A 1/HISTOIRE GÉNÉRALE
Il est vrai qu'il eut pour successeur un homme aussi intrépide que lui, peut-être plus habile à se concilier les populations arabes en s'appuyant sur le ressort religieux et en gardant pour les chrétiens toutes ses rigueurs, son frère Khaïr-el-Dinn. qui avait d'ailleurs l'avantage de partir d'un échelon plus élevé de la fortune et de profiter des efforts heureux tentés par son prédécesseur, de sa position acquise, de la renommée attachée au nom des Barberousse. Différence considérable, il ne commençait pas, il continuait.
Son premier mouvement, en apprenant la mort de Baba-Haroudj, avait été d'abandonner Alger et de recommencer sa vie de pirate ; mais, encouragé par les conseils des corsaires dont il était entouré et surtout par la lenteur des Espagnols, qui ne proûtèrent pas de leur succès, il reprit confiance, excita les passions religieuses de la population de la ville en lui livrant un grand nombre de prisonniers chrétiens qui furent mis à mort.
et se Gt proclamer souverain d'Alger. Suivant la politique de son frère, il demanda au Grand Seigneur, et obtint de lui la confirmation de son titre. Il est remarquable que les Barberousse ne Taisaient qu'étendre la pensée première qui avait présidé à leur fortune naissante; ils s'appuyaient sur Constantinople, comme ils s'étaient d'abord appuyés sur Tunis, et se servaient à peu près de l'appui moral du Grand Seigneur, comme les chefs barbares s'étaient servis du patronage moral des empereurs romains, auxquels ils demandaient le titre de patrice pour se rendre plus recommandables aux yeux des populations.
Khaïr-el-Dinn tira de Constantinoplc un concours plus efficace. Il comprit qu'avec ses seules ressources il ne pourrait longtemps résister à une puissance comme l'Espagne et à des forces militaires bien disciplinées, surtout tant que la ville où il commandait serait dominée par le fort du Pcgnon, qui livrait, pour ainsi dire, la porte d'Alger aux Espagnols. Il revint a la première pensée de son frère, qui avait été de s'emparer à tout prix de cette position. A l'avantage de le rendre maître chez lui, cette conquête devait ajouter celui de donner une éclatante satisfaction aux populations mauresques, singulièrement gênées dans leurs courses par la forteresse espagnole. Il eut l'adresse de persuader au Grand Seigneur que la prise du Pegnon serait d'une grande utilité à l'islamisme, qui acquerrait dans Alger affranchi une puissante position d'offensive et de défensive contre le christianisme. Le Grand Seigneur envoya à Khaïr-el-Dinn deux mille Turcs bien disciplinés, et promulgua un firman pour autoriser les hommes de bonne volonté à s'embarquer aux frais de TFtat, en leur promettant à Alger une organisation semblable à celle des janissaires. L'esprit de religion, l'esprit militaire, l'esprit d'aventure, allaient donc concourir à former autour des chefs d'Alger une formidable milice, leur force dans les jours de lutte, leur danger dans les jours de calme, et l'instrument de leur puissance jusqu'au jour ou elle devenait l'instrument de lenr perte.
28 ALGÉIUE : ORIGINES HISTORIQUES.
Khaïr-el-Dinn avait bien jugé sa situation . Charles-Quint, averti du succès de ses armes à Tlemsen, résolut d'expulser définitivement les Turcs de la Barbarie, et une flotte portant une armée de sept mille hommes de débarquement vint mouiller dans la rade d'Alger, au mois d'août 1518, sous les ordres d'Hugo de Moncade, vicc-roi de Sicile. Le général de cette armée, Marino de Ribera, au lieu de presser le débarquement, prit position, avec un corps de quinze cents hommes seulement , sur l'emplacement où l'on construisit depuis le château de l'Empereur; il laissa le reste de l'armée sur la flotte, en attendant le concours promis par le chef de Tlemsen, allié et vassal de l'Espagne, qui venait de le rétablir dans sa puissance. Ce fut la cause de sa perte : une tempête effroyable s'éleva le jour de la Saint-Barthélémy, jeta à la cote la plus grande partie des navires, noya quatre mille hommes de l'armée espagnole, et ne laissa aux quinze cents qui étaient à terre que la ressource de se rembarquer, au milieu de mille difficultés, sur les vaisseaux qui avaient échappé au naufrage. Ce désastre des Espagnols vaincus, sans combat, par la mer, cette fidèle gardienne d'Alger la bien gardée, comme l'appelaient les Arabes, augmenta le prestige de Khaïr-el-Dinn et la faveur dont il jouissait à Constantinople. Les populations crurent que la destinée prononçait en sa faveur. Le Grand Seigneur déclara son territoire province turque et l'autorisa à battre monnaie.
Khaïr-el-Dinn se hâta de profiter de ce souffle de la fortune, et résolut de tenter l'œuvre où son frère avait échoué, c'est-à-dire la conquête de la riche province de Tlemsen. Le chef rétabli par l'Espagne était mort, et l'ambition avait divisé ses deux fils. Khaïr-el-Dinn favorisa le cadet au préjudice de son frère, cl l'aida à s'emparer du pouvoir; l'Espagne protégea l'aîné et le rétablit. Mais, après une courte lutte, celui-ci, abandonné par la population qui ne pouvait lui pardonner d'être le protégé des chrétiens, dut laisser le pouvoir à son frère, le sultan Messoud, qui, obligé de s'appuyer sur les Turcs, les reçut, d'abord comme auxiliaires, bientôt comme maîtres. Mostaganem, où régnaient
les Arabes Mehal, subit peu de temps après le sort de Tlemsen. La puissance de Khaïr-el-Dinn s'agrandissait ainsi avec sa renommée.
Ses succès lui créèrent de nouveaux dangers. Le souverain de Tunis prit ombrage de cette puissance qui ne cessait de grandir, et parvint à soulever les Arabes de la plaine contre la domination de Khaïr-el-Dinn, dont se sépara alors le plus ancien allié des Barberousse, le cheik Hamed-ben-el-Kady.
En même temps une conspiration fut tramée dans Alger. C'était le flux et le reflux de la destinée de ces souverainetés échafaudées sur la force. Les efforts qu'elles faisaient pour s'étendre amenaient des coalitions entre les intérêts lésés ou menacés, et elles retrouvaient contre elles, à un jour marqué, toutes les inimitiés qu'elles avaient accumulées derrière elles. Les Turcs envoyés par Khaïr-el-Dinn contre les Arabes et les Tunisiens furent battus, et un lieutenant de Khaïr-el-Dinn, qui avait obtenu sur eux quelques avantages, fut amené par les intrigues du cheik à séparer sa cause de celle de Barberousse.
Mais la conspiration éventée fut réprimée par des exécutions sanglantes. Après quoi, Khaïr-el-Dinn, assiégé, dans une ville sur laquelle il ne pouvait compter, par de puissants ennemis, abandonné en parti par les Turcs découragés, et menacé par la disette, résolu! de quitter Alger pour un temps. Il reprit sa vie de pirate, en emmenant avec lui douze galiotes armées. La mer lui était un plus sûr asile que la terre.
Les trois années qu'il passa loin d'Alger comptèrent parmi les plus mauvaises qu'eurent à traverser les populations riveraines de la Méditérannée, et le commerce européen, profondément troublé, en conserva un long souvenir. Pendant l'absence de Khaïr-el-Dinn, Harael-ben-el-Kady s'était emparé de la ville, et les bâtiments des corsaires avaient été plusieurs fois reçus à coups de canon. Au bout de trois ans, Khaïr-el-Dinn, qui s'était associé les pirates de l'île de Gelves, tira une sanglante vengeance de ses ennemis. Chose étrange, il dut surtout son succès à soixante Espagnols que l'expédition de Moncade avait laissés
dans ses mains, et qui, armés de mousquets, chargeaient résolument les Maures au cri de Saint-Jacques! La confusion commençait a se mettre parmi les diverses forces engagées les unes contre les autres sur la côte d'Afrique. Ben-el-Kady voulut renouveler la lutte: mais sa tête avait été achetée par Khaïr-el- Dinn aux Arahes : elle fut livrée. Le lieutenant, qui s'était séparé de lui et qui avait établi sa puissance à Gherchel, fut également abandonné par la plupart des siens et décapité avec ses principaux complices. La terreur reconstruisit ainsi la puissance
qu'elle avait créée.
Redevenu maîtred' Alger cl delà plaine qui l'entoure, lesecond desBarberousse,qm, parles vicissitudes de sa fortune, égalait et surpassait celles de la fortune de son frère, réussit, en 1529, treize ans après le jour où celui-ci était devenu maître d'Alger, à s'emparer de cette citadelle du Pegnon, objet de terreur pour les Maures d'Alger, obstacle permanent à la puissance des pirates obligés d'abriter leurs navires et leurs prises dans des anses sans sûreté, et enfin pierre d'attente sur laquelle la domination espagnole pouvait sans cesse se relever.
C'était moins la force réelle de cette citadelle que l'ignorance profonde des corsaires dans l'art des sièges qui avait si longtemps retardé sa chute. Elle fut défendue avec une rare intrépidité par Martin de Vargas, à la tête d'une garnison de cent cinquante hommes, vaillants soldats qui suppléèrent au nombre par le courage et la discipline. Par surcroît, les munitions leur manquèrent bientôt, car Charles-Quint, quoique averti par Vargas, ne prêta point une assez prompte attention au message pressant de ce vaillant capitaine, sentinelle perdue placée sur la côte d'Afrique, tant l'empereur était absorbé, à cette époque, par les grandes affaires de l'Europe! Les Espagnols n'en firent pas moins leur devoir : tant qu'ils eurent des munitions, ils s'en servirent; quand elles vinrent à manquer, leur commandant refusa la capitulation avantageuse qui lui était offerte. Enfin le moment arriva où Khaîr-el-Dinn, qui avait lui-même manqué de boulets, ayant appris d'un juif l'art de les fabriquer, battit les
murs du fort , dont les feux étaient éteints ; il y ouvrit une large brèche. La garnison, bien réduite déjà, la défendit pendant tout un jour contre cinq mille hommes, et à la fin Martin de Vargas, demeuré seul sans blessures, se plaça sur cette brèche, armé d'une épée à deux mains, et, renouvelant les exemples de prouesse des temps héroïques, il la défendit seul, jusqu'à ce que, couvert de sang, il fut renversé par quatre Turcs. On ne trouva dans la place que vingt-cinq soldats presque tous atteints de blessures mortelles. Quant à leur chef, Barberousse, frappé d'abord d'admiration pour sa valeur surhumaine, lui avait laissé la vie; mais l'année suivante, lui ayant donné, dans un instant de colère, l'option entre l'apostasie et le supplice, le noble et pieux Espagnol, qui avait eu l'honneur de prodiguer son sang pour sa patrie et pour son roi, eut le bonheur de le donner tout entier pour son Dieu. Les membres palpitants de ce martyr héroïque furent traînés par les rues.
La prise du Pegnon d'Alger était un événement considérable pour l'islamisme, pour les Maures et les Arabes, pour les pirates, pour la fortune de Barberousse lui-même. C'était une position d'offensive que le christianisme et l'Espagne perdaient sur la côte d'Afrique; un arsenal, un port de refuge pour la piraterie qui allait y préparer ses armements et devait y trouver un abri pour ses prises ; une satislaction pour les Maures et les Arabes, qui y avaient vu flotter, pendant si longtemps , le drapeau espagnol; enfin, pour Barberousse, la consolidation de sa domination, toujours menacée, toujours précaire, tant que le fort chrétien menaçait la ville musulmane.
On vit bientôt se dessiner les conséquences de cet événement. Les chefs les plus fameux parmi les pirates de Gelves accoururent à Alger, entre autres Cacchi Diablo, Salahh, Tabac, Hassan et Soliman. Plus que jamais l'Espagne et les autres côtes de la Méditerranée furent désolées par ces hardis corsaires. La population d'Alger se recruta d'hommes intrépides et dévoués au maitre de cette ville, et le jour arriva bientôt où Cacchi Diablo vainquit et prit le général des galères d'Espagne, Rodrigo Por-
tondo, avec huit de ses galères. La piraterie installée dans Alger netait plus seulement un fléau pour le commerce» elle devenait une puissance militaire.
Barberousse, enivré par ce succès qui avait porté la joie jusqu'à Constantinople, où il avait envoyé l'étendard royal de l'Espagne, pris sur la galère capitane, ne balança point à tenter une entreprise plus considérable que les coups de mains qu'il avait jusque-là essayés. 11 s'agissait de sortir de la Méditerranée, théâtre ordinaire des expéditions des pirates, de traverser le détroit de Gibraltar avec une flotte de soixante bâtiments, dam> laquelle se trouvaient dix galères, pour aller assiéger Cadix. Dans ce moment même, Doria, le plus illustre marin de cette époque, cherchait, par les ordres de Charles-Quint, jaloux de venger l'échec récent de ses armes, les vaisseaux des pirates, avec une flotte de trente-huit galères portant le drapeau de l'empire et celui de la France ; car François 1er, en vertu de l'alliance récemment jurée, venait d'unir contre les Barbaresques ses forces maritimes à celles de Charles-Quint. Doria eut avis qu'une division de Barbaresques attendait l'autre dans le port de Cherchel ; il ne resta à Ali-Caraman, qui la commandait, d'autres ressources que de faire couler bas ses navires, de faire enfermer les esclaves chrétiens dans une caverne, et de s'enfermer luimême dans la Casaubah avec ses Turcs, en envoyant des émissaires dans les campagnes pour appeler les Arabes à la défense de la ville. Doria entra donc sans coup férir dans le port, s'empara du petit nombre de bâtiments qui y restaient, lit délivrer les captifs chrétiens dont on découvrit la prison, et il aurait terminé cette heureuse expédition sans perdre un homme, si les soldats italiens qu'il avait débarqués pour atteindre ce dernier but, indociles, comme de nouvelles levées, à ses ordres précis et à l'appel du canon, ne se fussent pas répandus dans la ville pour la piller. Les Arabes accourus en foule et les Turcs qui sortirent de la citadelle, pour se joindre à eux, firent une boucherie de ces hommes surpris, chargés de butin, et d'ailleurs peu aguerris. Néanmoins l'expédition de Cadix fut manquée.
Barberousse s'en vengea en véritable corsaire, en faisant périr dans les supplices les captifs chrétiens qui avaient formé le complot de s'emparer d'Alger; ce complot n'échoua que par la dénonciation d'un Espagnol qui, déjà deux foÎ3 T avait renié. C'est alors que périt Martin de Vargas, égorgé avec Domingo de Portondo, fils du général de galères dont la présomption avait amené le désastre de l'année précédente. Ce grand nombre de captifs enfermés dans le bagne, et les projets continuels qu'ils formaient naturellement pour recouvrer leur liberté, élaient un des périls permanents de la puissance algérienne.
Barberousse avait conquis une si éclatante renommée, que le Grand Seigneur, cherchant un homme de mer digne d'être opposé à l'illustre André Doria, qui venait de s'emparer de Coron, dePatras, du château de Lépante, et de battre la flotte turque, songea à l'habile et heureux pirate. C'était le plus grand honneur qui fût réservé à Barberousse. Il reçut, avec une joie qu'il ne déguisa pas, le message du sultan, et, après avoir réuni dans un divan les officiers de la milice, les muftis, les cheiks, les imans, les gardiens des mosquées, il leur communiqua les ordres qui lui arrivaient, sa résolution d'y obéir sans retard, et les mesures qu'il avait prises, afin de pourvoir au gouvernement pendant son absence. Tchélébi-Radaman, son parent, et l'eunuque Hassan- Aga,qui jouissait de toute sa confiance, devaient exercer le pouvoir, et veiller sur son fils, trop jeune pour qu'il lui confiât le gouvernement. Par une prévoyance digne d'un politique, il avait, avant de partir, signé la paix avec le frère de Ben-el-Kady et une trêve de trois ans avec François Ier, en rompant ainsi la coalition qui l'avait menacé peu de temps auparavant.
Barberousse parut devant le Grand Seigneur avec un éclat qui rappelle les féeries des contes orientaux. Il avait utilisé son voyage en vrai corsaire ; parti avec sept galères et onze fustes, il avait rallié dans la mer Tyrrhénienne le pirate Delizuf, qui commandait quinze fustes et une galère, et, de concert avec lui, il avait surpris dans l'île d'Elbe la ville de Rio, dont il réduisit tous les habitants en esclavage ; puis, à la hauteur dePiombino,
il attaqua et prit onze galères aux Génois ; Delizuf périt dans cette affaire, et les pirates, qui soupçonnèrent Barberousse de l'avoir fait assassiner, le quittèrent. H n'en arma pas moins dans le port de Gonstantinople avec quarante bâtiments chargés de butin. Quand il parut devant le sultan, il reproduisit sur une plus grande échelle les magnificences de l'entrée de son frère à Tunis, au début de sa carrière : deux cents femmes, pompeusement parées et tenant chacune un vase d'or, des eunuques, des jeunes garçons, marchaient derrière lui; venaient ensuite de3 chameaux chargés des dépouilles de l'Espagne et de l'Italie; et enûn les lions du désert, digne présent d'un pareil homme, fermaient la marche.
Quoique le sultan eût reçu Barberousse avec faveur, son élévation au poste éminent qu'il devait remplir rencontra des obstacles. Un parti s'était formé contre lui dans le divan ; on rappelait son origine, ses brigandages, ses crimes, en représentant qu'il y aurait honte à conlier une des premières dignités de l'empire à un pirate. Barberousse, sans se décourager, entreprit, malgré l'hiver et le poids des années (il avait alors soixante-six ans), un voyage en Syrie, pour aller y trouver Ibrahim, le plus zélé de ses protecteurs auprès du sultan. 11 lui exposa avec tant de supériorité ses plans, tant pour combattre les chrétiens que pour réduire l'Afrique sous la domination de la Porte, qu'Ibrahim écrivit à l'instant même à Soliman que Khaïr-el-Djnn seul pouvait rendre l'ascendant à ses flottes. Ce témoignage détermina Soliman. Barberousse fut nommé quatrième pacha avec l'autorité la plus étendue. Les arsenaux, le trésor, furent mis à sa disposition; le droit de lever tous les hommes de mer nécessaires à une grande expédition lui rat conféré, en même temps qu'il recevait des mains du Grand Seigneur, l'étendard, le sceptre et le glaive, marques de sa dignité. Une nouvelle ère s'ouvrait ainsi dans la vie du pirate, il entrait dans l'histoire générale de son temps. 11 allait jouer son rôle dans la lutte du mahométisme contre le christianisme, de l'empire ottoman contre la chrétienté, et aussi de l'empire d'Allemagne contre la
France, de Charles-Quinl contre François lw. Le théâtre s'agrandissait avec l'acteur.
Vers le milieu de l'année 1533, Khaïr-el-Dinn sortit de Constantinople avec une des plus formidables flottes qui eussent encore pris la mer ; elle ne comptait pas moins de quatrevingts galères et vingt flûtes, montées par huit cents janissaires et sept mille hommes de débarquement. Le but caché de cette expédition était Tunis, et Khaïr-el-Dinn avait préparé les voies à l'établissement de l'autorité du Grand Seigneur sur ce royaume, en emmenant avec lui à Gonstantinople le souverain dépossédé de Tunis, auquel il avait fait espérer la restauration de son gouvernement, car la ruse s'alliait à la force dans toutes ses entreprises. Néanmoins, tant pour donner le change au nouveau chef de Tunis qu'afln de frapper de terreur les Etats chrétiens que les dernières victoires d'André Doria avaient remplis de sécurité, il fit d'abord voile vers le littoral de l'Italie et la Sicile, qu'il ravagea, détruisant les villes et réduisant les habitants en esclavage. Lucideo, Capello, Citrario, Spelonca, furent détruits. Naples trembla, comme les jours où le Vésuve jette ses flammes. Fondi, quoique située à trois lieues dans les terres, et Terracine, lurent pillées et saccagées. On dit qu'un des motifs de Barberousse pour attaquer la première de ces deux villes était l'espoir de s'emparer de Julia de Gonzague, jeune femme célèbre par sa merveilleuse beauté, dont il comptait faire un agréable présent au Grand Seigneur. C'est ainsi qu'il mêlait toujours des idées de pirate aux projets du politique et aux plans de campagne de l'homme de mer. Heureusement pour elle, la jeuno femme, objet de ce dangereux empressement, put sauter à cheval, à moitié nue, et s'éloigner à temps de cette ville désolée. La nouvelle de tant de dévastations arriva à Rome, qui, sans défense, croyait voir déjà les hordes de Barberousse à ses portes. Mais, après avoir laissé ainsi des traces de son passage sur la cote d'Italie, il cingla tout à coup vers Tunis.
Moitié par ruse, moitié par violence, il s'empara de cette ville, et, après avoir livré plusieurs combats sanglants r.ux habitants,
qui reconnurent trop tard qu'il ne leur amenait pas leur ancien souverain, il y fit proclamer l'autorité du Grand Seigneur. Trois mille Maures périrent dans cette lutte, qui resta quelque temps indécise. Barberousse, soit par les armes, soit parles négociations, dans lesquelles il excellait, réussit, en peu de temps, à étendre sa domination aux autres villes du royaume et à se concilier les tribus arabes. Ainsi tombait le royaume de Tunis, après avoir duré quatre cents ans. On conservait encore dans la ville les trophées de sa victoire sur le saint roi Louis, mort en cette terre infidèle. Ses souverains se vantaient d'avoir reçu d'Omar lui-même le titre d'émir; mais leur amour pour le luxe, leurs pompes efféminées et leur mollesse en avaient l'ait une proie facile.
Khaïr-el-Dinn s'occupait déjà d'améliorer le port de cette ville, qu'il venait de conquérir au sultan et qu'il comptait posséder en son nom, lorsqu'un orage terrible fondit sur lui. Charles-Quint, en personne, vint assiéger Tunis. La chrétienté s'était émue à la nouvelle des succès de Barberousse. L'Italie, la Sicile, les côtes d'Espagne, Malte, Rhodes, étaient dans l'effroi. En même temps, l'empereur pressentait que la paix conclue avec François 1er ne serait pas de longue durée. Le roi de France armait de tous côtés, et maintenait ses prétentions sur le Milanais et sur Gènes. L'empereur voulut se hâter pour prévenir la coalition de ses ennemis chrétiens et musulmans. Il réunit une flotte de quatre cents voiles, qui ne comptait pas moins de quatre-vingt-dix galères : Marmol la compare à une forôt flottant sur les eaux. Elle portait vingt-cinq mille hommes de débarquement, presque tous vieux soldats ; deux mille cavaliers complétaient cette armée conduite par Charles-Quint, suivi de l'élite de la noblesse. Il écrivait avant de partir au comte de Nassau : « J'ai bon espoir, avec l'aide de Dieu, que la dite armée fera tel exploit, que peutêtre retirera le roi de France de sa mauvaise volonté. »
On voit percer ici le changement encore inaperçu qui s'opérait dans les affaires générales. D'abord la lutte s'était franchement dessinée entre le christianisme et le mahométisme; la
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chrétienté craignant pour son existence, chacun se rangeait sous son drapeau, les nations chrétiennes sous la croix, les nations musulmanes sous le croissant : c'était l'époque des guerres religieuses. Puis, le péril s'étant amoindri, surtout depuis la fin de la domination arabe en Espagne, les intérêts tendaient à dominer les sympathies et les antipathies de croyances. Dans les cabinets, sinon parmi les populations, on commençait à considérer l'empire ottoman moins comme une menace perpétuelle contre le christianisme que comme une force qui pouvait entrer dans le jeu des affaires européennes et dans l'équilibre des puissances. On ne peut dissimuler que François Ier n'ait réglé sa conduite sur cette idée, d'une moralité équivoque; mais il faut ajouter que Charles-Quint, de son côté, cherchait à faire des intérêts catholiques un auxiliaire de son ambition, un instrument de sa puissance. 11 s'en servait plus encore qu'il ne songeait à les servir. C'est ainsi qu'on allait entrer dans les guerres politiques. Néanmoins il y avait là un indice certain de l'amoindrissement de la puissance mahométane. Elle arrivait peu à peu, sans s'en douter, à ne plus être qu'une pièce sur l'échiquier des affaires de la chrétienté, qu'elle avait voulu détruire. Le changement que nous signalons n'éclatait pas encore au grand jour. Il y eut, dans l'expédition de Charles-Quint, quelque chose du mouvement d'une croisade. La bénédiction solennelle donnée par le pape à la flotte et à l'armée dans les derniers jours d'avril 1535, l'empressement de tous les gens de guerre, l'enthousiasme des populations, prêtaient encore à cette expédition l'aspect d'une guerre religieuse.
Barberousse n'était point en mesure de disputer longtemps Tunis aux forces imposantes que Charles-Quint conduisait contre lui. Néanmoins il fit avertir le Grand Seigneur de la position critique où il allait se trouver, et, bien que la Porte, engagée dans une guerre en Asie, ne pût lui donner aucun secours, il résolut de résister. L'effort des assiégeants, débarqués sans coup férir vers la mi-juin de l'année 1535, se porta d'abord contre le fort de la Goulette, placé en dehors de la ville de Tunis, et dont on
fit le siège en règle; car, si les fortifications étaient insuffisantes, il contenait une garnison de sept mille hommes aguerris, parfaitement approvisionnés, et commandés par les chefs les plus intrépides des corsaires. Il y eut des sorties fréquentes, des surprises, des combats sanglants, et les troupes impériales firent des pertes sensibles jusqu'au 15 juillet, jour où, les travaux du siège étant assez avancés, les canons commencèrent à battre les murailles, qui ne purent résister longtemps au feu de quarante-six pièces tonnant en même temps, sans parler des galères qui leur envoyaient des bordées. Bientôt la brèche fut praticable, et, à midi, les trois colonnes espagnole, allemande, italienne, commandées pour l'assaut, s'y précipitèrent, « précédées, dit une relation contemporaine, par un frère franciscain portant à la main un crucifix. » Les assiégés essayèrent en vain de résister au flot des assaillants, qui les emporta en un moment, et il ne leur resta plus qu'à opérer, à travers un étang, une difficile et périlleuse retraite, dans laquelle ils perdirent quinze cents hommes. Charles, qui entra dans le fort avec le roi de Tunis, dépossédé par Barberousse, put voir que les voiles des corsaires, et jusqu'aux boulets , étaient marqués de fleurs de lis, ce qui révélait l'entente secrète de Barberousse avec François r.
Le fort de la Goulette une fois pris, le marquis de Guast, général de l'armée de terre, fut d'avis de ne pas pousser plus loin la campagne. Les difficultés d'une marche à travers des terrains boisés d'oliviers, sous un soleil brûlant, en présence d'un ennemi qui disposait d'une cavalerie nombreuse, car les Arabes faisaient cause commune avec Barberousse, alarmaient la prudence de l'homme de guerre espagnol. Il alléguait, en outre, que la prise du fort de la Goulette, dont on avait relevé et complété à la hâte les fortifications, avait amené celle de la plus grande partie des vaisseaux de Barberousse, et qu'elle assurerait, dans un temps donné, la prise de Tunis; qu'il était dès lors inutile de commettre l'armée pour obtenir un résultat qui viendrait plus . tard de lui-même.
CUAHLES-QUINT A TUNIS. 7,9
Charles-Quint, arrivé sur la côte d'Afrique pour frapper un grand coup, et comprenant que les résultats devaient être proportionnés à la grandeur des préparatifs, refusa d'accéder à cet avis. 11 était venu pour prendre Tunis et abattre la puissance de Barberousse; il déclara qu'il était résolu d'accomplir jusqu'au bout son œuvre, et il annonça à l'armée que, le 1*' juillet, à la pointe du jour, il se mettrait en marche sur Tunis, dont il avait fait reconnaître le chemin, entre les oliviers et l'étang; chaque soldat devait porter avec lui des vivres et de l'eau pour trois jours.
Quoique les historiens fassent monter à quatre-vingt-dix mille hommes les troupes à la tête desquelles Barberousse attendait Charles-Quint devant Tunis pour lui livrer bataille, le combat ne fut ni long ni indécis. La force réelle de cette armée consistait dans les neuf raille Turcs placés à l'avant-garde. Ils ne purent tenir contre les vieilles bandes que Charles-Quint conduisait en personne et qui les chargèrent à grands coups de piques et d'épécs, après en avoir couché à terre un grand nombre par une décharge faite à propos et à portée. Des que les Turcs culbutés eurent fui en désordre, en laissant leur artillerie aux mains des vainqueurs, ce ne fut plus qu'une déroute. La confusion passa bientôt de l'armée dans la ville. Chacun songea à la fuite, et les esclaves chrétiens, toujours si nombreux à Tutus, profitèrent du désordre général pour s'armer et s'emparer de la citadelle qu'ils livrèrent à Charles-Quint. On ne put préserver la ville du pillage qui avait été promis aux soldats pour exciter leur ardeur, et qu'ils réclamèrent hautement. Pendant trois jours et trois nuits, Tunis fut livré à toutes les misères d'une ville prise d'assaut. On y commit tous les excès et tous les crimes que peuvent commettre des hommes exaltés par les j»érils qu'ils ont courus et l'ivresse des passions à laquelle viennent s'ajouter celle du vin et celle du sang, la plus terrible de toutes les ivresses. Ces soldats, qui, au commencement de l'expédition, étaient animés de sentiments chrétiens, n'étaient plus même des hommes. Maître de Tunis, Charles-Quint y rétablit le souverain
dépossédé, mais en l'obligeant à un tribut et en mettant garnison espagnole au fort de la Goulette.
Cependant Barberousse, suivi d'une partie des Turcs, était parvenu à effectuer sa retraite, à travers mille fatigues et mille dangers, longtemps harcelé par les Arabes prompts à se tourner contre le vaincu. A la fin, la fière contenance des Turcs leur imposa, et leur supériorité militaire, constatée dans tant de combats, parut encore dans cette retraite. Ils purent arriver à Bone, où Barberousse avait fait cacher dix galères dans la rivière. Les retirer du fleuve, les équiper pour les réunir à trois galères qui étaient dans le port, remplir d'enthousiasme ses soldats si récemment vaincus, en leur annonçant qu'il allait reprendre avec eux la mer, construire une batterie pour défendre les approches du port, tout cela fut l'œuvre de deux jours. Quand le capitaine, envoyé par André Doria, à la tête de quatorze galères, pour achever la ruine de Barberousse qu'on croyait sans ressources, le trouva à la tête d'une flotte égale à la sienne et prêt à accepter la bataille, il n'osa l'attaquer et se retira. Barberousse, après avoir songé un moment à le poursuivre, se rangea à l'opinion de ses officiers, qui jugeaient plus opportun et plus prudent de profiter de la mer restée libre pour cingler vers Alger. Plus tard, au moment où André Doria lui-même, envoyé par Charles-Quint, arriva devant Bone avec trente galères, le port était vide.
L'empereur eut la pensée de suivre Barberousse jusque dans Alger, car il comprenait que tant que le grand corsaire aurait là un point de départ et un port de refuge, la victoire des chrétiens demeurerait incomplète. Mais il rencontra encore une fois les objections qu'il avait dû repousser pour marcher contre Tunis, après la prise du fort de la Goulette; et cette fois les objections étaient plus vives, plus spécieuses, plus généralement présentées : la saison qui avançait, les vivres qui commençaient à manquer, les fatigues des soldats, l'inconvénient de compromettre, par une nouvelle tentative, un premier succès.
Ces objections pouvaient avoir de la force. Cependant la première impression de Charles-Quint était juste, son expédition
LES TURCS ALLIÉS DE LA FRANCE. i .
restait incomplète; il devait être oblige de la renouveler, et il devait apprendre, par une chère expérience, qu'il vaut mieux achever une victoire qu'avoir à recommencer une expédition.
L'année n'était pas encore terminée que Barberousse, reprenant la mer, s'emparait, par une surprise, de Mahon, emmenait tous ses habitants en esclavage, et, après avoir déposé à Alger un immense butin, faisait voile vers Constantinople. 11 laissait sa domination toujours debout en Afrique. Alger, en effet, conservait son nom d'Imprenable, et même plusieurs villes du royaume de Tunis avaient déjà secoué l'autorité de Muley-Hassim, le protégé et le vassal des chrétiens, pour rappeler les Turcs , dont la domination était plus sympathique à leur croyance, plus favorable à leurs intérêts, à cause des marchandises et des esclaves que les corsaires leur vendaient à vil prix, à la suite de leurs courses. La mer, comme le prouvait le voyage même de Barberousse, restait ouverte devant les navires algériens.
Ici l'histoire particulière d'Alger se perd dans l'histoire générale. La grande lutte de François 1er contre Charles-Quint, de la France contre l'empire, remplace la lutte de la chrétienté unie contre les Ottomans. Ceux-ci entrent dans celte lutte comme une force aveugle, mue par la politique de la France. La capitulation de 1556 entre François 1er et le sultan ouvre une nouvelle ère. Barberousse et les corsaires d'Alger sont donc entraînes dans ce mouvement nouveau qu'ils servent sans le comprendre. L'influence de la réforme protestante qui a compromis l'unité du monde catholique, là où elle ne l'a pas détruite, se faisant partout sentir, le cabinet français commençait à ne considérer l'empire turc que comme un conlrc-poids à l'empire d'Allemagne. Quant aux ravages terribles que commirent les flottes turques, commandées par Barberousse, sur toute la côte de l'Italie, où Castro et tout le pays furent dévastés jusqu'à Tarente, il les acceptait comme une diversion, politique que l'inlëriorité des forces et des alliances de la France explique, sans l'absoudre.
Cette guerre fit grandir encore la puissance de Barberousse.
Plusieurs fois ii se trouva en face d'André Doria, cl, dans le golfe de Larla, l'attaquant, par une manœuvre aussi brusque qu'habile, avant que sa flotte fut en ordre de bataille, il lui lit éprouver des pertes considérables (1538), et eut l'honneur de faire fuir devant lui, tous ses fanaux éteints, l'illustre homme de mer dont s'honorait la chrétienté, et auquel le corsaire railleur n'épargna pas les ironies. Les années 4539 et 1540 furent remplies d'entreprises et d'engagements, dont la côte d'Italie fut souvent le théâtre, et c'est alors qu'un élève et un lieutenant de Itorberousse, le pirate Dragul, destiné à de grands succès, commence à faire ses premières armes Les avantages furent balancés. Castclnuovo perdu et reconquis par les Turcs; Dragut surpris sur le rivage de Corse pendant qu'il partageait son butin, et fait prisonnier par Gianottino Doria, neveu du grand amiral; la côte de Gibraltar insultée et pillée; les corsaires d'Alger qui avaient accompli ce hardi coup de main vaincus à leur tour, après un combat acharné, à la hauteur de l'île d'Arbalon, par le général des galères d'Espagne, Bernard deMendoza, qui leur tua sept cents hommes, leur reprit sept cents forçats chrétiens et une grande partie de leur butin ; Venise bientôt lassée de son alliance avec Charles-Quint, qui l'avait entraînée dans une coalition contre les Turcs, aGn de l'appauvrir et de l'affaiblir, sans lui prêter un concours sincère : tels furent les principaux épisodes de la lutte.
Ce n'était point là un dénomment. Après des succès partagés, 1rs corsaires reparaissaient toujours. Charles-Quint résolut, en 17)41 , de mettre un terme à leurs entreprises par une expédition dirigée contre Alger. La guerre qu'il entretenait contre François I" n'était interrompue que par de courtes trêves, décorées du nom de paix ; il voulut profiter d'une de ces trêves pour miner la position d'offensive que les Turcs, alliés de son ennemi, occupaient dans la Méditerranée, et à l'aide de laquelle, menaçant à la fois ses possessions espagnoles et italiennes, ils opéraient, pendant ses guerres continuelles, des diversions dont l'expérience lui avait révélé le danger. Cette expédition lui