‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 118 sur 183 · EXPÉDITIONS DE BLIDAH , BOXE, OR AN, TUNIS, ETC · texte numérisé non relu

EXPÉDITIONS DE BLIDAH , BOXE, OR AN, TUNIS, ETC

Celte expédition ne fut pas heureuse f. Le général Hurel commandait la colonne, composée d'un bataillon du 2" régiment de marche d'infanterie légère, de huit compagnies de voltigeurs des deuxième et troisième brigades de la troisième division, d'un escadron de chasseurs à cheval conduit par le colonel Bontcmps-Duharry, de vingt-cinq sapeurs, de deux pièces de 8 et de deux obusiers de montagne. Vingt Arabes ou Maures s'étaient joints aux troupes françaises sous la conduite du syndicat des Arabes. Le duc des Cars accompagnait M. de Bourmont, et le prince de Schwarzenberg avait demandé à faire partie de l'expédition,

*En allant, la colonne expéditionnaire ne rencontra aucun obstacle sur la route de Blidah. Elle traversa sans coup férir la plaine de la Mitidja dans toute son étendue, depuis les limites du terrain montueux sur lequel s'élève la ville d'Alger, jusqu'au pied du petit Atlas. Tout, dans cette plaine, respirait la soumission et la paix. Un grand nombre d'Arabes conduisaient à Alger des bêtes de somme chargées de; vivres, et la campagne, formant une

1 Nous avons consulté, pour l'expédition tle Blidah, la relation officielle de M. de Bourniont, en la contrôlant par les récits du chef de bataillon Fcrnel et M. d'Aull-Duménil, qui, tous deux, faisaient partie de l'expédition.

EXPÉDITION DE BLIDAÏÏ. 179

immense prairie, était couverte de troupeaux de bœufs et de moutons surveillés par des pâtres arabes à pied ou à cheval. En approchant des montagnes au pied desquelles est située Blidali, à l'entrée d'une gorge de l'Atlas, le terrain offrit aux regards de nos soldats un nouveau spectacle; la pente septentrionale de ces montagnes était couverte d'une riche végétation ; les eaux des ruisseaux nombreux qui en descendent, réparties avec art, arrosaient des jardins couverts d'orangers, de citronniers et de lauriers roses. Là s'élevaient des oliviers dont les proportions colossales égalaient celles des chênes de France. Blidali avait éprouvé en 1825 un tremblement de terre qui renversa un grand nombre d'habitations, de sorte que l'espace entouré par l'enceinte présentait de nombreuses ruines.

Une députation vint au-devant des troupes françaises jusqu'à une lieue et demie de la ville en demandant qu'on ne pénétrât point dans ses murs. Une heure après leur arrivée, un marché était établi auprès du camp. Les troupes campèrent en dehors des jardins pour éviter une surprise. Quelques habitants dirent aux Arabes qui avaient accompagné les nôtres, que la veille, les Kabyles avaient tenté de pénétrer dans la ville et que nous devions nous attendre à être attaqués par eux. Nouveaux dans le pays, à peine initiés à cette organisation singulière des populations par race et par agrégation, qui fait que la bonne réception faite par l'une n'engage pas les autres, nous allions payer pour la première fois un tribut souvent renouvelé depuis, sur cette terre d'Afrique où le sang français devait longtemps couler dans une guerre d'escarmouches, d'embûches et de surprises.

La nuit fut cependant tranquille. Le lendemain, 24 juillet, le maréchal monta à cheval pour reconnaître le terrain eli avant et à l'ouest de la ville et la gorge de l'Atlas d'où s'échappe l'un des affluents du Mazafran. 11 était accompagné de quatre compagnies d'infanterie et d'un peloton de chasseurs. Le général Després, suivi de quelques officiers d'état-major, s'engagea dans cette gorge pour herboriser, selon sa coutume; ils rencontrèrent bon nombre de Kabyles armés qui les observaient et qiû pri-

rent la fuite à leur approche. L'ordre du départ avait été donné pour deux heures après-midi, afin d'aller hivaquer à trois ou quatre lieues sur la roule d'Alger. U était midi, le général Després avait fait la faute de faire relever les sentinelles, malgré les avis qu'il avait reçus. Chacun, en attendant le départ, goûtait le charme de ces beaux lieux à l'ombre des orangers et des arbres de toute espèce qui y abondent, lorsque plusieurs coups de fusil donnèrent l'alarme. Le premier aide de camp du maréchal, le chef d'escadron d'état-inajor Trélan, qu'il aimait comme un fils, venait d'èlre mortellement atteint d'un coup tiré presqu'à bout portant derrière une haie, et peu d'instants après il expira en tournant sa dernière pensée vers sa jeune femme et ses deux enfants en bas âge. L'alerte était donnée. Tout le monde courut aux faisceaux. Les coups de fusil commençaient à retentir de toute part. Les Kabyles sortant en grand nombre des jardins, entouraient nos bivacs, avec le projet évident de fermer la retraite à notre colonne. Le capitaine d'état-major Chapelié, qui avait reçu Tordre de la devancer avec deux compagnies du 2e régiment de marche d'infanterie légère et vingtcinq chasseurs à cheval, afin de reconnaître un emplacement favorable au bivac de la nuit suivante, fut vivement attaqué. L'ennemi s'approcha à portée de pistolet. Les compagnies le chargèrent à la baïonnette et tuèrent dix ou douze Kabyles ; le prince de Schwarzenberg, ramassant le fusil d'un voltigeur qui venait d'être tué, le remplaça dans le rang, prit part à cette charge vigoureuse, et tua un Kabyle de sa main. Les vingt-cinq chasseurs fournirent alors une charge contre les fuyards et en laissèrent 50 ou 40 sur le terrain.

Pendant ce vif engagement, le maréchal de Bourmont, formant ses troupes en colonnes , les mettait en mouvement et suivait de près son avant-garde en chassant devant lui les Kabyles.

« La principale colonne, dit-il, poursuivit sa marche, et bientôt elle aperçut, dans toutes les directions, des groupes de cavaliers. U est vraisemblable que, connaissant la force du

EXPÉDITION DE BUDAU. 481

détachement avec lequel je marchais, l'ennemi avait espéré intercepter notre communication avec Alger. Plusieurs fois il s'approcha de nos flancs. Chaque ibis le colonel Bo n temps- Du barry le chargea et le mit en déroute. Le jeune Poniatowsky, maréchal des logis des chasseurs, rapporta les armes d'un Kabyle qui était tombé sous ses coups. Il est fils du prince de ce nom, dont la mémoire sera toujours honorée dans les armées françaises. Les chasseurs montrèrent dans cette charge une bravoure digne des plus grands éloges : deux cents Arabes au moins furent tués à coups de sabre ou de lance. 11 n'y eut dans l'escadron qu'un homme tué et deux blessés. Cette disproportion n'étonnera pas ceux qui savent que c'est surtout dans la cavalerie que la supériorité du nombre ne peut suppléer au défaut d'ordre et de discipline.

« Notre artillerie tira toutes les fois que les cavaliers arabes se groupaient en assez grand nombre pour que son feu produisit son effet. Bientôt l'ennemi, intimidé par les charges de notre cavalerie, par le feu de l'artillerie et par celui des tirailleurs qui couvraient nos flancs, ne se présenta plus qu'aune distance considérable.

« Le nombre des Français tués dans la journée du 24 est de huit; cinq le furent dans les jardins; il y eut trente hommes blessés, qui, presque tous, le sont légèrement *.

« Le général Hurel se montra homme de guerre expérimenté. Il retrouvait là une journée d'Egypte. Le lieutenant général duc des Cars m'avait accompagné. La confiance et l'affection qu'il

» Dans les relations particulières, les perles sont portées plus haut, mais données approiimativoment et sans détails précis. Le chef de bataillon Fcrnel (page 172, Campagne d'Afrique) les fait monter a soixante hommes, dont quirae tués et quarante-cinq blessés. M. d'Ault-Dumesnil, officier d'ordonnance du maréchal, donne le même chiffre. Le capitaine d'état-major Pélissicr dit d'une manière générale : « Le feu bien nourri des Arabes et des Kabyles nous mit beaucoup de monde hors de combat. » (Annales algériennes, tome I, page 101 .) Nous avons maintenu le chiffre du rapport, parce que partout nous avons trouvé le maréchal exact dans ses rapports, et qu'il avait les documents officiels que les autres n'avaient pas.

m HISTOIRE DE LA CONQUÊTE D'ALGER.

inspire aux troupes de sa division contribuèrent à leur donner le calme qu'elles montrèrent au milieu du cercle d'ennemis dont elles étaient environnées l. »

Les relations particulières ajoutent quelques détails. Les deux premières heures de inarche lurent les plus laborieuses, parce que la colonne parcourait un terrain couvert de haies, de broussailles et de massifs d'arbres, ce qui rendait les charges des chasseurs difficiles. Le général llurcl eut l'heureuse inspiration d'éviter un chemin encaissé, par lequel on était arrivé la veille à Itlidah, et d'en prendre un qui fit entrer plus directement la colonne expéditionnaire dans la plaine. Les Kabyles qui l'attaquaient étaient au nombre de plusieurs milliers * . Il y eut un moment où le lieutenant général Després, qui s'était aventuré seul en avant pour explorer le pays, courut des dangers ; les Kabyles se dirigeaient vers lui ; un cri s'éleva : « Le général Després va être enveloppé ! » Aussitôt le maréchal de Bourmont mit l'épée à la main, et, se lançant de toute la vitesse de son cheval, avec quatre ou cinq officiers et un peloton de chasseurs, assura la retraite de son chef d'état major vers la colonne. Plusieurs fois le maréchal conduisit lui-même les colonnes d'attaque. Le feu ne cessa qu'à la nuit, et les Kabyles ne disparurent qu'à Sidi-Hatd, à une lieue en deçà de BoulTariek. On mit sept heures à faire quatre lieues. Pendant celte marche, qui fut un long combat, la colonne conserva Tordre le plus parfait, et s'avança sans être

1 Ce rapport, daté du 28 juillet 1850, se termine ainsi : « Outre les militaires déjà cités, je dois recommander à Votre Excellence le lieutenant d'artillerie Kcrgorlay, le capitaine Camhray et le caporal Mauiières, du 2* régiment de marche d'infanterie légère; le lieutenant Ilabary et le sergent G robot, du 30e de ligne ; le sergent-major Lamy, du 25e; le sous-lieutenant Herbinger, du 34'; les sergents Merclé et Bataille, et le voltigeur Uuet, du même régiment; les capitaines des chasseurs Duez et Cazin ; le maréchal des logis Cbauvat, et le chasseur Yung, qui a tué quatre Arabes de sa main.

2 Nous empruntons ces détails à la relation de M. d'Aull-Dumcsnil, Expédition d'Afrique en 1830, page 138, et à celle de M. le capitaine d'état- major Péli^ier.

EXPÉDITION 1)K BUDAU. 485

un instant entamée, sans laisser un traineur en arrière, et en emportant avec elle ses morts et ses blessés 1 .

Un peu avant d'arriver à Bir-Touta, à une fontaine voisine de quelques figuiers, où le syndic des Arabes avait conseillé d'établir le bivac pour la nuit, le commandant en chef rencontra M. de Bois-le-Comte, major de cavalerie, envoyé en courrier par le président du conseil, pour lui porter des dépêches et les insignes du maréebalat. Les deux grandes joies de la campagne, la prise d'Alger et l'arrivée de la récompense de sa victoire, le surprenaient dans la douleur d'un deuil domestique. Amédéc de Bourmont était mort le lendemain de l'entrée de l'armée française à Alger, et le commandant en chef rapportait le cadavre de M. deTrélan, qu'il aimait comme un fils, quand on lui remit les insignes de sa nouvelle dignité militaire. « Ainsi ce malheureux général, dit le capitaine Pélissicr, n'a pu éprouver un seul instant de satisfaction pure dans le cours de cette campagne si glorieuse pour lui »

Telle fut l'expédition deBlidab. Elle fut entreprise, si l'on veut, d'une manière inopportune, après un avis trop tardif, cependant, pour qu'on pût le suivre, car il n'arriva que la veille du jour où l'expédition devait partir, et, si on l'eût brusquement contremandée , les Arabes et les Kabyles auraient considéré comme un acte de faiblesse et de peur l'abandon subit d'une expédition publiquement annoncée depuis longtemps*. On s'exagéra beaucoup, à cette époque, les inconvénients de cette journée, et cette impression est restée aux hommes qui, depuis, ont été à portée de bien connaître l'Algérie v. Au fond, l'expédition de Blidah mit plutôt en lumière notre situation véritable en Algérie, qu'elle ne fut la cause de cette situation. Nous avions pris la ville d'Alger, nous y avions détruit la domination turque, nous n'é-

1 Fernel, Campagne d'Afrique, page 172.

* Annales algériennes, tome I,r, page 102.

5 Cette observation est du baron Denniée, intendant général. Voir son écrit page 77.

4 Le capitaine d état-major Péliswer.

lions pas les maîtres de la Régence et des tribus arabes et kabyles de l'intérieur, qui ne pliaient qu'avec peine sous l'organisation turque, détruite par le fait de la conquête. Nous l'apprîmes ce jour-là, parce que nous sortîmes d'Alger pour nous avancer dans l'intérieur du pays; mais, un jour ou l'autre, il aurait bien fallu l'apprendre. La prise d'Alger était un fait accompli; la guerre d'Afrique commençait. Dans cette marche vers Blidah, suivie d'une retraite rapide, opérée en ordre, et dans laquelle la supériorité de la discipline donna au courage exerce d'une poignée d'hommes l'avantage sur une multitude d'ennemis, l'image de la longue guerre, qui nous attendait sur la terre où nous venions de descendre, apparaissait à la France.

Seulement la rapidité de celte retraite enfla la confiance des Kabyles et des Arabes, qui la prirent pour une fuite, et les hommes qui avaient cru que tout était fini avec et par la prise d'Alger, s'attristèrent en apercevant des obstacles qu'ils n'avaient point soupçonnés, (le fut ià le sentiment qui domina dans l'armée : elle voyait se rouvrir la carrière qu'elle croyait avoir fermée.

Le commandant en chef, qui, malgré les rares qualités de son esprit, ne pouvait connaître l'Algérie comme nous la connaissons aujourd'hui, revint de celte expédition avec un sentiment de vive irritation, qui se traduisit en mesures justifiées peut-être par les renseignements qu'il reçut, mais dans l'exécution desquelles les subalternes, et surtout les indigènes maures et juifs, mirent une violence et une avidité sans excuse, il crut que les Turcs laissés à Alger n'avaient point été étrangers à l'attaque éprouvée par nos troupes à ftlidah; il regarda cette attaque comme un guet-apens. lorsque peut- être elle était tout simplement une de ces agressions subites, inévitables dans un pays habité par des tribus indépendantes, ombrageuses et guerrières, il décida donc que les Turcs mariés seraient trans|>orlés en Asi»\ comme les Turcs célibataires l'avaient été. Jusque-là c'était Je droit de la conquête et le devoir du chef de l'expédition, du moment où il jugeait cette mesure nécessaire à la sécurité de l'ar-

Page 1