que nos troupes ne repoussèrent qu'avec de grands efforts et après une lutte acharnée, Les Arabes vinrent se faire tuer jusque dans nos redoutes, où ils abordèrent les nôtres à larme blanche. Cette bide campagne fit le plus grand honneur au général Danrémont !, à qui sa conduite mtelligente, modérée, prudente et ferme, concilia en outre les Saite ho des indigènes, dont il respectait les usages et ménageait les intérêts. |

Pendant que nos troupes combattaient à Bône avec un courage couronné de succès, le contre-amiral Rosamel paraissait devant Tripoli avec son escadre, ct obtenait la satisfaction demandée. Le capitaine Louis de Bourmont, fils aîné du maréchal, envoyé à Oran pour recevoir la soumission du bey, terminait sa mission avec un égal bonheur. Il trouva en arrivant, le 24 juillet 1830, à six heures du soir, le bey bloqué par les tribus arabes, qui voulaient profiter de la chute du dey d'Alger pour conquérir leur indépendance. Chargé d’années et fatigué du pouvoir, ce hey ne demandait qu'à abdiquer entre nos mains, pour aller finir ses jours en Asie en y emportant ses richesses. |

Le capitaine Louis de Bourmont, entrant en rapport avec

1 Général de division et gouverneur de l'Algérie en 1837.

lui, reçut de sa bouche cette assurance, et il lui remit uné déclaration dans laquelle il reconnaissait que « le seigneur bey, ses officiers, les soldats composant les troupes d'Oran, ansi que les autorités, les principaux habitants de la ville, Jouiraient de la faculté de se retirer où bon leur semblerait ou de demeurer, sous la domination du roi de France, dans le pays qu'ils habitaient aujourd’hui. » Pendant cette conférence, le capitaine Leblanc, commandant le brick Le Voltigeur, mit à terre 110 hommes tirés de son équipage et de celui de l'Endymion, ei leur prescrivant de s'emparer du lort Mers-el-Kébir, situé à 5 licues de la ville vers l'ouest, el qui était mal gardé par sa garnison. Ce fort, maîtrisant une des meilleures rades de la côte septentrionale de l'Afrique, offrait à la croisière un refuge assuré, et mettait en mesure de resserrer le blocus de la ville, dans le cas où l'ennemi serait maître d'Oran, La garnison n'opposa pas la moindre résistance. Le capitaine Louis de Bourmont retourna à Alger sur le brick le Dragon, pour faire part au commandant en chef de cet événement, des résolutions du bey, et laissa la garnison française en possession du fort et appuyée par la présence des deux bâtiments qui restèrent en rade, Sur le rapport de son fils, le maréchal de Bourmont dirigea sur Oran le 21° régiment de ligne, une compagnie d'artillerie et 0 sapeurs, deux obusiers de montagne, et donna le commandement de cette petite division à M. de Goutcfrey, colonel au 21° de ligne, auquel il prescrivit de mettre à la voile le 6 août pour se rendre à Oran.

Le même jour, une expédition partait pour Bougie, sous les ordres de M. de Quatrebarbes, lieutenant d'état-major. Le commandant en chef avait cédé aux instances d’un habitant de cette ville nommé Mourad, qui s'était dit envoyé par ses compatriotes disposés à se soumettre à la France, et qui avait

demandé pour lui-même le titre de kaïd, en assurant que la 30,

présence d’un bâtiment de guerre suffirait pour faire arborer le drapeau français sur les murs de Bougie. Le résultat ne répondit pas aux espérances conçues. Pendant l’absence de Mourad, une de ces révolutions si fréquentes parmi ces populations mobiles et divisées en partis contraires s'était opérée dans les esprits; son parti avait eu le dessous. Quand il descendit à terre avec un autre Maure, tous deux furent saisis et décapités, et l'on fit feu sur notre bâtiment.

Sauf cet accident, qui tenait à des circonstances particulières, la situation générale se dessinait d'une manière assez nette en Algérie. Dans les villes où la domination turque avait son siége, et surtout dans celles qui, situées sur la côte, étaient accessibles à nos vaisseaux, il y avait une disposition évidente à accepter la souveraineté de la France. Bône, Oran, se soumeltaient; le bey de Titery avait donné l’exemple de cette soumission ; mais les Turcs et les habitants des villes, surtout des villes maritimes, montraient seuls cet empressement à nous appeler. À Blidah, à Bône, comme à Oran, nous avions trouvé les tribus de la campagne, arabes ou kabyles, prètes à se lever en armes contre nous. Cela se comprend. Les Turcs considérèrent, dans les premiers moments, la chute d'Alger comme l'arrêt de mort de leur puissance dans toutes les provinces de la Régence; les Maures, ou Hadars, habitants des villes, populations peu belliqueuses, cherchaient une protection; mais les tribus arabes et les tribus kabyles surtout, races guerrières et indépendantes, qui n'avaient jamais accepté qu’à demi la domination turque, regardaient

sa Chute comme le signal de leur émancipation et levaient le drapeau contre nous.

Les nouvelles qui venaient d’ Oran, de Bône, cte., donnaient, vers les premiers jours d'août 1830, au ébtittidast en chef, l'espoir d'étendre la domination française aux principaux centres de la Régence d'Alger. On rédigeait, dans le

style de l'Orient, les brevets d’investiture des chefs qui se reconnaissaient sujets et vassaux du roi de France, et on recevait leur acte de soumission et leur serment. Voici deux de ces pièces, qni suffiront pour donner une idée de ces protocoles :

€ Au nom du Dieu tout-puissant, créateur du monde,

(« Je déclare reconnaître de bon cœur le roi de France pour mon souverain seigneur; promets de lui être fidèle et de le servir contre les ennemis qu'il a et qu’il pourrait avoir, et de lui rendre hommage dans la même forme et de la même manière que les beys de Titery avaient coutume de faire au pacha, dey d'Alger.

« Je reconnais recevoir du roi de France, Charles X le Victorieux, l'investiture du beylik de Titery, et je promets de lui faire, en ma qualité de bey de Titery, tous les services, et de lui payer tous les tributs que moi ou mes prédécesseurs dans cette charge avions coutume de payer à la Régence d'Alger.

« Je prends l'engagement de maintenir les peuples habitants le beyhik de Titery dans l’obéissance et la fidélité qu'ils doivent au roi de France, de maintenir le bon ordre et de faire bonne justice à tous, suivant les lois et coutumes du pays.

« Je compte sur l'engagement qu'a pris, au nom du roi de France, le général en chef commandant son armée ‘en ‘Afrique, que l'exercice de la religion musulmane restera libre, et qu'en ma qualité de bey de Titery je recevrai au besoin du roi de France toute la protection qu’un vassal peut attendre de son souverain. »

De son côté, le général en chef, agissant « au nom de Sa Majesté le roi de France, Charles X le Victorieux, » déclarait recevoir l'hommage et la promesse de fidélité du seigneur Mustapha, et le nommer à la charge de bey de Titery, à.con-

dition que le seigneur Mustapha maintiendrait les peuples de son gouvernement dans l’obéissance qu'ils doivent au roi de France. |

L'acte d'investiture du bey d'Oran et celui dans lequel il pretait foi et hommage au roi Charles X étaient rédigés d'a: près la même formule.

C'était dans les derniers jours de juillet 1830 que le bey d'Oran reconnaissait recevoir du roi de France, Charles X le Victorieux, l'investiture du beylik. Toutes les dérisions de la fortune, cet aveugle instrument de la clairvoyante Providence, et toutes les vanités des choses humaines sont écrites dans ce rapprochement que l’histoire rencontre sans le chercher, au détour d’un récit de guerre et d'administration, comme une de ces croix qui, placées au bord d’une route, font songer le voyageur ému aux choses qui passent et aux choses qui demeurent,

Pendant que, sur le sol de l'Algérie, tout était plein de la vieloire et de la gloire du roi Charles X, les événements de juillet 1830 s’accomplissaient en France. Dès les dermières journées du mois de juillet, les correspondances entre le gouvernement et le commandant en chef s'étaient ralenties. On eût dit qu'il se faisait un de ces silences précurseurs des orages et des grands événements. Une vague tristesse régnait dans l’armée. À ses veux, la prise d'Alger avait terminé sa mission militaire : elle ressentait cette fatigue qu'on éprouve quand, arrivé au but, on n’est plus animé par l'excitation de

la lutte. Désormais l'idéal qui fait faire les grands efforts et les grandes choses lui manquait. L'absence de nouvelles de France achevait de causer à tous un étonnement mêlé d’inquiétude. Les vents n'étaient pas contraires, le temps avait été constamment beau, et les bâtiments qui arrivaient d’Espagne et d'Italie entraient sans obstacle dans la baie. Pourquoi ne voyait-on paraitre aucun bâtiment venant des côtes de France? Cette question était sur les lèvres de tous ceux qui pouvaient parler, dans la pensée de ceux que les devoirs de leur position obligeaient à se taire,

Nous trouvons, dans une des dernières lettres écrites par le commandant en chef au prince de Polignac, président du conseil, des traces marquées de cette disposition des esprits. Cette lettre confidentielle offre d’ailleurs de l'intérêt, parce qu’elle contient l'expression de la pensée intime du comte de Bourmont sur la situation de l'Algérie, sur celle de l'armée et sur les mesures à prendre envers l’une et envers l’autre.

Le commandant en chef commence par répondre à quelques questions qui lui avaient été posées : « Je ne connais pas assez, dit-1], le caractère des peuples et surtout celui des hommes qui exercent une influence plus ou moins grande dans l'étendue de l’ancienne Régence d'Alger, pour pouvoir juger de leurs véritables dispositions à notre égard. Les Maures et les Arabes paraissent contents d’être délivrés de l'autorité des Turcs; mais il ne s'ensuit pas que, dans les montagnes surtout, les Kabyles montrent le désir de se soumettre à l'autorité française. Cependant les cheiks les plus puissants dans les montagnes à l’est du cap Matifou m'ont envoyé dire qu'ils étaient disposés à reconnaître l'autorité du roi, et qu'ils viendraient me trouver pour m'en donner assurance, Je les attends demain, »

Après avoir donné quelques détails sur les mesures prises pour Oran et Bône, sur la nécessité de remplacer le hey

d'Oran, qui veut se retirer, et sur l'embarras de lui trouver un successeur dans un pays où l’on ne connaît ni les hommes ni les choses, sur l'effectif militaire nécessaire pour garder ces deux positions, le commandant en chef continue ainsi :

«Les six autres régiments et tout l’état-major de deux divisions pourraient rentrer en France sans inconvénient pour le service du roi. Cette mesure diminuerait d'autant les dépenses, et je regrette beaucoup de n'avoir pas encore été autorisé à la prendre. Parmi les régiments de l’armée d’Afrique 1l en est qui, depuis longtemps, ont été retenus hors de France pour le service du roi : Je pense qu'il serait juste de les faire rentrer les premiers. De ce nombre sont : 4° le 4® et le 9° d'infanterie légère; 2° le 49e; 30 le 45°; 40 le 48e: b° le 35°,

€ La différence du langage et des mœurs s'oppose à toute communication sociale entre les troupes du roi et les habitants de ce pays. Il en résulte de l'ennui pour les militaires et un désir très-général de retourner en France. La rareté des nouvelles de France contribue encore à accroître ce désir de quitter l'Afrique. Je croirais utile de pouvoir annoncer aux régiments qui formeront les garnisons d'Oran, d'Alger et de Pône, qu'ils y seront relevés successivement par d’autres régiments venant de France, et que chacun peut compter qu'il retournera en France à des époques qu’on déterminerait de façon à ce que le dernier régiment revit la France au mois de mai prochain, C’est, je crois, le seul moyen de garantir les troupes d’un découragement très-fâcheux et de la nostalgie.

“ de pense aussi qu'il serait à propos de faire venir ici quelques troupes de comédiens et de procurer à la garnison quelques-unes des distractions qu’on rencontre dans toutes les villes d'Europe. Ce désir de retourner en France se fait sentir dans tous les rangs de l’armée. Les officiers généraux n'en sont pas plus exempts que les autres, et je crois utile

de Les remplacer presque tous. Le lieutenant général baron Berthezène, les maréchaux de camp Achard et Munck-d'Uzer sont les seuls qui demeureraient volontiers à Alger. Le général Danrémont m'a paru convenir pour Bône; mais, s’il est nommé lieutenant général, il sera bon, je pense, de le faire remplacer dans ce commandement. 1] y aurait donc utilité à envoyer ici quatre nouveaux maréchaux de Camp pour commander des brigades, soit à Alger, soit à Bône, soit à Oran. Les colonels de Goutefrey, Horric, de Lachau, conviendraient à ces commandements, s'ils étaient nommés maréchaux de camp. »

Telle était la situation de l’armée le 9 août 1830, lorsque le maréchal fit partir son fils aîné, le capitaine Louis de Bourmont, pour porter au roi les drapeaux pris sur l'ennemi, ct les derniers millions du trésor de la Casaubah. On ne savait rien des événements de F rance; mais l'absence même de nouvelles répandait une inquiétude générale. Tous les SOIT, les officiers, montés sur les terrasses des maisons, interrogeaient avec leurs longues-vues les pro‘ondeurs de l'horizon, ct y cherchaient une voile qui ne paraissait pas.

Le 11 août 1830, dans la matinée, un bâtiment de commerce de la maison Seillères apporta à Alger une lettre de commerce écrite de Marseille par un Arabe, à Ja date du 2 août 1830, et que le juif Jacob-Cohen-Bacri communiqui

1 Nous trouvons dans la correspondance du maréchal de Bourmont plusieurs lettres autographes qui viennent à l'appui de ces détails. Le général Valazé demande à rentrer en France, en motivant cette demande sur sa santé altérée depuis le 25 juin, Les généraux de brigade Poret de Morvan, de Montlivaut, écrivent dans le même sens. Le même sentiment de lassitude se fait sentir dans l'administration. Le baron Dennmiée, après avoir déployé une activité remarquable dans cette campagne, réclame l'autorisation de rentrer en France. « Le misérable état de santé dans lequel il est tombé, dit-il dans sa lettre datée du 9 août 1850, le force à quitter l’armée, Il ajoute que tout le personnel administratif est fatigué, et qu'il importe au service qu’il soit renouvelé, »

sur-le-champ au maréchal. Nous avons cet extrait sous les veux, il est ainsi conçu : € Par suite de l'ordonnance contre la presse et contre les électeurs, il y à eu beaucoup de troubles, Nous ne sommes pas très-tranquilles iei non plus. Dans ce moment l’on organise à Marseille la garde nationale. Is sont restés à Paris sur le pavé près de 20,000 hommes, et le duc d'Orléans est proclamé régent. Le roi a quitté Saint- Cloud avec toute sa famille. Un événement aussi extraordinare nous laisse, mon cher am, daus un grand embarras. Les fonds ont essuyé une baisse de quatre francs. »

Telles furent les premières nouvelles de la révolution de juillet 41850 qui arrivèrent à Alger. Le brick avait apporté quelques lettres qui ajoutaient un petit nombre de détails. Le drapeau tricolore, disait-on, était arboré à Paris et à Marseille. C'était une révolution. L'émotion de l'armée fut profonde. On demandait de tous côtés des explications sur des nouvelles aussi extraordinaires. On s’étonnait que le maréchal commandant en chef ne parlàt point.

Le maréchal ne savait, dans la matinée du 11 août 1830, rien au delà de ce qu'avait appris l'armée. Aucune nouvelle officielle, on le comprend, ne lui était encore arrivée. Pour calmer l'agitation des esprits, il fit paraître, dans la journée, l’ordre du jour suivant, écrit à la Casaubah et portant la date du 14 août 1830:

« Des bruits étranges cireulent dans l’armée : le maréchal commandant en chef n’a reçu aucun avis officiel qui puisse les accréditer, Dans tous les cas, la ligne des devoirs de l'armée lui sera tracée par ses serments et la loi fondamentale de l'État. »

Cet ordre du jour ne contenta personne : les uns le trouvèrent trop laconique et trop calme, les autres trop net ct trop tranché. Malgré la loyauté de l'armée, les sentiments qui agtlaient le pays se retrouvaient dans son sein. C'était une des

difficultés de la situation du commandant en chef de l'expédition. Ce n’était pas la seule. On discutait beaucoup alors, parmi les officiers, sur ce qu’il y avait à faire dans cette grave circonstance ; on a beaucoup disserté depuis sur le même sujet, et cette question vient aujourd’hui encore retentir dans l'histoire. Les plus ardents auraient voulu qu’on formât une division d'élite, qu'on l’embarquât avec l’assentiment de l'amiral, si on pouvait l'obtenir, et s’il le refusait, sans son assentiment, en se servant des bâtiments de commerce de la maison Seillières. On irait débarquer en France à la grâce de Dieu et du vent. D'après les nouvelles les plus fraiches, le roi et la famille royale avaient quitté Paris avec les débris des troupes fidèles. IL fallait courir à son aide. L'apparition inopinée d’une division de l’armée d’Afrique sur un point du territoire français rallierait tous les royalistes, et M. de Bourmont, à la tête d’une armée, sauverait la monarchie franaise,

Tel était le projet, le plan qui était accueilli avec le plus de faveur par les jeunes etardentes imaginations d’un grand nombre d'officiers dévoués. Mais il y en avait d'autres, et en grand nombre aussi, qui, peu favorables à la politique du ministère, étaient loin d’être dans ces dispositions. L'armée, suivant eux, devait suivre le mouvement et la fortune du pays. En essayant de prendre un parti tranché, on pouvait craindre de faire éclater un conflit dans l’armée, en présence de l'ennemi. C'était le premier obstacle que rencontrait le maréchal de Bourmont.

Le second était dans les dispositions de la marine. Les officiers supérieurs de ce corps étaient, à part quelques excep- Lions, peu favorables au gouvernement royal, L'amiral Duperré, outre un esprit d'opposition prononcé, n'avait cessé, depuis le commencement dela campagne, de témoigner une antpathie marquée pour le maréchal de Bourmont, Ainsi,

aux divergences politiques venaient s’ajouter les dissentiments personnels. L'armée ne devait done pas compter sur le concours de la marine dans cette occasion.

Enfin il y eut bientôt une cause plus générale encore qui acheva de paralyser les résolutions du commandant en chef. Le roi Charles X, en se retirant, avait donné un caractère légal à l'intervention de M. le duc d'Orléans dans les affaires, puisqu'il l'avait désigné comme lieutenant général du royaume. Par cette espèce de sanction accordée aux événements de 1830, Ü avait ôlé à la situation le caractère tranché d’une révolte tentée d’un côté, repoussée de l’autre, qui était nécessaire au maréchal pour enlever son armée. Les esprits prudents, qui sont nombreux partout, même dans les camps, trouvèrent dans cette circonstance des objections très-plausibles contre tout ce qui pouvait être proposé d’énergique et de fort. La lieutenance générale de M. le duc d'Orléans était un fait légal, et ce principe de légalité se communiquait à tous les actes qu'il faisait en cette qualité. De sorte que le commandant de l'armée française en Algérie pouvait être accusé, s'il levait le drapeau contre le pouvoir nouveau, d’entrer en révolte contre une autorité instituée par le roi Charles X lui-même.

La question discutée à cette époque dans l’armée, et bien souvent reprise depuis, nous semble donc résolue pour l'histoire. Ceux qui objectent que le maréchal de Bourmont, ayant des pleins pouvoirs qui permettaient de destituer l'amiral Duperré et de prendre le commandement de la flotte, était maître de saisir la dictature, nous semblent ne pas mesurer la distance qu'il y a entre lé droit et la faculté de faire une chose. Tant que Charles X était sur son trône, ces pleins pouvoirs étaient efficaces, ils eussent été obéis. Charles X tombé, ce u'était plus qu'une lettre morte; la branche périt avec le lronc d’où lui vient la séve, Dans ces circonstances, le commandant en chef résolut d'attendre des nouvelles plus posi-

NOUVELLE DE LA RÉVOLUTION DE 1850, 545 tives sur l’état des choses pour prendre un parti décisif. Il avait de grands devoirs comme chef d'armée; il ne pouvait oublier que l'honneur, la vie de trente mille Français lui avaient été confiés ; 1l en répondait à la patrie. Les nouvelles officielles vinrent bientôt. Un bâtiment commandé par le capitaine Dupetit-Thouars arriva dans l'après-midi du même jour 41 août 1830 et, après avoir communiqué avec l’amural, repartit le jour même pour la France.

Le soir, à dix heures, le maréchal, au lieu du paquet énorme qu'il recevait ordinairement, ne reçut qu'un simple pli. C’était une lettre du général Gérard, qui l'invitait, au nom du gouvernement provisoire, à rester à Alger, en ajoutant « que, d'heureuses circonstances l’ayant séparé de ses collègues, 1l n'avait pas à redouter leur sort ; que la France lui savait gré de ses succès et que le gouvernement saurait le récompenser de ses services !. » |

Le maréchal fit assembler le lendemain, à huit heures du matin, un grand conseil ; il invita l'amiral Duperré à s y rendre. « Monsieur l'amiral, disait-il dans sa lettre, dont la minute est sous nos yeux, les dépêches que je viens de recevoir exigent que j'aie l'honneur d’avoir un entretien avec vous le plus tôt possible, et je vous prie de vouloir bien me faire savoir si vous pourriez venir à terre. Comme il s'agirait de traiter jusqu’au détail des mesures à concerter, peut-être jugeriez-vous convenable d'amener M. l'amiral major général de l'armée navale, qui s’entendrait avec nous et avec le lieutenant général Després. »

L'amiral Duperré déclina cette proposition. La réunion eut lieu, sans lui, le lendemain. Le maréchal, commandant en chef; les trois généraux commandant les divisions, Berthezène, Lo-

1 Ce ne fut que le 10 avril 1832 que le maréchal de Bourmont fut dé= claré démissionnaire pour réfus de serment. Il dépendait donc de lui de conserver Ja dignité de maréchal.

verdo, des Cars; le chef d'état-major général Després, les généraux Valazé et Lahitte, tous les chefs de corps, assistaient à ce grand conseil. L'amiral Duperré, absent, s'était fait représenter par le contre-amiral Mallet. Le maréchal de Bourmont ouvrit l'avis de rembarquer l’armée, à l’exception de 12,000 hommes, qui resteraent pour garder Alger, d’aller retrouver à Toulon la division de réserve de 12,000 hommes, de marcher sur Lyon avec ces troupes et toutes celles qu’on pourrait réunir, et de mettre cette force à la disposition du roi. La majorité se rallia à ce plan, et l’on décida qu'il serait communiqué à l'amiral Duperré, dont le concours était nécessaire. Trois officiers furent chargés de cette mission : le général Després, le général Munck-d’Uzer et Je général Lahitte, qui avait quelque ascendant sur l'esprit de l'amiral, à cause de la faveur bien connue dont 1l jouissait auprès du Dauphin.

Quand on fit la communication à l'amiral Duperré, il répondit, comme 1l était facile de le prévoir, qu’il ne pouvait prêter le concours de la marine. Après trois heures de discussion, 1l motiva son refus en disant qu'il ne le pouvait pas, parce qu’une partie de sa flotte était à Bône et à Oran; qu’il ne le voulait pas, parce qu'il avait déjà envoyé son adhésion au gouvernement provisoire!. Tout fut dit. En dehors du concert des armées de terre et de mer, 1l n'y avait que des aventures impossibles, sans profit pour la cause royale qu’on aurait voulu servir, et pleines de compromissions pour l’armée et la France. Arrêter l'amiral Duperré au milieu de sa flotte, c'était, dans tous les temps, un coup bien hasardeux. Il devenait impossible dans ce moment, car l'amiral, tenant La Provence à un kilomètre de tout autre bätiment, se gardat militairement et ne laissait monter personne sur son bord. D'ailleurs, cette tentative de violence aurait révolté

! Détails communiqués par la famille du maréchal de Bourmont.

l'armée navale, et n’aurait point trouvé de concours dans une partie de l’armée de terre !. IL y avait là une force des choses contre laquelle on se débattait en vain. Les mêmes causes qui avaient fait prévaloir la révolution en France empéêchaient, à plus forte raison, qu'on püt trouver à Alger des moyens efficaces de lutter contre elle. Il était impossible de faire à Alger ce qu'il était déjà difficile de faire à Paris. Cette révolution s'était opérée en trois jours ; mais elle avait été préparée pendant des années. Elle était dans le courant des passions et des idées, et tous les partis y avaient travaillé par leurs préventions, par leurs prétentions, par leurs malentendus, leur inexpérience du gouvernement représentatif, et leurs fautes.

À mesure que l'émotion passionnée qui suit de pareils événements tomba, et quand la froide raison vint contrôler les premiers mouvements de l'imagination, le commandant en chef, dont l'esprit était aussi juste qu’élevé, comprit son impuissance. [l sentit qu'au milieu de sa douleur il lui restait un grand devoir à remplir envers son pays. On ne pouvait rompre avec la flotte sans exposer l'armée expéditionnaire à un désastre. Les derniers millions de la Casaubah étaient partis avec le capitaine Louis de Bourmont pour la France : on n'avait qu'un mois de solde en caisse, deux mois de vivres dans les magasins. 1] fallait maintenir les deux armées unies, entretenir l'harmonie dans l’armée de terre, sous peine de provoquer un retour offensif des Arabes, faibles devant notre union, mais prêts à profiter de nos démélés, et assez forts contre nous si nous avions deux drapeaux.

Le maréchal de Bourmont, tout en se promettant dans son

1 Nous lisons dans la première édition des Annales algériennes de M. le capitaine d'état-major Pélissier : « Un parti s’était formé pour résister à toute scission entre nous et la France. Nous voulions qu’on reconnût la révolution. Un grand nombre d'officiers devaient se rendre chez M. de Bourmont, » ete. T. Ier, p. 368. (Paris, 1856.)

cœur de sacrifier sa fortune militaire à ses convictions, immola sa douleur à l'intérêt du pays. 11 ne fut plus dès lors qu'un noble gardien aux scellés de la dernière conquête de la monarchie. Il travailla à conserver Alger à l’armée française, et l’armée française à la France. Il fut convenu entre lui et l'amiral Duperré que l’armée navale et l'armée de terre agiraient de concert, et qu’elles ne quitteraient point l’une sans l’autre leur drapeau. Cependant le commandant en chef rappela en toute hâte les expéditions d'Oran et de Bône. Le temps où l’on pouvait songer à étendre la puissance de la France sur tous les points de l'Algérie était passé ; une situation nouvelle imposait une nouvelle conduite. On ne savait si l'on resterait en paix avec l’Europe. Il y avait à craindre surtout une attaque de l'Angleterre, irritée de notre conquête. Or Bône et Oran ne pouvaient être ravitaillés que par mer, et des hostilités commencées par l’escadre anglaise de la Méditerranée auraient rendu extrêmement critique la situation des corps détachés dans ces deux villes maritimes! La prudence ordonnait de concentrer toutes les forces de l’armée française dans la ville d'Alger. C’est ce que fit le maréchal. Le colonel de Goutefrey reçut l’ordre de faire sauter les forts d'Oran du côté de la mer, afin qu’on pût occuper de nouveau la ville, quand on le jugerait à propos?. Cet ordre fut exécuté sans que les habitants y missent opposition, quoiqu’ils vissent cette destruction avec peine. Le bey d'Oran, à qui on offrait de le transporter en Asie, suivant la promesse qu’on lui en avait faite, préféra rester dans son beylick. L'arrivée des Français ayant déterminé les tribus arabes à lever le blocus,

1 Ce sont les motifs donnés par le maréchal de Bourmont dans sa dépêche au ministre de la guerre, à la date du 15 août 1830.

? « Il sera toujours facile de s'emparer d'Oran, de Bougie, de Bône et de la Calle, qui, après Alger, sont les points de la côte les plus importants pour le commerce, » (Lettre de M. de Bourmont au ministre de la guerre, à la date du 15 août 1850.)

il. exprima l’espérance de pouvoir s'arranger avec elles, et protesta qu'il contmuerait à se regarder comme le sujet du glorieux roi de France, comme il continuait à l'appeler, pendant que linfortuné roi Charles X, plus malheureux dans sa victoire que les vaincus dans leur défaite, allait chercher sur un rivage étranger un asile, et ne l’obtenait qu'avec peine.

Le général Danrémont évacuait presque en même temps (le 18 août 1830) la ville de Bône. « Pendant cette courte mais laborieuse expédition, ce sont les termes du maréchal, 1l avait montré autant de sagesse dans les dispositions que de vigueur sur le champ de bataille. » Il avait fallu, en effet, autant de sagesse que de vigueur pour se maintenir contre les Kabyles qui, à plusieurs reprises, assaillirent nos positions. Vainqueur dans la journée du 6 août, où il avait pris l’offensive, le général Danrémont dut repousser le 7 août une attaque très-vive des troupes du bey de Constantine, qui avaient recu des renforts ; et enfin, dans la nuit du 11 au 42 août, il eut à repousser deux assauts successifs, dans lesquels l’infanterie kabyle déploya une énergie remarquable, et vint se faire tuer à coups de baïonnette sur les parapets et dans les embrasures de nos redoutes, M. de Bourmont ajoutait : « Je renouvelle la demande que j'ai déjà faite en faveur du général Danrémont, du grade de lieutenant général. Je demande le grade de maréchal de camp pour le colonel Magnan, dont J'u plusieurs fois cité la brillante conduite. » Le général Danrémont recommandait, en effet, de son côté, le colonel Magnan, le lieutenant-colonel Boulle, du 6° de ligne ; le chef de bataillon d'artillerie Foucaut, qui s'était déjà distingué dans le commandement d’une des batteries armées contre le fort de l'Empereur et qui, cette fois, avait été blessé ; le chef de bataillon Buart, du 49° de ligne ; les capitaines Arrighi et de Lacroix, du même régiment ; le capitaine d'état-major Foy

et l'officier d'ordonnance Ruffo de Lafare; puis, dans le rapport qui suivit son retour à Alger, et pour des engagements ultérieurs, le chef de bataillon Carsenac, du 6° de ligne; le capitaine Renaud, du 49e de ligne, qui commandait la redoute la plus vivement attaquée; le capitaine Denoyelle, du même régiment ; le capitaine d'artillerie Oby, le lieutenant aide-major de Crény.

Nous mentionnons ces combats, ces noms cités à l’ordre du jour, ces faits d'armes, avec une émotion dont nous ne pouvons nous défendre. C'étaient les derniers coups de fusil de la campagne qui devaient être tirés sous le drapeau blanc. Le jour était arrivé où les suprêmes délais indiqués par l’amiral Duperré, pour l’exécution des ordres reçus de Paris, étaient expirés. Il annonça au général en chef que, passé le 17 août, il n’attendrait plus. Le maréchal de Bourmont tint la parole qu'il avait donnée. Le 47 août 4830, un peu moins d'un mois et demi écoulé depuis le jour où il avait ombragé de ses plis la Casaubah conquise, et annoncé au loin la Méditerranée alfranchie et ses côtes délivrées, le drapeau blanc disparut au milieu de l'émotion de tous et des larmes de plusieurs, Pour des hommes de cœur, quels que soient d’ai!leurs leurs sentiments politiques, c’est quelque chose de grave et de solennel que la disparition, la mort d’un drapeau. Ce symbole de la nationalité, cette image militaire-de la patrie absente, autour de laquelle les combattants se sont si souvent ralliés pour vaincre, et que les mourants ont saluée de leurs derniers regards, est une relique à jamais vénérable et sacrée. L'amiral Duperré, et ce fait sera toujours cité à son honneur, naviguant en 1819 sous le pavillon blanc, et commandant la frégate la Gloire, exigea une réparation publique du capitaine anglais Huskisson de la frégate l'Euryalus, parce que le 25 avril, en célébrant la fête du prince régent, l'équipage de celui-ci s'était permis de placer le drapeau tricolore à la pou-

lame, d’une manière insultante et ignominieuse. La Restauration donna une haute approbation à cette belle conduite. C’est ainsi que pensent et qu’agissent les hommes d'honneur. Parmi toutes les funérailles, il n’en est pas qui doivent être accomplies avec plus de respect que celles d’un drapeau. Le drapeau blanc disparut donc, au milieu des marques du res: pect général. En cédant la place au drapeau tricolore, ce glorieux nouveau venu de notre histoire, le vieux témoin de tant de journées héroïques qui, depuis Jeanne d’Are jusqu’à Suffren, avait abrité tant de faits d'armes éclatants, tant de dévouements sublimes, tant de triomphes historiques, eut du moins une consolation : lorsque pour la première fois, en 1789, 1l légua la France au drapeau tricolore, il lui laissa le territoire national formé tout entier; et si celui-ci, en disparaissant dans un désastre, en 18145, laissa au drapeau blanc le patrimoine moral de l'honneur et de la gloire militaire agrandi, 1l ne Jui transmit aucune conquête territoriale ajoutée à la vieille France ; après avoir tout gagné, il avait tout perdu. Le drapeau blanc, au contraire, en disparaissant, en 1850, dans une journée de victoire, laissait à son successeur la France agrandie par la conquête d’Alser, glorieuse porte ouverte sur un monde.

L'ordre du jour suivant, à la date du 16 août 1830, avait annoncé à l’armée ce changement de drapeau :

« Sa Majesté le roi Charles X et monseigneur le Dauphin ont, le 2 août 1830, renoncé à la couronne en faveur de M, le duc de Bordeaux. Le maréchal commandant en chef transmet à l’armée l’acte qui comprend cette double abdication, et qui reconnait monseigneur le duc d'Orléans comme lieutenant général du royaume.

« Conformément aux ordres de monseigneur le lieutenant général, la cocarde et le pavillon tricolores seront substitués

à la cocarde et au pavillon blancs.

€ Demain, à huit heures du matin, on arborera le pavillon tricolore. Les drapeaux et les étendards des régiments demeureront enfermés dans leurs étuis. Les troupes cesseront de porter la cocarde blanche. La cocarde tricolore la remplacera lorsqu'on en aura reçu une assez grande quantité pour que toutes les troupes puissent la prendre à la fois. »

Les journées qui suivirent furent mornes et tristes. Le commandant en chef se borna à maintenir les choses, en attendant le général Clausel, son successeur désigné. Ses lettres étaient encore plus pressantes que celles de l'amiral Duperré, pour hàter l'arrivée du nouveau commandant en chef‘, L’abattement, la nostalgie, augmentaient chaque jour dans l’armée, resserrée dans la ville par les Arabes de la Mitidja ; ils égorgèrent, àune demi-lieue du fort Bab-Azzoun, le colonel de Frescheville, qui s'était aventuré dans la campagne. Presque tous les officiers demandaient à rentrer en France, les soldats languissaient et remphissaient les hôpitaux devenus trop étroits pour les recevoir.

Il ne pouvait en être autrement après la Révolution de 1850, qui changeait toutes les situations. Un commandant en chef, suspect au gouvernement nouveau, et attendant son successeur, des officiers qui voyaient leurs services méconnus, et même leur probité calomniée par les journaux, soupçonnée par le gouvernement?, et une armée qui sentait que son

1 « J'appelle l’arrivée du général Clausel de tous mes vœux, convaincu que, dans les circonstances actuelles, elle doit exercer une heureuse influence sur le moral des troupes. » (Lettre du maréchal de Bourmont au ministre de la guerre, à la date du 28 août 1830.)

? La lettre suivante, de M. l’amiral Duperré au ministre la marine, donne une idée des préventions qu’on avait à Paris contre l’armée :

« Monseigneur, vous me prescrivez, par votre dépêche du 7 de ce mois, de hâter, autant que possible, le transport en France des valeurs inventoriées provenant du trésor d'Alger, et de faire surveiller les enlèvements illicites qui seraient tentés. Toutes les valeurs inventoriées du trésor et expédiées en France sont déjà rendues. Je crois qu'on a beaucoup exagéré en France les désordres qui ont eu lieu à l'entrée de l’armée à Alger. Pai

triomphe pesait aux hommes de la nouvelle révolution, ne pouvaient accomplir ce qu'ils auraient accompli, si les condiüons dans lesquelles la conquête avait été entreprise n’eussent pas été changées.

Cependant le maréchal de Bourmont, aussi loin d’un désespoir pessimiste que de l’optimisme de l'espérance, jugeait sa situation et celle de l'Algérie avec un esprit ferme et clairvoyant. Il comprenait ce qu’il y avait à faire, et il sentait qu’il n'était plus l'homme de la tâche à remplir. Il ne surfaisait pas, il ne dissimulait pas les périls au gouvernement nouveau. Il voulut aller au fond des intentions du bey de Titery, dont l'attitude était équivoque depuis que la position de notre armée en Algérie était affaiblie par les événements intérieurs de la France. Celui-ci jeta le masque, refusa de venir à Alger pour conférer avec le maréchal, et le menaça de marcher bientôt contre lui à la tête d’une armée de 200,000 hommes. Le commandant en chef s’émut peu de cette fanfaronnade africaine. Il répondit au bey avec dédain que les Français iraient le chercher lui-même, et le rejetteraient sur les Kabyles, qui feraient justice à la France de son parjure et de sa trahison. Cette remarquable prévision devait se réaliser sous le gouvernement du général Clausel. En même temps le maréchal écrivait au ministre de la guerre : « Les attaques du bey de Titery sont peu redoutables, et l’armée les attend avec une confiance qui ne s’est jamais démentie‘, »

cu que les clefs du trésor avaient été remises à une commission qui l’a trouvé intact. L'opération de l'inventaire et de l'expédition des fonds a été principalement eonfife à un homme dont la réputation de la plus austère probité est hors de toute atteinte : je veux parler de M. le payeur général Fivino, homme de probité et d'ordre par excellence. » Cette lettre est du 21 août 1830. {Voir la Vie de l'amiral Duperré, par Chassériau, pige 470.)

1 Lettre du commandant en chef au ministre de la guerre. 21 août

Dans une des dernières lettres écrites au ministre de Ja guerre, le commandant en chef de l'expédition d'Afrique exprimait ainsi ses idées sur l'Algérie, qu'il'allait quitter : « La milice turque doit être considérée comme détruite, et il serait impossible que l’ancien état de choses se rétablit. 5,000 Tures à peine se trouvent maintenant dans toute l'étendue de la Régence. Il est vraisemblable que les Arabes, cessant de les craindre, leur feront la guerre, ne füt-ce que pour les dépouiller. Des intelligences pratiquées dans l'intérieur du pays pourront hâter le moment où la division éclatera parmi eux. On pourrait même, dès à présent, y trouver des auxiliaires. Il existe dans les montagnes situées à l’est d'Alger une peuplade considérable qui donne des soldats aux gouvernements d’Afrique qui veulent les soudoyer. Les hommes dont elles se composent se nomment Zouaves. Deux mille m'ont offert leurs services ; cinq cents sont déjà réunis à Alger, J'ai cru devoir suspendre leur organisation jusqu'à l’arrivée de mon successeur !, »

C'est la première fois que ce nom de Zouaves, qui devait avoir un glorieux retentissement, est prononcé dans notre histoire.

Le 2 septembre 1830, le général Clausel arriva. Le maréchal de Bourmont avait rempli jusqu'au bout son pénible devoir, Il remit le commandement à son successeur, et adressa, dans ce dernier ordre du jour, daté du 2 septembre, ses adieux à l’armée à la tête de laquelle il avait vaincu :

=. CM. le lieutenant général Clausel vient prendre le commandement en chef de l’armée. En s’éloignant des troupes dont la direction lui a été confiée dans une campagne qui n'est pas sans gloire, le maréchal éprouve des regrets qu'il a

1 Lettre écrite au ministre de la guerre par le commandant en chef de expédition, à la date du 23 août 4830.

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