‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 120 sur 183 · EXPÉDITIONS DE BONE, TUNIS, OR AN · texte numérisé non relu

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vage. Entré dans la ville, M. de Lesseps annonça à la municipalité assemblée la prise d'Alger, l'envoi de la brigade Damrémont et la mission pacifique du commandant de la Bellone, qui la précédait. Ces nouvelles déterminèrent les habitants de Bône à reconnaître la souveraineté de la France. Néanmoins, comme la Bellone ne pouvait mettre à terre qu'une force insuffisante pour occuper et défendre la place, et que l'introduction des Français eut vraisemblablement engagé le dey à changer le blocus en attaque ouverte, il fut convenu que la capitulation par laquelle les habitants reconnaissaient la souveraineté de la France ne serait mise à exécution que lorsque le général Damrémont arriverait avec les troupes de débarquement.

C'est ce qui eut lieu en effet.

Un agent français, dont le nom s'est déjà rencontré dans cette histoire, M. Raimbert, ancien agent des concessions française en Afrique, était à bord de l'escadre; il avait conservé des intelligences dans la ville, et contribua avec M. Jules de Lesseps à persuader aux habitants de recevoir les troupes françaises dans leurs murs. Le général Damrémont prit aussitôt toutes les dispositions nécessaires pour s'établir militairement dans la ville. La soumission des habitants de Bône n'entraînait en aucune façon la soumission des tribus du voisinage qui la bloquaient. Il mit un bataillon à la Gasaubah de Bône, citadelle qui s'élève à 400 mètres de l'enceinte de la ville, et plaça le reste de ses troupes dans la ville même, et dans deux redoutes, construites à droite et à gauche de la route de Gonstantine. L'événement justifia ces précautions. Les 6, 7 et 8 août 1830, il fut trèsvivement attaqué; enfin, le 11, il y eut une attaque générale exécutée avec la plus grande vigueur, sous la conduite du cheik de la Galle, et que nos troupes ne repoussèrent qu'avec de grands efforts et après une lutte acharnée. Les Arabes vinrent se faire tuer jusque dans nos redoutes, où ils abordèrent les nôtres à l'arme blanche. Cette rapide campagne (it le plus grand honneur au général Damrémont1, à qui sa conduite in-

* Général de division et gouverneur de l'Algérie en t837.

telligente, modérée, prudente et ferme concilia en outre, les sympathies des indigènes, dont il respectait les usages et ménageait les intérêts.

Pendant que nos troupes combattaient à Bône avec un courage couronné de succès, le contre-amiral Rosamel paraissait devant Tripoli avec son escadre, et obtenait la satisfaction demandée. Le capitaine Louis de Bourmont, fils ainé du maréchal, envoyé à Oran pour recevoir la soumission du bey, terminait sa mission avec un égal bonheur. Il trouva en arrivant, le 24 juillet 185D, à six heures du soir, le bey bloqué par les tribus arabes, qui voulaient profiter de la chute du dey d'Alger pour conquérir leur indépendance. Chargé d'années et fatigué du pouvoir, ce bey ne demandait qu'à abdiquer entre nos mains, pour aller finir ses jours en Asie en y emportant ses richesses.

Le capitaine Louis de Bourmont, entrant en rapport avec lui, reçut de sa bouche cette assurance, et il lui remit une déclaration, dans laquelle il reconnaissait que « le seigneur bey, ses oiliciers, les soldats composant les troupes d'Oran, ainsi que les autorités, les principaux habitants de la ville, jouiraient de la faculté de se retirer où bon leur semblerait ou de demeurer, sous la domination du roi de France, dans le pays qu'ils habitaient aujourd'hui. » Pendant cette conférence, le capitaine Leblanc, commandant le brick le Voltigeur, mit à terre 110 hommes tirés de son équipage et de celui de YEndyinion, en leur prescrivant de s'emparer du fort Mers-el-Kébir, situé à trois lieues de la ville vers l'ouest, et qui était mal gardé par sa garnison. Ce fort, maîtrisant une des meilleurs rades delà côte septentrionale de l'Afrique-, offrait à la croisière un refuge assuré, et mettait en mesure de resserrer le blocus de la ville, dans le cas ou l'ennemi serait maître d'Oran. La garnison n'opposa pas la moindre résistance. Le capitaine Louis de Bourmont retourna à Alger sur le brick le Dragon, pour faire part au commandant en chef de cet événement, des résolutions du bey, et laissa la garnison française en possession du fort et appuyée par la présence des deux bâtiments qui restèrent en rade. Sur le rapport

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de son lils, le maréchal de Bourmont dirigea sur Oran le 21e régiment de ligne, une compagnie d'artillerie et 50 sapeurs, deux obusiers de montagnes, et donna le commandement de cette petite division à M. deGoutefrcy, colonel du 21* de ligne, auquel il prescrivit de mettre à la voile le G août pour se rendre à Oran.

Le même jour une expédition partait pour Bougie, sous les ordres de M. de Qualrebarbcs, lieutenant d'étal-major. Le commandant en chef avait cédé aux instances d'un habitant de cette ville nommé Mourad, qui s'était dit envoyé par ses compatriotes disposés à se soumettre à la France, et qui avait demandé pour lui-môme le titre de kaïd, en assurant que la présence d'un bâtiment de guerre suflirait pour faire arborer le drapeau français sur les murs de Bougie. Le résultat ne répondit pas aux espérances conçues. Pendant l'absence de Mourad, une de ces révolutions si fréquentes parmi ces populations mobiles et divisées en partis conlraircs, s'était opérée dans les esprits; son parti avait eu le dessous. Quand il descendit à terre avec un autre Maure, tous deux furent saisis et décapités, et l'on lit feu sur notre bâtiment.

Sauf cet accident, qui tenait à des circonstances particulières, la situation générale se dessinait d'une manière assez nette en Algérie. Dans les villes où la domination turque avait son siège, et surtout dans celles qui, situées sur la côte, étaient accessibles à nos vaisseaux, il y avait une disposition évidente à accepter la souveraineté de la France. Bône, Oran, se soumettaient; le bey de Tilery avait donné l'exemple de cette soumission ; mais les Turcs et les habitants des villes, surtout des villes maritimes, montraient seuls cet empressement à nous appeler. A Blidah, à Bone, comme à Oran, nous avions trouvé les tribus de la campagne, arabes ou kabyles, prêtes à se lever en armes contre nous. Cela se comprend. Les Turcs considérèrent, dans les premiers moments, la chute d'Alger comme l'arrêt de mort de leur puissance dans toutes les provinces de la Régence; les Maures, ou Iladars, habitants des villes, populations peu belliqueuses, cherchaient une protection; mais les tribus arabes et les tribus

kabyles surtout, races guerrières et indépendantes, qui n'avaient jamais accepté qu'à demi la domination turque, regardaient sa chute comme le signal de leur émancipation et levaient le drapeau contre nous.

Les nouvelles qui venaient d'Oran, de Bône, etc., donnaient, vers les premiers jours d'août 1850, au commandant en chef, l'espoir d'étendre la domination française aux principaux centres de la Régence d'Alger. On rédigeait , dans le style de l'Orient, les brevets d'investiture des chefs qui se reconnaissaient sujets et vassaux du roi de France, et on recevait leur acte de soumission et leur serment. Voici deux de ces pièces, qui sufliront pour donner une idée de ces protocoles.

o Au nom du Dieu tout-puissant, créateur du monde, « Je déclare reconnaître de bon cœur le roi de France pour mon souverain seigneur; promets de lui être fidèle et de le servir contre les ennemis qu'il a et qu'il pourrait avoir, et de lui rendre hommage dans la même forme et de la même manière qut* les bcys de Titery avaient coutume de (aire au pacha , dey d'Alger.

« Je reconnais recevoir du roi de France, Charles X le Victorieux, l'investiture du beylik de Titery, et je promets de lui (aire, en ma qualité de bey de Titery, tous les services, et de lui payer tous les tributs que moi ou mes prédécesseurs dans celle charge avions coutume de payer à la Régence d'Alger.

« Je prends l'engagement de maintenir les peuples habitants le beylik de Titery dans l'obéissance et la fidélité qu'ils doivent au roi de France, de maintenir le bon ordre et de faire bonne justice à tous, suivant les lois et coutumes du pays.

« Je compte sur l'engagement qu'a pris, au nom du roi de France, le général en chef commandant son armée en Afrique, que l'exercice de la religion musulmane restera libre, et qu'eu ma qualité de bey de Titery je recevrai au besoin du roi de France toute la protection qu'un vassal peut attendre de son souverain . »

De son côté, le général en chef, agissant «au nom de Sa Ma-

jesléle roi de France, Charles X le Victorieux, » déclarait recevoir l'hommage et la promesse de fidélité du seigneur Mustapha, et le nommer à la charge de bey de Titery, à condition que le seigneur Mustapha maintiendrait les peuples de son gouvernement dans T obéissance qu'ils doivent au roi de France.

L'acte d'investiture du bey d'Oran et celui dans lequel il prêtait foi et hommage au roi Charles X étaient rédigés d'après la même Formule.

C'était dans les derniers jours de juillet 18o0 que le bey d'Oran reconnaissait recevoir du roi de France, Charles X le Victorieux, l'investiture du beylick. Toutes les dérisions de la fortune, cet aveugle instrument de la clairvoyante Providence, et toutes les vanités des choses humaines sont écrites dans ce rapprochement que l'histoire rencontre sans le chercher, au détour d'un récit de guerre et d'administration , comme une de ces croix qui, placées au bord d'une route, font songer le voyageur éniK aux choses qui passent et aux choses qui demeurent.

Pendant que, sur le sol de l'Algérie, tout était plein de la victoire et de la gloire du roi Charles X, les événements de juillet 1830 s'accomplissaient en France. Dès les dernières journées du mois de juillet, les correspondances entre le gouvernement et le commandant en chef s'étaient ralenties. On eût dit qu'il se faisait un de ces silences précurseurs des orages et des grands événements. Une vague tristesse régnait dans l'armée. A ses yeux, la prise d'Alger avait terminé sa mission militaire : elle ressentait cette fatigue qu'on éprouve quand, arrivé au but, on n'est plus animé par l'excitation de la lutte. Désormais l'idéal qui fait fa ire les grands ef-

1<J2 HISTOinE DE LA CONQUÊTE D'ALGER.

torts et les grandes choses lui manquait. L'absence de nouvelles de France achevait de causer à tous un étonneinent mêlé d'inquiétude. Les vents n'étaient pas contraires, le temps avait été couramment beau, et les bâtiments qui arrivaient d'Espagne et d'Italie entraient sans obstacles dans la baie. Pourquoi ne voyaiton paraître aucun bâtiment venant des côtes de France? Cette question était sur les lèvres de tous ceux qui pouvaient parier t dans la pensée de ceux que les devoirs de leur position obligeaient à se taire.

Nous trouvons, dans une des dernières lettres écrites par le commandant en chef au prince de Polignac, président du conseil, des traces marquées de celte disposition des esprits. Celte lettre confidentielle offre d'ailleurs de l'intérêt, parce qu'elle contient l'expression de la pensée intime du comte de Bourmont sur la situation de l'Algérie, sur celle de l'armée, et sur les mesures à prendre envers l'une et envers l'autre.

Le commandant en chef commence par répondre à quelques questions qui lui avaient été posées : « Je ne connais pas assez, dit-il, le caractère des peuples, et surtout celui des hommes qui exercent une influence plus ou moins grande dans l'étendue de l'ancienne Régence d'Alger, pour pouvoir juger de leurs véritables dispositions à notre égard. Les Maures et les Arabes paraissent contents d'être délivrés de l'autorité des Turcs ; mais il ne s'ensuit pas que, dans les montagnes surtout, les Kabxles montrent le désir de se soumettre à l'autorité française. Cependant les cheiks les plus puissants dans les montagnes à Test du cap Matifou m'ont envoyé dire qu'ils étaient disposés à reconnaître l'autorité du roi, et qu'ils viendraient me trouver pour m'en donner l'assurance. Je les attends demain. »

Après avoir donné quelques détails sur les mesures prises pour Oran et Bone, sur la nécessité de remplacer le bey d'Oran, qui veut se retirer, et sur l'embarras de lui trouver un successeur dans un pays où l'on ne connaît ni les hommes ni les choses, sur l'effectif militaire nécessaire pour garder ces deux positions, le commandant en chef continue ainsi :j

« Les six autres régiments et tout l'état-major de deux divisions pourraient rentrer en France sans inconvénient pour le service du roi. Cette mesure diminuerait d'autant les dépenses, et je regrette beaucoup de n'avoir pas encore été autorisé à la prendre. Parmi les régiments de l'armée d'Afrique, il en est qui, depuis longtemps, ont été retenus hors de France pour le service du roi : je pense qu'il serait juste de les faire rentrer las premiers. De ce nombre sont : 1° le 1er et le 9* d'infanterie légère; tsT le 49e; ,V le 1 5e; 4° le 48e; 5° le 5V .

« La différence du langage et des mœurs s'oppose à toute communication sociale entre les troupes du roi et les habitants de cïï pays. 11 en résulte de l'ennui pour les militaires et un désir trèsgénéral de retourner en France. La rareté des nouvelles de France contribue encore à accroître ce désir de quitter l'Afrique. Je croirais utile de pouvoir annoncer aux régiments qui formeront les garnisons d'Oran, d'Alger et de Bône, qu'ils y seront relevés successivement par d'autres régiments venant de France, et que chacun peut compter qu'il retournera en France à des époques qu'on déterminerait de façon à ce que le dernier régiment revît la France au mois de mai prochain. C'est, je croîs, le seul moyen de garantir les troupes d'un découragement très-fâcheux et de la nostalgie.

a Je pense aussi qu'il serait à propos de faire venir ici quelques troupes de comédiens et de procurer à la garnison quelquesunes des distractions qu'on rencontre dans toutes les villes d'Europe. Ce désir de retourner en France se fait sentir dans tous les rangs de l'armée. Les officiers généraux n'en sont pas plus exempts que les autres, et je crois utile de les remplacer presque tous. lie lieutenant général baron Berthezène, les maréchaux de camp Achard et Munck-d'Uzer sont les seuls qui demeureraient volontiers à Alger. Le général Damréinont m'a paru convenir pour Boue ; mais, s'il est nommé lieutenant général, il sera bon, je pense, de le faire remplacer dans ce commandement. Il y aurait donc utilité à envoyer ici quatre nouveaux maréchaux de camp pour commander des brigades, soit à Alger, soit à Boue.

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soit à Oran. Les colonels de Goutefrcy, Hoirie, de la Chau, conviendraient à ces commandements, s'ils étaient nommés maréchaux de camp *. »

Telle était la situation de l'armée le 9 août 1850, lorsque le maréchal fit partir son fils aîné, le capitaine Louis de Bourmont, pour porter au roi les drapeaux pris sur l'ennemi, et les dernière millions du trésor de la Casaubah. On ne savait rien des événements de France; mais l'absence même de nouvelles répandait une inquiétude générale. Tous les soirs, les ofliciers, montés sur les terrasses des maisons, interrogeaient avec leurs longues-vues les profondeurs de l'horizon, et y cherchaient une voile qui ne paraissait pas

Le 11 août 1850, dans la matinée, un bâtiment de commerce de la maison SciHicrcs apporta à Alger une lettre de commerce écrite de Marseille par un Arabe, à la date du 2 août 1850, et que le juif Jacob-Cohen-Bacri communiqua sur-le-champ au maréchal. Nous avons cet extrait sous les yeux, il est ainsi conçu : « Par suite de l'ordonnance contre la presse et contre les électeurs, il y a eu beaucoup de troubles. Nous ne sommes pas trèstranquilles ici non plus. Dans ce moment l'on organise à Marseille la garde nationale. Ils sont restés à Paris sur le pavé près de 20,000 hommes, et le duc d'Orléans est proclamé régent. Le roi a quitté Saint-Cloud avec toute sa famille. Un événement aussi extraordinaire nous laisse, mon cher ami, dans un grand embarras. Les fonds ont essuyé une baisse de quatre francs. »

Telles furent les premières nouvelles de la Révolution de juil-

! Nous trouvons dans la correspondance du maréchal de Bourmont plusieurs lettres autographes qui Tiennent à l'appui de ces détails. Le général Valaié deinandeà rentrer en France, en motivant cette demande sur sa santé altérée depuis le 25 juin. Les généraux de brigade Poret de Morvan, de Mont li vaut, écrivant dans le même sens. Le même sentiment de lassitude se fait sentir dans l'administration. Le baron Denniée, après avoir déployé une activité remarquable dans cette campagne, réclame l'autorisation de rentrer en France, c Le misérable étal de santé dans lequel il est tombé, dit-il dans sa lettre datée du !) août 1830, le force à quitter Tannée. Il ajoute que tout le personnel administratif est fatigué, et qu'il importe au service qu'il soit renouvelé.»

let 1830 qui arrivèrent à Alger. Le brick avait apporté quelques lettres qui ajoutaient un pelit nombre de détails. Le drapeau Incolore, disait-on, était arboré à Paris et à Marseille. C'était une révolution. L'émotion de l'armée fut profonde. On demandait de tous cotés des explications sur des nouvelles aussi extraordinaires. On s'étonnait que le maréchal commandant en chel ne parlât point.

Le maréchal ne savait, dans la matinée du 11 août 1830, rien au delà de ce qu'avait appris l'armée. Aucune nouvelle olïicielle, on le comprend, ne lui était encore arrivée. Pour c almer l'agitation des esprits, il fit paraître, dans la journée, l'ordre du jour suivant, écrit à la Casa u bah et portant la date du 11 août 1830:

« Des bruits étranges circulent dans l'armée; le maréchal commandant en chef n'a reçu aucun avis officiel qui puisse les accréditer. Dans tous les cas, la ligne des devoirs de l'armée lui sera tracée par ses serments et la loi fondamentale de l'État. »

Cet ordre du jour ne contenta personne. Les uns le trouvèrent trop laconique et trop calme, les autres trop net et trop tranché. Malgré la loyauté de l'armée, les sentiments qui agitaient le pays se retrouvaient dans son sein. C'était une des difficultés de la situation du commandant en chef de l'expédition. Ce n'était pas la seule. On discutait beaucoup alors, parmi les officiers, sur ce qu'il y avait à faire dans cette grave circonstance; on a beaucoup disserté depuis sur le même sujet, et cette question vient aujourd'hui encore retentir dans l'histoire. Les plus ardents auraient voulu qu'on formât une division d'élite, qu'on l'embarquât avec l'assentiment de l'amiral, si on pouvait l'obtenir, et s'il le refusait, sans son assentiment, en se servant des bâtiments de commerce de la maison Seillières. On irait débarquer en France à la grâce de Dieu et du vent. D'après les nouvelles les plus fraîches, le roi et la famille royale avaient quitté Paris avec les débris* des troupes fidèles. Il fallait courir à son aide. L'apparition inopinée d'une division de l'armée d'Afrique sur un point du territoire français rallierait tous les

royalistes, et M. de Bon rm ont, à la tctc d'une armée, sauverait la monarchie française.

Tel était le projet, le plan qui était accueilli avec le plus de faveur par les jeunes et ardentes imaginations d'un grand nombre d'officiers dévoués. Mais il y en avait d'autres, et en grand nombre aussi, qui, peu favorables à la politique du ministère, étaient loin d'être dans ces dispositions. L'armée, suivant eux. devait suivre le mouvement et la fortune du pays. En essayant de prendre un parti tranché, ou pouvait craindre de faire éclater un conflit dans l'armée, en présence de l'ennemi. C'était le premier obstacle que rencontrait le maréchal de Bourmont.

Le second était dans les dispositions de la marine. Les officiers supérieurs de ce corps étaient, à part quelques exceptions, peu favorables au gouvernement royal. L'amiral Duperré, outre un esprit d'opposition prononcé, n'avait cessé, depuis le commencement de la campagne, de témoigner une antipathie marquée pour le maréchal de Bourmont. Ainsi, aux divergences politiques venaient s'ajouter les dissentiments personnels. L'armée ne devait donc pas compter sur le concours de la marine dans cette occasion.

Enfin il y eut bientôt une cause plus générale encore qui acheva % de paralyser les résolutions du commandant en cher. Le roi Charles X, en se retirant, avait donné un caractère légal à l'intervention de M. le duc d'Orléans dans les affaires, en le désignant comme lieutenant général du royaume. Par cette espèce de sanction accordée aux événements de 1830, il avait ôté à la situation le caractère tranché d une révolte tentée d'un côté, repoussée de l'autre, qui était nécessaire au marjchal pour enlever son armée. Les esprits prudents, qui sont nombreux partout, même dans les camps, trouvèrent dans celte circonstance de? objections très-plausibles contre tout ce qui pouvait être proposé d'énergique et de fort. La lieutenance générale de M. le due d'Orléans était un fait légal, et ce principe de légalité se communiquait à tous les actes qu'il faisait en cette qualité. De sorte que le commandant de l'armée française en Algérie pouvait être

NOUVELLE DE LA RÉVOLUTION DE 1830. 407 accuse., s'il levait le drapeau contre le pouvoir nouveau, d entrer en révolte contre une autorité instituée par le roi Charles X lui-

menât

La question discutée à cette époque dans l'armée, et bien souvent repnsc depuis, nous semble donc résolue pour l'histoire Ceux qui objectent que le maréchal de Bourmont, avant des pleins pouvoirs qui lui permettaient de destituer l'amiral Duperré et de prendre le commandement de la fiotle, était maître de saisir la dictature, nous semblent ne pas mesurer la distance qu'il y a entre le droit et la faculté de faire une chose. Tant que Charles X était sur son trône, ces pleins pouvoirs étaient efficaces, ils eussent ete obéis. Charles X tombé, ce n'était plus qu'une lettre mortela branche périt avec le tronc d'où lui vient la séve. Dans ces circonstances, le commandant en chef résolut d'attendre des nouvelles plus positives sur l'état des choses pour prendre un parti décisif. Il avait de grands devoirs comme chef d'armée; il ne pouvait oublier que l'honneur, la vie de trente mille Français lui avaient été confiés; il en répondait à la patrie. Les nouvelles officielles vinrent bientôt. Un bâtiment arriva dans l'après-midi du même jour 11 août 1810, ef, après avoir communiqué avec I amiral, repartit le jour même pour la France.

Le soir, à dix heures, le maréchal, au lieu du paquet énorme qu'il recevait ordinairement, ne reçut qu'un simple pli. C'était une lettre du général Gérard, qui l'invitait, au nom du gouvernement provisoire, à rester à Alger, en ajoutant « que, d'heureuses circonstances Payant séparé de ses collègues, il n'avait pas à redouter leur sort ; que la France lui savait gré de ses succès et que le gouvernement saurait le récompenser de ses services ». »

Le maréchal fit assembler le lendemain, à huit heures du matin, un grand conseil ; il invita l'amiral Duperré à s'y rendre. « Monsieur l'amiral, disait-il dans sa lettre, dont la minute est sous nos yeux, les dépêches que je viens de recevoir exigent

« Ce ne fut que le 10 avril 1832 que le maréchal de Bourmont fut déclaré démissionnaire pour refus de serment. Il dépendait donc de lui de conserver la dignité de maréchal.

que j'aie l'honneur d'avoir un entretien avec vous le plus tôt possible, et je vous prie de vouloir bien me faire savoir si vous pourriez venir à terre. Comme il s'agirait de Iraiter jusqu'au détail des mesures à concerter, peut-être jugeriez-vous convenable d'amener M. l'amiral major général de l'armée navale, qui s'entendrait avec nous et avec le lieutenant général Després . »

L'amiral Duperré déclina cette proposition. La réunion eut lieu le lendemain. Le maréchal, commandant en chef, les trois généraux commandant les divisions, Berthezène, Loverdo, des Cars; le chef d'état-major général Després; les généraux Valazé et Lahitte, tous les chefs de corps assistaient à ce grand conseil. L'amiral Duperré, absent, s'était fait représenter par le contreamiral Mallet. Le maréchal de Bouruiont ouvrit l'avis de rembarquer l'armée, à l'exception de 12,000 hommes, qui resteraient pour garder Alger, d'aller retrouver à Toulon la division de réserve de 12,000 hommes, de marcher sur Lyon avec ces troupes et toutes celles qu'on pourrait réunir, et de mettre cette force à la disposition du roi. La majorité se rallia à ce plan, et l'on décida qu'il serait communiqué à l'amiral Duperré, dont le concours était nécessaire. Trois officiers furent chargés de cette mission : le général Després, le général Munck-d'Uzer et le général Lahitte, qui avait quelque ascendant sur l'esprit de l'amiral, à cause delà faveur bien counue dont il jouissait auprès du Dauphin.

Quand on lit la communication à l'amiral Duperré, il répondit, comme il était facile de le prévoir, qu'il ne pouvait prêter le concours de la marine. Après trois heures de discussion, il motiva son refus en disant qu'il ne le pouvait pas, parce qu'une partie de sa flotte était à Bône et à Oran, qu'il ne le voulait pas, parce qu'il avait déjà envoyé son adhésion au gouvernement provisoire 1 . Tout fut dit. En dehors du concert des armées de terre et de mer. il n'y avait que des aventures impossibles, sans proût pour la cause royale qu'on aurait voulu servir, et pleines de compromissions pour l'armée et la France. Arrêter l'amiral Du-

1 Détails communiqués par la famille du marée! aide Bouniioiif .

perré au milieu de sa flotte, c'était, dans tous les temps, un coup bien hasardeux. 11 devenait impossible dans ce moment, car l'amiral, tenant la Provence à un kilomètre de tout autre bâtiment, se gardait militairement et ne laissait monter personne sur son bord. D'ailleurs, cette tentative de violence aurait révolté l'armée navale, et n'aurait point trouvé de concours dans une partie de l'armée de terre *. 11 y avait là une force des choses contre laquelle on se débattait en vain. Les mêmes causes qui avaient fait prévaloir la révolution en France empêchaient, à plus forte raison, qu'on pût trouver à Alger des moyens efficaces de lutter contre elle. Il était impossible de faire à Alger ce qu'il était déjà difficile de faire à Paris. Cette révolution s'était opérée en trois jours; mais elle avait été préparée pendant des années. Elle était dans le courant des passions et des idées, et tous les partis y avaient travaillé par leurs préventions, par leurs prétentions, par leurs malentendus, leur inexpérience du gouvernement représentatif, et leurs fautes.

A mesure que l'émotion passionnée qui suit de pareils événements tomba, et quand la froide raison vint contrôler les premiers mouvements de l'imagination, le commandant en chef, dont l'esprit était aussi juste qu'élevé, comprit son impuissance. Il sentit qu'au milieu de sa douleur il lui restait un grand devoir à remplir envers son pays. On ne pouvait rompre avec la flotte sans exposer l'armée expéditionnaire à un désastre. Les derniers millions de la Casaubah étaient partis avec le capitaine Louis de Bourmont pour la France; on n'avait qu'un mois de solde en caisse, deux mois de vivres dans les magasins. Il fallait maintenir les deux armées unies, entretenir l'harmonie dans l'armée de terre, sous peine de provoquer un retour offensif des Arabes, faibles devant notre union, mais prêts à profiter de nos

1 Nous lisons dans la première édition des Annales algériennes de M. lo capitaine d'état-major Pélissier : « Un parti s'était formé pour résister à toute scission entre nous et la France. Nous voulions qu'on reconnût la révolution. Un grand nombre d'officiers devait se rendre chei M. de Bourmont, » etc. Tome 1", page 368. (Paris, 1836.)

démêlés, et assez forts contre nous si nous avions deux drapeaux.

Le maréchal de Bourmont, tout en se promettant dans son cœur de sacrifier sa fortune militaire à ses convictions, immola sa douleur à l'intérêt du pays. H ne fut plus dès lors qif un noble gardien aux scellés delà dernière conquête de la monarchie. Il travailla à conserver Alger à l'armée française, et l'armée française à la France. 11 fut convenu entre lui et l'amiral Duperré que l'armée navale et l'armée de terre agiraient de concert, et qu'elles ne quitteraient point l'une sans l'autre leur drapeau . Cependant le commandant en chef rappela en toute hâte les expéditions d'Oran et de Bônc. Le temps où l'on pouvait songer à étendre la puissance de la France sur tous les points de l'Algérie était passé; une situation nouvelle imposait une nouvelle conduite. On ne savait si l'on resterait en paix avec l'Europe. 11 y avait à craindre surtout une attaque de l'Angleterre, irritée de notre conquête. Or Bône et Oran ne pouvaient être ravitaillés que par la mer, et des hostilités commencées par l'escadre anglaise de la Méditerranée auraient rendu extrêmement critique la situation des corps détachés dans ces deux villes maritimes La prudence ordonnait de concentrer toutes les forces de l'armée française dans la ville d'Alger. C'est ce que fit le maréchal.

Le colonel de Goutefrey reçut l'ordre de faire sauter les forts d'Oran du côté de la mer, afin qu'on pût occuper de nouveau la ville, quand on le jugerait à propos*. Cet ordre fut exécuté sans que les habitants y missent opposition, quoiqu'ils vissent cette destruction avec peine. Le bey d'Oran, à qui on offrait de le transporter en Asie, suivant la promesse qu'on lui en avait faite, préféra rester dans son beylik. L'arrivée des Français ayant déterminé les tribus arabes à lever le blocus, il exprima

* Ce sont les motifs donnés par le ruaréclial de Bourmont dans sa dépêche au ministre de la guerre, a la date du 15 août 1850.

• « Il sera toujours facile de s'emparer d'Oran, de Bougie, de Bône et de la Galle, qui, après Alger, sont les points de la côte les phis importants pour le commerce. » (Lettre de M. de Bourmont au ministre de la guerre, a la date du 15 août 1850.)

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