RÉSOLUTION DE GARDER ALGER
donnances de juillet. II fiit donc décide, dans le conseil des ministres, que la France conserverait sa conquête d'Alger *.
L'Angleterre, avertie à la fois par les actes publics du maréchal de Bourmont et par les refus persistants du cabinet des Tuileries de prendre aucun engagement relativement à Alger, ne conservait plus aucun doute sur la résolution de la France. Voici les dernières paroles qu'échangèrent, le 25 juillet 1830, dernier jour de la Restauration , lord Aberdeen et le duc de Laval qui se disposait à faire un voyage en France, « Le ministre anglais déclara que jamais la France, ni sous la République ni sous l'Empire, n'avait donné à l'Angleterre des sujets de plaintes aussi graves que ceux qu'elle avait reçus de nous depuis un an. » Puis, au moment de lui dire adieu : « Je me sépare de vous, dit-il, avec plus de peine que jamais, car peut-être ne sommes nous plus destinés à nous revoir. » Le duc de Laval saisit sa pensée et lui dit : « J'ignore, milord, ce que vous pouvez espérer de la générosité de la France ; mais ce que je sais, c'est que vous n'obtiendrez jamais rien par les menaces *. »
C'est la veille de la chute de la Restauration, il faut s'en souvenir, que l'Angleterre, alléguant les graves sujets de plaintes que la Restauration lui avait donnés, la déclarait plus coupable envers le cabinet de Londres que la République et l'Empire, qui cependant lui avaient fait une rude guerre, et laissait aperce-, voir la probabilité d'une rupture. Si l'Angleterre se plaignait le 25 juillet 1830, c'est qu'à cette époque la Restauration ne l'avait pas satisfaite. Si le dernier jour de la Restauration voyait lord Aberdeen se séparer de notre ambassadeur par un menaçant adieu, c'est que le dernier jour de la Restauration arrivait sans qu'elle eût souscrit cet engagement que le cabinet de Londres n'avait cessé de réclamer. Ce fait a tous les caractères de l'évidence aux yeux de l'histoire.
1 Un diplomate distingué, alors directeur de la division politique au ministère des affaires étrangères, et dans la confidence intime du ministre, nous a garanti l'exactitude de cette date et de ce renseignement.
* Notes diplomatiques publiées par M. le duc de Valmy.
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Le maréchal de Bourmont agit, dès le lendemain de son entrée à Alger, en homme assuré que la conquête de l'armée française demeurait acquise à la France. Il prit possession non-seulement de la ville, mais du territoire delà Régence, accrédita les consuls étrangers, reçut la soumission des beys, leur donna l'investiture, promulgua, au nom du roi, les lois et règlements qui constituent l'exercice de la souveraineté.
Sa correspondance, dans ces premières journées, est pleine d'un curieux intérêt. Elle offre un reflet animé des faits et aussi des idées, des préoccupations, des embarras, m des soucis, des émotions, des impressions, des projets, des espérances, quelquefois des mécomptes, des douleurs qui se'succédaient rapidement. Ce n'est plus un froid récit du passé, c'est la vie même surprise dans son mouvement et dans son ardente activité.
Le commandant en chef de l'expédition écrivait de la Casaubah, à la date du 8 juillet 1830, au ministre des affaires étrangères :
« La prise d'Alger paraît devoir amener la soumission de toutes les parties de la Régence. Plus la milice turque était redoutée, plus sa prompte destruction a élevé dans l'esprit des Africains la force de l'armée française. Les miliciens eux-mêmes ont donné l'exemple de l'obéissance. Dans chacune de leurs casernes, quelques soldats ont suffi pour les désarmer. Au premier ordre qu'ils ont reçu, tous ont apporté leurs fusils et leurs yatagans dans le lieu qui leur avait été désigné On leur a fait connaître que les pères de famille seraient autorisés à rester dans Alger, mais que
les célibataires seraient transportés par mer sur les points qu'ils auraient choisis. Cette décision ne parut produire sur eux que peu d'impression. La plupart sont nés dans l'Asie Mineure. Ils ont demandé qu'on les y conduisit. Le nombre des miliciens réunis dans les casernes est de 2,500 environ. Ceux-là sont tous célibataires. Beaucoup sont vieux et impropres au service militaire. Les plus braves et les plus vigoureux ont péri dans la dernière campagne. Les militaires mariés sont logés dans des maisons particulières. Leur nombre ne paraît pas s'élever à plus de 1,000. Depuis trois ans, le blocus rendait le recrutement presque impossible. Une réduction considérable s'en était suivie dans la force de la milice. Le dey est venu me voir hier dans la Casaubah. C'est à Livourne qu'il a témoigné le désir d'aller s'établir. Une frégate va l'y transporter. M. l'amiral Duperré prend des dispositions pour que les Turcs célibataires parlent en même temps. Les Maures et les juifs attendent leur départ avec une vive impatience. C'est alors seulement qu'ils croiront leur joug brisé pour toujours.
« Le bey de Titery a reconnu le premier l'impossibilité où il était de prolonger la lutte. Le lendemain môme du jour où les troupes françaises eurent pris possession d'Alger, son fils, à peine âgé de seize ans, est venu m'annoncer qu'il était prêt à se soumettre, et que, si je l'y autorisais, il se présenterait lui-même. Son jeune envoyé remplit sa mission avec une naïveté qui rappelait les temps antiques. Je lui remis un sauf-conduit pour son père, qui, le jour suivant, se rendit à Alger. Je le laissai à la tete du gouvernement de sa province, à condition qu'il se reconnaîtrait sujet du roi de France, et qu'il lui payerait le même tribut qu'au dey. Cette condition fut acceptée avec reconnaissance. Les habitants paraissent convaincus que les beys d'Oran et de Constantine ne tarderont pas à suivre l' exemple de celui de Titery.
« Déjà la confiance commence à s'établir. Beaucoup de boutiques sont ouvertes; les marchés s'approvisionnent. Le prix des denrées est plus élevé que dans les temps ordinaires, mais bien-
tôt la concurrence aura fait cesser cette cherté éphémère. J'ai confie la direction de la police à M. d'Aubignosc, Français qui a longtemps habité l'Orient. Une commission, présidée par M. Tintendanten chef Denniée, a été chargée d'indiquer les modifications que les derniers événements devaient apporter dans l'administration et la forme du gouvernement. M. le général Tolozé a été nommé commandant de la place. Son caractère ferme et honorable le rend éminemment propre à ce poste important.
« La ligne de communication, dont Sidi-Ferruch est le point de départ, va devenir inutile, et désormais les approvisionnements de l'armée seront dirigés vers le port d'Alger : une grande économie doit en résulter dans le service des transports. Dans quelques jours, on désarmera les redoutes qui avaient été construites entre Sidi-Ferruch et le camp de siège. Enfin, la place de dépôt elle-même devra être abandonnée aussitôt que les hôpitaux auront été transférés ailleurs, et que les subsistances qui s'y trouvent auront été consommées ou embarquées.
« Déjà des ordres sont donnés pour que le matériel qui n'aurait point été mis à terre soit transporté en France. L'équipage de siège reste presque entier. On a trouvé ici une immense quantité de poudre et de projectiles, et plus de 2,000 bouches à feu, presque toutes en bronze. La valeur de ces objets, celle des laines et des fers qui appartiennent au gouvernement, et surtout celle du trésor, dont M. le payeur général fait l'inventaire, paraissent devoir suffire pour payer les frais de la guerre.
« La chaleur est vive depuis quelques jours. Plusieurs fois le thermomètre de Uéaumur a marqué 28 degrés. Quoique le siège n'ait duré que six jours, l'activité avec laquelle les travaux ont été conduits a fait éprouver aux troupes de grandes fatigues. Les dyssenterics sont devenues plus nombreuses; mais ceux qui en sont atteints ne le sont point assez gravement pour quitter leur corps. On compte à peine 250 fiévreux dans l'armée. Le nombre des hommes mis hors de combat depuis le 1 4 est de 2,ô00; sur ce nombre, 400 sont morts; 1 ,000 blessés
ont été envoyés aux hôpitaux. Ici, comme en Ég>*pte, ils se guérissent promptement.
« Des pères de ceux qui ont verse leur sang pour le roi et la patrie seront plus heureux que moi.
« Le second de mes fils avait reçu une hlessure grave dans le combat du 24 juin. Lorsque j'ai eu l'honneur de l'annoncer à Votre Excellence, j'étais plein de l'espoir de le conserver. Cet espoir a été trompé : il vient de succomber.
a L'armée perd un brave soldat; je pleure un excellent fils. Je prie Votre Excellence de dire au roi que, quoique frappé par ce malheur de famille, je ne remplirai pas avec moins de vigueur les devoirs sacrés que m'impose sa confiance.
a Tous les prisonniers français qui se trouvaient à Alger m'ont été remis le 5 juillet au matin. »
C'est ainsi que les premières joies de la victoire étaient attristées, pour le vainqueur d'Alger, par une perte cruelle. Après quelques jours de souffrance, Amédée de Bourmontfdont la blessure avait d'abord laissé des espérances, était mort le 7 juillet. Ses dernières paroles, rapportées par ses compagnons d'armes l, avaient eu un caractère touchant. — <c Qui de vous, avait-il dit à ceux qui entouraient son lit, ne voudrait avoir ainsi payé la victoire?» Puis il avait ajouté, avec ce sentiment de piété filiale, si vif dans cette famille : « Espérons que mon sang servira à apaiser les ennemis de mon père! » Enfin, dans ses derniers moments, il disait encore, en montrant sa blessure : « Avouez qu elle est bien placée, là, près du coeur. « Cette perte fut ressentie par l'armée entière. Le colonel Magnnn, qui commandait le 40' de ligne, où servait Amédée de Bourmont, se rendit l'interprète des regrets de son corps *.
1 Le prince de Schwarzenberg et le chef de bataillon Fcinel.
* Voici la lettre qu'il adressa au commandant en chef :
« Monseigneur, vous avez été frappé dans vos affections, au milieu de vos succès. Les officiers du régiment que je commande sentent toute retendue de la perte que vous avez faite; ils me chargent d'avoir l'honneur de vous l'exprimer. L'excellent jeune homme, le bon officier que nous pleurons avec vous, avait toute mitre estime, toute notre amitié ; il en était digne. Il n'avait pas eu besoin.
Cependant le commandant en chef, fidèle à sa parole, consacrait toutes ses journées aux besoins du service. Ces besoins étaient nombreux. 11 fallait pourvoir à l'organisation administrative dans une ville où tout tombait avec le gouvernement turc; assurer les approvisionnements de l'armée et ceux de la population; prendre les mesures sanitaires pour les malades et les blessés; se mettre en rapport avec les divers éléments de la population, les Turcs qui restaient à Alger, les Koulouglis, les Maures, les Arabes, les juifs, amener ou préparer la soumission des populations du dehors, et sans parler du trésor, faire prendre possession des nombreux magasins encombrés de marchandises appartenant au dey.
Il était impossible que, sur un terrain si nouveau et dans la précipitation des premières journées de la conquête, il n'y eût pas quelques méprises et quelques fautes commises H y en eut en effet. La défiance naturelle qu'inspiraient les Turcs aux vainqueurs et la haine qu'ils inspiraient aux populations, disposèrent la commission, nommée par le commandant en chef et présidée par le baron Denniée, à composer de Maures et de juifs le conseil municipal qui remplaça l'organisation détruite par le fait de notre victoire. Ce conseil, improvisé le lendemain de l'entrée des Français, qui ne connaissaient ni les hommes ni les lieux, comptait parmi ses membres ceux qui étaient allés au-devant de la nouvelle domination, plutôt que ceux qui avaient une influence acquise sur les populations. Les juifs, qui la veille étaient sous les pieds des musulmans, prirent tout à coup, à cause de leur activité, de leur savoir-faire, de leur docilité em-
pour être aimé de nous, d'être le fils de notre général en chef; ses bonnes qualités, son instruction, son aménité, sa bravoure, Pavaient placé haut dans l'opinion du corps, aussi le corps tout entier partage-t-il vos regrets.
« Quant à moi, monseigneur, à qui vous l'avez confié, je suis tout entier a la douleur de n'avoir pas su vous le conserver ; mais c'était chose impossible que de modérer au feu une bravoure aussi brillante.
« Puisse 1 expression de nos regrets et de notre estime pour le fils que vous pleurez être un adoucissement à votre chagrin.
* J'ai l'honneur, » etc.
pressée, une prépondérance dont plusieurs abusèrent avec les rancunes du passé, et ces vices inséparables d'une longue servitude, qui devenaient intolérables dans le pouvoir; les populations indigènes souffrirent particulièrement d'avoir à craindre ceux qu'elle avaient si longtemps méprisés.
Il faut expliquer ici l'ancienne organisation d'Alger, qui croula avec la domination turque1. Alger était organisé par catégories d'intérêts. « Chaque métier Formait une corporation qui avait à sa tète un syndic, appelé amin, chargé de sa police et de ses affaires. Tous les amins étaient placés 30us les ordres d'un magistrat appelé cheik-el-belad (chef de la ville). La surveillance des marchés était confiée à un magistrat nommé moktab, qui avait le droit de taxer les denrées. Deux magistrats étaient chargés de la police générale. Le premier, appelé kiàia (lieutenant), exerçait pendant le jour; il était chef de la milice urbaine et pouvait être pris parmi les Koulouglis; le second, qui ne pouvait être choisi que parmi les Turcs, exerçait pendant la nuit : on le nommait agha-el-koul. Un fonctionnaire particulier, nommé mezouar, avait la police des maisons de bains et des lieux suspects; il était en outre chargé de faire exécuter les jugements criminels. Un employé supérieur, appelé amin-el-a\nou, veillait à l'entretien des fontaines, au moyen de revenus affectés à ces sortes d'établissements de première nécessité. Tous ces magistrats étaient sous les ordres immédiats du khaznadji, ministre des finances et de l'intérieur. »
Cette espèce de gouvernement municipal fut remplacé, tant bien que mal, par la commission mixte qu'on venait d'instituer. Cependant on conserva la corporation des biskiris et celle des mozabites, avec leurs syndics, qui furent nommés par l'autorité française. Les premiers, comme leur nom l'indique, étaient des habitants de Biskara venus à Alger pour y exercer la profession de portefaix et de commissionnaires; ce sont les Savoyards de
4 Nous empruntons ces détails aux Annales algériennes de M. E. Pc-
m HISTOIRE DE LA CONQUÊTE D'ALGER-
l'Afrique. Les mozabiles ou Beni-Mozab appartenaient à une tribu du désert, à qui le monopole des bains et des moulins d'Alger fut concédé, au seizième siècle, à l'occasion des services qu'elle rendit aux deys à l'époque de l'expédition de Charles- Quint. M. d'Aubignosc, lieutenant général de police, conserva sous ses ordres le mezouar, qui garda une partie de ses attributions et disposa de vingt agents maures.
Cette administration, qui était loin d'inspirer la même terreur que l'administration turque, qui ne connaissait pas, comme elle, le terrain, et qui avait affaire à des populations dont la chute des Turcs avait remué les passions, réussit difficilement et incomplètement à faire régner l'ordre dans Alger. Dans ces premiers moments, la perception des impôts et des droits de douanes demeura suspendue.
Cependant on pourvut au plus pressé. Le départ du dey était nécessaire pour convaincre les populations que sa domination était tombée sans retour. Ce fut le 7 juillet 1830 qu'il vint rendre visite au commandant en chef à la Casaubah . L'amiral Duperrc avait été invité à cette entrevue, qui eut un caractère touchant. Une compagnie de grenadiers fut envoyée à Hussein-Pacha comme garde d'honneur, et plusieurs officiers de l'état-major du général en chef allèrent au-devant de lui pour le mener aux portes du palais. La curiosité des assistants était extrême; et, quand les tambours battirent au champ, il se fit un silence respectueux. Le dey, si récemment dépouillé de sa puissance, venait, dans son propre palais, visiter son vainqueur, qui, le malin même, avait perdu son fils. 11 y avait dans ce spectacle des vicissitudes humaines quelque choses qui remuait profondément les cœurs.
Hussein-Pacha était un homme d'environ soixante-cinq ans. Sa taille était petite, ses formes musculcuses; sa figure avait ce caractère de dignité que donne l'habitude du commandement. Il portait un costume d'une simplicité élégante : le burnous des Arabes jeté négligemment sur ses épaules, et pour coiffure un cachemire cramoisi contourné en turban. Son cortège se com-
posait de Turcs et de Maures de distinction. 11 s'avança avec noblesse au-devant du général en chef, qui fit quelques pas à sa rencontre. Ses manières respiraient cette dignité résignée qui sied au malheur. L'entrevue fut amicale. Le dey demanda à être transporté à Livoume avec une suite qui se composait de cent et quelques personnes. M. de Bourmont lui dit qu'une frégate allait être mise à sa disposition, et qu'il pourrait y faire charger ce qui lui appartenait. 11 réclama alors son mobilier, resté à la Casaubah, avec une somme d'argent, et le général en chef le conduisit lui-même dans les appartements, pour qu'il indiquât les objets qu'il désirait. Mais, pendant ce temps-là, des gens de bas étage, entrés à sa suite, se mirent à piller et volèrent la montre du général Després et son nécessaire. En voyant celui-ci entrer vivement dans la pièce où se trouvait le commandant en chef et raconter avec humeur sa mésaventure, le dey, qui sui vait cette scène d'un œil curieux, sans la comprendre, en demanda l'explication. Quand il sut ce dont il s'agissait, il demanda qu'on fit fouiller tous les Maures présents; on trouva sur eux une partie des objets volés. « Alors le dey, ajoute le général en chef, sur les notes manuscrites duquel nous transcrivons ces détails , me dit qu'il ne m'enverrait que des hommes de confiance dont il me dirait les noms, et que, s'il s'en présentait d'autres, il me priait instamment de leur faire couper immédiatement la tète, m
Le général en chef eut quelque peine à se défendre contre cette insistance polie, et à faire comprendre au dey que la justice française n'admettait point les procédés sommaires de la justice turque. Après quoi on se sépara, et le dey fut reconduit avec les honneurs qui lui avaient été rendus à son arrivée. 11 monta sur une mule d'assez pauvre apparence, et traversa sa ville, escorté par une garde française, au milieu du silence de la population. Le lendemain, le général en chef lui rendit sa visite. La conversation entre ce souverain tombé et ce père malheureux fut touchante. Le dey commença par remercier le général en chef de ses bons procédés, et le pria d'assurer le roi de France de sa re~
connaissance éternelle pour la générosité avec laquelle il usait de la victoire. «J'avais été toujours persuadé de la justice de ma cause, dit-il; mais je reconnais que je m'étais trompé, puisque j'ai été vaincu; je dois me résigner à la volonté de Dieu. On m'a représenté comme un homme cruel et féroce : que Ton consulte mes sujets, et surtout les plus pauvres, Ton aura la preuve du contraire, car je leur ai fait du bien. Je vous les recommande. Je sais que vous avez perdu un fils; je vous plains, et j'apprécie d'autant plus votre douleur, que la fortune de la guerre ne m'a pas non plus épargné, et qu'un neveu que j'aimais tendrement m'a été enlevé; mais nous devons nous résigner à la volonté de Dieu. C'est à Naples que je désire me retirer. Je pars avec la conviction que le roi de France ne m'abandonnera pas. Il est généreux, puisqu'il vous a commandé tout ce que vous laites. »
Les assistants, auxquels on traduisait ces paroles à mesure qu'elles étaient prononcées, ne cachaient pas leur attendrissement. Cette scène, d'une beauté antique, rappelait quelques traits de celle où Homère peint le roi Priam pleurant son fils Hector dans la lente d'Achille, qui pleure lui-même sur Palrocle, enlevé à sa tendresse.
Quand il fallut pourvoir à l'embarquement du dey, le général en chef éprouva quelques diflicultés de la part de l'amiral Duperie, qui, une fois encore, était retombé sous l'influence de ces appréhensions et de ces hésitations qui avaient paralysé plus d'une fois ses opérations depuis le commencement de la campagne.
L'amiral écrivait au général en chef, à la date du 10 juillet 1830 :
« Monseigneur, je reçois une lettre de votre chef d'état-inajor, qui m'annonce que le dey a changé d'avis; qu'il désire être transporté à Naples, et que vous avez consenti à ce changement. Il ajoute que le consul général de France à Mahon est prévenu • que c'est dans le port de cette ville que les passagers de la Jeanne-d'Arc passeront leur quarantaine. Je ne sais si je dois inférer de cette lettre que le dey doit être d'abord conduit à
ACTES ET CORRESPONDANCES DU GÉNÉRAL EN ClIEiV 405
Naples, sa destination réelle, pour revenir à Mahon, puis retourner ensuite à Naples, où il sera toujours soumis à une quarantaine, ou bien s'il doit être en premier lieu conduit à Mahon pour y faire sa quarantaine, puis être conduit à Naples. Dans une affaire qui me paraît d'un si haut intérêt pour la Franco, et auquel la direction que suit le dey me semble si contraire (c'est là, du moins, l'opinion que j'ai l'honneur d'exposer à Votre Excellence, et dont je la prie d'excuser l'expression en faveur du motif), c'est, dis-je. dans une circonstance qui me parait si importante, que je dois donner au capitaine des instructions claires et précises.
« Le dey sera-t-il conduit directement à Naples pour revenir ensuite faire sa quarantaine à Mahon, et, de là, retourner enfin à Naples ?
« Ou sera-t-il conduit à Mahon pour y faire sa quarantaine, et, de là, ramené à Naples?
« La présence de l'escadre anglaise sous voiles devant la Sicile et la mort récente du roi d'Angleterre me semblent d'une haute considération dans le délai que tous ces mouvements vont apporter à la destination fixe du dey. M. le chef d'état-major dit encore, dans sa lettre, que, « dans le cas où l'ambassadeur de « France n'obtiendrait pas à Naples l'asile qu'il demande pour « lui (dey), la frégate pourrait faire voile pour Livourne. Enfin « si le dey n'était pas reçu à Livourne, ce serait à Marseille qu'il « faudrait le conduire. 11 y attendrait que le gouvernement fran- « çais eût pris des mesures pour fixer le lieu définitif de sa re- « traite. »
« Toutes ces démarches me paraissent mettre un terme bien éloigné à la mission de la frégate.
« Je me permettrai encore une double observation : c'est que Naples est pourvu d'un bon lazaret sur l'île de Nizita, et que, peut-être, celui de Mahon est déjà en partie occupé par les malades ou convalescents de l'armée d'Afrique l. »
1 Nous avons sous les yeux la lettre autographe de Tarr-inl Dimenv; nous mettons la copie sous les veux de nos lecteurs.
m HISTOIRE DE LA CONQUÊTE D'ALGEIt.
Cette lettre de l'amiral Duperré provoqua, de la part de M. de Bourmont, la réponse suivante : « Monsieur l'amiral, je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au sujet du départ du dey, et je m'empresse d'y répondre. Si j'ai parlé de Mahon, c'est que j'ai entendu assurer qu'il n'y avait pas de lazaret à Naples, et que j'ai pensé qu'il était alors tout natu* rel de faire faire à la Jeanne-d'Arc une quarantaine de dix jours à Mahon. Mais jamais je n'ai voulu dire qu'il fallait aller à Naples d'abord, pour ramener le bâtiment en quarantaine à Mahon, puis, de là, retourner à Naples pour y débarquer le dey. Si vous êtes certain, monsieur l'amiral, qu'il y ait un lazaret à l'ile de ISizita, il me paraît beaucoup mieux d'y conduire directement le dey et sa suite. Je ne partage pas l'idée que vous émettez relativement à l'Angleterre. La circonstance d'un changement de règne me paraîtrait assez mal choisie pour agir d'une manière hostile contre nous, et surtout lorsqu'il ne se pourrait agir que de nous enlever un dey détrôné qui ne laisse après lui ni légitimité, ni anus, ni famille. Cependant, comme je fais grand cas de votre opinion, monsieur l'amiral, je vous prie d être assez bon pour vouloir bien m'expliquer pourquoi la direction que suit le dey vous semble être contraire aux intérêts de la France, car c'est sûrement dans ces intérêts que je veux agir, et j'avoue qu'il m'avait paru préférable, sous tous les rapports, de l'envoyer là où règne un prince de la maison de Bourbon,' dont tous les rapports avec la France ne peuvent être que ceux de l'amitié, que dans un État gouverné par l'Autriche ou l'Angleterre. »
Après cet échange de lettres, le dey partit. La Jeanne-d'Arc navigua sans obstacles, malgré les sinistres pronostics de l'amiral Duperré, et arriva à sa destination *.
1 Nous trouvons dans les documents communiqués par la famille du maréchal de Bourmont la lettre du chargé de France à Naples, qui , à la date du 1) août ÎS.'O (la date est remarquable), annonce au général en chef l'arrivée du dey à Naples. Il ajoute que « Hussein-Pacha témoigne hautement sa i-econnaissance pour les bons procédés de son vainqueur. »
Le général en chef écrivait au président du conseil, à la dale du 10 juillet 1850:
« Le dey a changé d'avis sur le lieu de sa retraite, et c'est à Naples qu'il a exprimé le désir d'être transporté. J'ai cru devoir accéder à sa demande. S'il n'existe point de lazaret à Naples, il ira d'abord en quarantaine à Mahon. Cent dix personnes partent avec lui; plusieurs appartiennent à sa famille. Tous sont embarqués aujourd'hui. Le dey parait heureux d'avoir vu se terminer ainsi une crise dont la solution semblait devoir lui être fatale.
« L'embarquement des soldats non mariés de la milice a commencé aujourd'hui; l,o00 sont à bord; chacun d'eux a reçu cinq piastres d'Espagne. Cette somme équivaut pour eux à deux mois de solde; ils ont exprimé, en la recevant, une vive reconnaissance. Ils ne s'attendaient qu'à de mauvais traitements. Plusieurs miliciens mariés n'ont pas voulu profiter de l'autorisation qu'on leur accorde de rester à Alger. Ils sentent que la haine des Maures et des Juifs y rendra leur position pénible.
« Une commission municipale a été installée; parmi les hommes qui la composent, il y en a d'éclairés. La part qu'on promet de leur accorder dans l'administration de leur pays leur cause une vive satisfaction. La confiance s'accroît tous les jours; aujourd'hui tous les marchés étaient abondamment pourvus, et déjà les prix sont beaucoup moins élevés.
« Pendant quelques jours encore des convois se dirigeront de Sidi-Ferruch vers Alger; ils pourraient maintenant cheminer sans escorte, pas un Arabe ne se montre sur la route.
« Les dyssenterias continuent, mais sans être accompagnées de symptômes alarmants. On a doublé la ration de vin et celle de riz. »
Le 13 juillet 1850, le commandant en chef de l'expédition écrivait encore au président du conseil :
« Depuis la prise d'Alger, pas un coup de fusil n'a été tiré dans le pays qu'occupent les troupes françaises. Ces Arabes, dont les bandes armées couraient la campagne et harcelaient sans
cesse nos colonnes, ont repris leurs habitudes pacifiques. Tous les jours on les voit en foule conduire vers la ville leurs bètes de somme chargées de denrées. Chaque jour fait mieux apprécier les ressources que retirerait une sage administration du pays ou nous avons porté la guerre. Le blé et la viande abondent; un troupeau de 1 ,-00 bœufs vient d être envoyé par le bey de Titery. La Régence d'Alger offre presque toutes les productions qui font la richesse des plus fertiles contrées de l'Europe. Beaucoup de plantes coloniales y sont cultivées avec succès.
« Les bâtiments sur lesquels on avait embarque le dey et la milice ont mis à la voile. Cet événement a achevé de rassurer les Maures. Dans l'intérieur du pays, comme à Alger, les indigènes aspirent à être affranchis du joug des Turcs. Le bey de Conslantinc était resté, pendant quelques jours, à cinq journées d'Alger, avec les débris de son armée. En butte à la mousqueterie des Arabes, il a été obligé de se rapprocher du chef-lieu de sa province. Les scheiks de la province de Titery paraissent peu disposés à obéir au bey. Plusieurs ont demandé de payer directement leurs contributions aux agents du gouvernement français. L'état sanitaire de l'armée est toujours le même.
« Hier et aujourd'hui j'ai passé les troupes en revue. Elles sont aussi belles qu'à l'ouverture de la campagne.- Malgré la longueur de la traversée, et l'activité avec laquelle l'artillerie a été employée aussitôt après le débarquement, ses chevaux sont en bon état : on n'en a perdu qu'un petit nombre. Les officiers de cette arme s'occupent des détails de leur métier avec autant de scrupule qu'ils montrent de bravoure sur le champ de bataille. »
Dans une lettre plus confidentielle, le comte de Bourmont appréciait, avec une grande justesse de coup d'œil, les difficultés inévitables de la situation où se trouvait la France dans sa nouvelle conquête. Les Maures et les Arabes manifestaient leur antipathie contre les Turcs, auxquels ils demandaient à ne plus être soumis; et, d'un autre côté, on ne pouvait prendre des hommes de commandement que parmi les hommes de guerre. « Je des-
tine les principaux emplois civils aux Maures, disait-il; mais, dans un pays où l'habitude d'obéir au plus fort existe, on ne peut confier l'autorité première qu'à des gens de guerre, et je me trouve ici obligé de choisir parmi les Koulouglis et les Arabes, les principaux chefs du pays, si j'en exclus les Turcs. »
Le 17 juillet 1830, le comte de Bourmont annonçait que le corps expéditionnaire que le gouvernement du roi avait ordonne de diriger sur Bônc s'apprêtait à s'embarquer sous les ordres du maréchal de camp Danrémont. 11 était composé de deux régiments, le 6e et le 40e de ligne, d'une batterie de campagne et d'une compagnie de sapeurs. Quelques bâtiments du roi, destinés à faire voile vers Tripoli, afin d'obtenir du dey des réparations, devaient suivre jusqu'à la hauteur de Bùne le corps expéditionnaire. « On a lieu d'espérer, ajoutait M. de Bourmont, que l'occupation de Bône décidera le bey de Constantine à se soumettre, et qu'il demandera à traiter aux mêmes conditions que le bey de Titery. J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence une copie de l'engagement pris por ce dernier. Je la prie de me faire savoir si je dois, comme représentant du roi de France, recevoir des autres bey s le même hommage. Dans le cas où la conquête devrait amener la chute du mode actuel de gouvernement, peut-être les changements devraient-ils ne s'opérer qu'avec lenteur. Il est dangereux de faire, cesser brusquement l'empire de la crainte dans un pays où, depuis plusieurs siècles, n'existent pas d'autres moyens d'autorité. »
Puis venaient des détails sur le trésor de la Casaubah.
« L'inventaire du trésor est à peu près terminé, écrivait le comte de Bourmont. Une somme en or de 13,200,000 francs a été chargée sur le Maremjo. Le Dttquesne va porter en France 1 1 ,000,000 fr. en monnaie du même métal. Tout le reste est en lingots ou en monnaie d'argent, dont la valeur est de 27,000,000 environ. Ainsi une somme de 52,000,000 aura été trouvée dans le trésor. Dix-neuf cents bouches à feu, dont plus de la moitié est en bronze, d'immenses approvisionnements en poudre, plomb et projectiles, des magasins de laine considérables; les maisons
et les métairies dont le gouvernement est propriétaire représentent une valeur à peu près égaie. »
Ainsi la guerre d'Alger, contre l'usage de toutes les guerres, se soldait, non par une dépense, mais par un produit net en espèces, indépendamment des avantages de la conquête.
Les dépenses du ministère de la guerre s'élevaient, au mois d'octobre 1830, à 20,000,000; celles du ministère de la marine, à 23,500,000 francs; total général : 43,"00,000 francs.
Quand l'inventaire fut terminé, on reconnut que le trésor seul s'élevait, en monnaies d'or eld'argent, à 48, 084,327 francs.
Il y avait donc une différence en faveur du trésor de plus de 5,000,000, sans tenir compte du matériel de guerre, qui, en ue mentionnant que les 700 pièces de bronze, évaluées par le commerce de Marseille à 4,000,000, portait le profit du trésor, en valeurs mobilières, à 0,000,000. Les projectiles, les poudres, les magasins de denrées, les biens domaniaux, demeuraient en dehors de ce calcul1. C'était donc plus qu'un triomphe gratuit, c'élait une victoire lucrative.
Le commandant en chef de l'expédition avait voulu demeurer en dehors de toutes les opérations financières*. Mais il avait pris des mesures pour qu'elles fussent faites avec toute la régularité désirable. Le baron Denniée, intendant général, M. le maréchal de camp Tolozé, et M. Firino, payeur général, n'omirent aucune des précautions et des formalités qui pouvaient servir de garanties.
« Le trésor fut pesé, dit le premier, et non compté, comme on peut le croire*. Cette opération a eu lieu par des officiers
1 Nous empruntons tous ces chiffres à l'écrit public par M. l'intendant général Denniéo sous ce litre : Précis historique et administratif de la campagne </' Afrique (pages Ù5, 51, 89, 90, 95).
* IVous lisons ce cjui suit dans une lettre de M. de Bourniont au président du conseil : « Prince, le trésor, dont j'ai fait prcndit; possession au payeur général de Tannée, n'est pas encore inventorié ; je ne l'ai jioint vu, et je ne serai d'ailleurs point en état d'évaluer les sommes qu'il peut contenir. » (Documents communiqués par la famille du maréchal de Bourniont.)
3 Le poids d'un million en or est de MO livres, cl le poids d'un million en
ACTES ET CORRESPONDANCES DU GÉNÉRAL Eli CHEF. 471
d'état -major et de la trésorerie, sous la surveillance de la commission des iinances, qui a employé d'une manière permanente six à huit sous-officiers d'artillerie pour fermer et clouer les caisses. Ces caisses, Gcelces et cachetées, recevaient une série de numéros d'ordre, et étaient placées méthodiquement dans l'un des caveaux, d'où elles ne sortaient que pour être transportées au port par des militaires de corvée, commandés par des olïi- , ciers et sous la conduite du payeur général et des agents de la trésorerie. *>
Quand le maréchal de Bourmont vit ainsi la conquête payer, et au delà, les frais de la victoire, il conçut la pensée de faire accorder à l'armée une part du trésor. Jamais, répétait-il dans ses correspondances, une prise aussi considérahle n'a été faite sans qu'une part fût assignée aux troupes, et il insistait vivement sur celte idée, qui revenait dans toutes ses lettres. Non content d'en écrire au président du conseil, il en écrivait à monsieur le Dauphin*
Avant l'inventaire, et lorsque ce prodigieux amas d'or et d'argent évalué à l'œil avait fait croire que le trésor s'élèverait à 80 millions, il disait au président du conseil : « Si le roi me permettait d'avoir un avis sur l'emploi de cette somme, je proposerais de prélever : 1° tous les frais de l'expédition, 37 millions; V l'arriéré dû aux membres de la Légion d'honneur; «Y une gratification de trois mois de solde pour l'armée d'Afrique; 4° une dotation pour l'ordre de Saint-Louis. Je pense que ces dispositions seraient justes et politiques. Il serait juste que les prises faites par l'armée du roi profitassent à l'ancienne et à la nouvelle armée. 11 serait politique de payer un arriéré de traitement qui semblait avoir été garanti par le roi lors de la promulgation de la Charte, et de satisfaire ainsi un grand nombre de familles sans qu'il en coûtât une obole aux
argent de 10,000 livres. C'est-à-dire qu'il faut 7 à 8 hommes pour porter un million en or, et 100 ou 120 pour porter un million en argent. 11 aurait donc fallu 192 hommes pour j oi ter l'or pris à Alger, et 2,880 pour porter l'argent; ou 5,072 pour porter le liêsor tout entier.
contribuables. Il est encore une disposition que je souhaiterais voir agréer par le roi : ce serait de voir donner des terres dans le royaume d'Alger à tous les officiers généraux et supérieurs de l'armée d'Afrique. Le roi est, par le droit de la guerre, substitué aux droits de Régence; il peut donc disposer de toutes les terres qui lui appartenaient. »
Puis, en s'adressant à monsieur le Dauphin, le maréchal faisait valoir les droits de la belle armée dont il avait l'honneur d'être le chef, aux grades qu'il avait demandés pour récompenser tant de glorieux services militaires.
« J'ai reçu par M. de Bois-le-Comtc, écrivait-il, la lettre pleine de bonté que Votre Altesse Royale a eu la bonté de m' écrire le 14 de ce mois (14 juillet 18o0). J'ai fait connaître à l'armée toute la satisfaction du roi et celle de Monseigneur, et sais le bon effet que produit sur elle ce témoignage de haute approbation donné à sa conduite. J'ai reçu aussi l'état des grâces que le roi a l'intention d'accorder, et je prie Monseigneur de me permettre quelques observations à ce sujet. Depuis le 14 juin jusqu'au 5 juillet, des combats ont eu lieu tous les jours. Chaque matin, l'ennemi nous attaquait dans nos positions et continuait son feu jusqu'à la nuit, quand nous ne marchions pas en avant. Dans cette suite non interrompue de combats, une foule de mes sousofGciers et de soldats se sont distingués, et je puis affirmer à Monseigneur qu'autrefois on n'aurait pas accordé moins de dix croix de la Légion d'honneur par bataillon. J'en avais demandé moins, parce que je connaissais les intentions du roi ; mais il serait dans l'intérêt de son service d'accorder sur-le-champ, par bataillon, trois décorations pour les sous-ofliciers et soldats, et, pour les officiers, deux croix de Saint- Louis et trois croix de la Légion d'honneur. Jamais guerre n'a été plus active que celle que nous venons de faire. Toujours au bivac, dans une espèce de désert où nous ne trouvions pour toute ressource que du bois et de l'eau, pas d'habitants, les officiers n'ayant pour subsister que leurs râlions, les officiers supérieurs d'état-major faisant leur service, à pied, parce que les chevaux étaient retenus en mer,
tout ce qu'a eu de pénible une situation pareille ne mérite-t-il pas detre pris en considération, et Monseigneur ne daignera-t-il pas en parler au roi?
« Je crois essentiel de récompenser d'abord les sous-officiers et soldats, et les officiers des compagnies : cependant les ftfficiers supérieurs, et même les officiers généraux, ont été presque tous les jours aux coups de fusil. Comment pourrais-je ne pas solliciter les grâces du roi pour ceux qui les ont si bien méritées?
« Monseigneur verra, par le tableau ci-joint, que, si le roi ne voulait pas nommer quatre lieutenants généraux, il faudrait retrancher le général Achard, qui s'est distingué par son zèle, ne voulant pas quitter sa brigade, quoiqu'il ne pût chausser de bottes. Le général Achard a donné partout l'exemple du courage et montré toujours une capacité remarquable.
« Pour le grade de maréchal de camp, je ne puis manquer de proposer le colonel d'EscIaibes, qui a servi admirablement et mérité à tous égards. De même les colonels Goutefrey, Horric, d'Armaillé, de Lachau, etc. (il faudrait les nommer tous), ont montré tant de zèle, de capacité et de dévouement, que je serais injuste de ne pas demander de l'avancement pour eux. »
Dans une autre lettre, le commandant en chef de l'expédition d'Afrique revenait encore à l'idée qu'il n'avait cessé d'exprimer, dans sa correspondance, sur la convenance de donner une gratification de plusieurs mois de solde à l'armée. Il regardait cette récompense comme tellement équitable, qu'il demandait que, dans le cas où le ministère ne se croirait pas en droit de prélever la somme nécessaire sur le trésor de la Casaubah, le roi la prit sur les fonds de sa liste civile. Il avertissait en même temps qu'il était inutile de conserver un effectif militaire aussi considérable en Afrique, et invitait le président du conseil à prendre les ordres du roi pour le rappel d'une partie considérable des troupes, et pour son propre retour. Il considérait sa mission comme terminée, et jugeait sa présence plus utile en France qu'en Algérie. Le général semble, de temps à autre, faire place au ministre du roi, qui jette un regard inquiet de l'autre cùté de la Médiler-
47 i HISTOIRE DE LA CONQUÊTE D'ALGER.
ranéc. Que se passe-t-il dans celle France, pour laquelle il vient de faire une glorieuse et utile conquête? Les nouvelles sont rares, et la gravité de la situation intérieure de notre pays prête à de sombres pronostics.
Du coté du maréchal de Bourmont la correspondance est active, presque incessante; du côté du gouvernement français, elle se ralentit de jour en jour. C'est que le gouvernement s'enfonçait de plus en plus dans la crise qui allait aboutir aux ordonnances de juillet. Sous le coup de cette fièvre morale qui précède et précipite les résolutions décisives, il n'accordait plus qu'une attention distraite aux affaires d'Algérie, remettant après la solution des affaires intérieures le soin des mesures à prendre pour l'armée d'expédition. Dans les époques de trouble et de révolution, il ne faut jamais remettre au lendemain les affaires, encore moins la justice. Le gouvernement royal aurait dii se hâter d'être équitable envers l'armée, comme il s'était hâté d'être victorieux.
Le commandant en chef écrivait lettres sur lettres, comme s'il avait pressenti que les moments étaient courts, et que, si Ton attendait encore, la dette de la France envers sa valeureuse armée ne serait point payée. Nous transcrivons, avec une émotion religieuse, et pour qu'au inoins la dette de l'histoire soi! payée, une dernière lellre dans laquelle le comte de Bourmont résumait les demandes qu'il faisait pour ceux qui avaient bien mérité du roi et de la patrie. Les tombeaux de ceux qui sonl morts ont droit à la justice que les vivants n'ont point obtenue, et le patrimoine d'honneur, qui passe de génération en génération dans les familles, est la plus sainte des propriétés. C'est pour cela que nous avons cru devoir rapporter à chacun les titres perdus dans le désordre d'une révolution.
La lettre suivante, adressée à monsieur le Dauphin par le maréchal commandant en chef l'expédition, et que nous transcrivons sur la minute écrite de la main de M. de Bourmont , portait la date du 25 juillet 1830 :
« Monseigneur, disait-il, je n'ai pu lire sans verser des larmes la lettre si pleine de bonté que Votre Altesse Royale a daigné
m'écrire le 4 de ce mois. Mon cœur est plein de reconnaissance el de douleur.
« D'après l'ordre de Monseigneur, je lui adresse le tableau des grâces que je sollicite pour l'armée. Quelques-unes de ces demandes avaient été adressées, avant la prise du château de l'Empereur, pour les officiers, sous-officiers et soldats qui se sont distingués dans les affaires journalières que nous avons eues, ou à la bataille du 19 juin, ou aux combats des 24, 25, 26, 27, 2S et 29 du même mois. Je ne crois pas avoir demandé une seule de ces grâces sans qu'elle fut méritée par une conduite distinguée sous le feu de l'ennemi. Mais je n'avais pu. au milieu d une campagne aussi active, alors que tous les officiers étaient au bivac et aux coups de fusil, je n'avais pu, dis-je, apprécier qu'une partie des mérites, et ce n'a été qu'au premier repos que j'ai pu recueillir des informations pour tous.
« Je prie Votre Altesse Royale de considérer que les officiers généraux et supérieurs ont en général très-bien servi, et qu'il était de mon devoir d'appeler la bienveillance sur ceux qui se sont le plus distingués. Elle trouvera dans ce nombre le général Berthier, qui, malgré son âge, a montré une activité prodigieuse et toutes les qualités désirables dans un officier général. 11 en est de môme des généraux Danrémont et Acbard. J'espère que Monseigneur daignera leur être favorable auprès du roi.
« Au nombre des colonels proposés pour maréchaux de camp, se trouve celui du 44*, d'Armaillé. 11 a été l'exemple de la première division. Son régiment, toujours bien conduit, sous tous les rapports, a été un de ceux où la discipline s'est le mieux conservée. Enfin personne n'a plus mérité sous tous les rapports. J'aurais été injuste de ne pas le faire connaître à Votre Altesse Royale.
« Les colonels Léridan, llorric etFeuchères onteu des affaires brillantes, et ont montré une véritable capacité, ils ont été proposés les premiers, parce que leurs régiments avaient été les premiers aux prises avec l'ennemi. Ils ont, ainsi que d'Armaillé, mérité plus encore que les quatre derniers: mais
Monseigneur connaît ces quatre derniers. Goutefrcy et Lachau seront de très-bons maréchaux de camp, et ils ont véritablement servi à merveille dans toutes les affaires auxquelles ils ont eu part. MM. de Montboissier et de Neuchùze ont été proposés par le duc des Cars, dont la conscience est bien connue. Sans cette considération, j'aurais proposé de préférence les colonels de Roucy et Rulhières, qui m'ont paru de meilleurs colonels, capables de faire d'excellents officiers généraux. M. de Frescheville a été blessé à la tete de ses tirailleurs, et il mériterait aussi. Le colonel Mounicr, du 28e, a été blessé en ralliant au drapeau le premier bataillon de son régiment, qui avait beaucoup souffert d'une attaque très-vive de 2,f'00 miliciens d'Alger. C'est un brave homme qui mérite et pour lequel je n'ai demandé que la croix de commandeur de la Légion d'honneur. Le colonel Roussel a pleinement justifié, par un courage brillant et la manière dont il a conduit son régiment, la bonne opinion qu'en avait -Monseigneur.
« Les lieutenants généraux Rerthezène, des Cars et Després m'ont si bien secondé que je ne saurais Irop les recommander aux bontés de monseigneur. J'en dois dire autant du général Lahitte et du colonel d'Esclaibcs; jamais je n'avais vu l'artillerie si bien conduite.
« J'ai demandé des décorations pour de jeunes officiers attachés à mon quartier général. Si Monseigneur les avait vus au feu, il ne me pardonnerait point de les avoir oubliés *. »
Celte lettre et les dépêches qui suivirent n'étaient point des-
1 Dans d'autres lettres, le général en ehef cite avec éloge le .général Danrémont, les colonels Magnan et de la Villegille, le lieutenant-colonel Baraguayd'IIilliers. Dans une lettre partic ulière, il insiste sur les services rendus par le général Valazé : a Quoiqu'il fût malade dès le 2;> juin dernier, dit-il, il n'en a pas moins servi avec un zèle et une activité admirables jusqu'à ce jour. C'est à la bonne direction et à la promptitude des travaux qu'il a dirigés que nous avons dû la courte durée du siège du cbàteau de l'Empereur. Je le recommande a Votre Excellence, et vous prie de dire au roi que je n'avais jamais vu servir les officiers et les soldats «lu génie mieux qu'ils ne l'ont fait dans cette courte campagne sous les ordres du général Valazé. »