‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 131 sur 183 · ARABES · texte numérisé non relu

ARABES

mêlée, souvent suspecte aux dominateurs du pays, qui Mie la laissaient pas arriver aux premiers emplois, mais dont elle était cependant l'auxiliaire ; les Hadars, auxquels les européens donnaient le nom générique de Maures : c'était cette population dans les veines de laquelle coulait plus d'un sang, et dont le nombre s'était grossi par le retour des populations musulmanes et citadines chassées de l'Espagne; les Arabes, dont le séjour dans le pays remontait à l'ère de la prédication armée du Coran ; les Kabyles, une des races autochthones du pays; et enlin, sur l'une des frontières, celle du Maroc, les Mograbins (que les Grecs et les Romains appelèrent les Maures), peuple également indigène et dont le pays, le Mograb, signifie le couchant eu arabe. Les Arabes donnaient le nom commun de Berbères à toutes les populations autochthones qui, en dehors de leurs propres tribus, habitaient avec elles sur le sol. Il y avait en outre un assez grand nombre de juifs dans les villes, et un certain nombre de nègres répandus sur tous les points, mais surtout dans les contrées voisines du Sahara, à travers lequel ils viennent du Soudan.

Les Arabes n'ont point changé de physionomie, de mœurs, de caractère, de vie sociale, depuis les temps les plus reculés. Tels la Bible les a peints, tels on les retrouvait dans les plaines de l'Algérie : pasteurs nomades et cavaliers , abrités sous la tente, divisés, comme tous les peuples sortis de la race sémitique, en tribus de formes patriarcale, féodale et aristocratique, au lieu d'être divisés, comme les peuples de notre race, en communes attachées au sol. Chaque tribu (arche) se partage, lorsqu'elle est nombreuse, en subdivisions qui portent le nom de farca. Les farca ont chacune à leur tète un cheik principal qui prend quelquefois le titre de cheik des chetks. Ces chefs de tribus et de farca sont la plupart du temps héréditaires, toujours choisis, quand il y a élection, en raison de la noblesse de leur race et de leur valeur personnelle. L'organisation arabe est toute féodale. La farca, cette subdivision de la tribu, se subdivise ellemême en douars. Le douar est la réunion de plusieurs familles

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vivant sous des tentes. C'est la dernière fraction de l'unité élémentaire delà société arabe, la tribu, commune errante de ce pays, mais commune plus complète que la nôtre, car elle a les caractères attribués chez nous à l'État. Le douar, dans certaines parties de l'Algérie, a des terres en commun, et le chef du douar fait, chaque année, la répartition des terres à cultiver. Les tentes des douars, en laine noire ou brune, sont disposées en cercle, de manière a laisser dans le centre un vaste espace vide où l'on enferme, la nuit, les troupeaux, quand on craint les voleurs ou les bêtes de proie. Les chevaux sont entravés à des cordes tendues auprès de chaque tente ; les armes et les selles sont prêtes et à portée de la main, de sorte que le douar peut, en cinq minutes, être à cheval en cas d'alerte. Pendant que les guerriers prennent les armes, les femmes, les enfants, les vieillards, plient les tentes et les bagages et les chargent sur les chameaux et sur les mules. Le douar se trouve donc à l'instant prêt pour le combat ou pour la fuite. Les Arabes de l'Algérie, comme leurs ancêtres du Yémen, combattent surtout à cheval.

Il y a parmi eux deux aristocraties : l'aristocratie militaire et l'aristocratie religieuse. La première se compose des familles qui comptent, parmi leurs ancêtres, le plus grand nombre de guerriers illustres; la seconde, des familles qui ont eu. dans les générations précédentes, une longue suite de pieux marabouts. Les marabouts proprement dits sont des hommes qui se sont distingués par une dévotion singulière, leur science religieuse et leurs vertus; ce sont à la fois les saints et les lettrés de l'islamisme. Un de leurs privilèges, c'est de transmettre, avec leur sang, la noblesse religieuse, comme les guerriers illustres transmettent la noblesse militaire. On est marabout de naissance ; mais, pour jouir de l'immense influence religieuse attachée à ce titre, il faut avoir les qualités et les vertus qu'il suppose, et sans lesquelles il n'est plus qu'une dénomination honorifique. 11 ne suffit donc pas «le naître marabout, il faut l'être réellement1. On devient mara-

1 IWimu n\< iin'iliK

KABYLES. j*27

bout par une haute piété et de grandes vertus, comme ou cesse, en lait, de 1 être personnellement par une mauvaise conduite, sans cepeudant pour cela déshériter sa race. Les marabouts dignes de ce nom exercent une influence qui s'étend à toutes les populations musulmanes, sans distinction de nationalité. Pour un Kabyle comme pour un Arabe, un marabout est un marabout.

Les Kabyles, qui différent profondément des Arabes par leur physionomie extérieure comme par leurs lois et par leurs mœurs1, résident sur les parties montagneuses du Tell, depuis le Maroc jusqu'à Tunis : c'est là qu'à l'époque de la conquête arabe se sont réfugiés les premiers habitants du sol. Dans toutes les invasions, les montagnes sont le lieu d'asile du peuple vaincu. Ils ont des domiciles fixes, des habitations groupées et permanentes; les plus riches les construisent à plusieurs étages et en pierres, et les couvrent d'ardoises. Ces habitations forment des villages, qu'ils appellent dachour , et même de petites villes. Peuple laborieux et industrieux, leur existence offre de grandes analogies avec celle des populations des montagnes de l'Europe. Les irrigations, les murs de support, les aqueducs rustiques, construits en troncs d'arbres creusés et jetés sur des ravins, étaient en usage, au moment de la conquête française, chez ces laboureurs soigneux et habiles, qui fécondent par un travail intelligent un sol morcelé et partagé par héritages. Ils se livrent à l'industrie manufacturière comme à l'agriculture; travaillent les métaux, fabriquent des armes, entre autres des sabres trèsrenommés (//issfls), des canons, des tapis, de la poterie, des étoffes. C'est de leurs mains que sort la poudre fabriquée dans le pays Un assez grand nombre d'entre eux vont, dans leur jeunesse, travailler dans les villes du littoral, ou s'enrôlent en qua-

1 Les Arabes ont les veux et les cheveux noirs: les Kabvles ont souvent les yeux bleus, et leur teint est généralement plus blanc que celui des Arabes. Les Arabes ont le visage allongé et le col long; les Kabyles ont le visage carré et la tète mpprochée îles épaules. [La Guerre et le gouvernement de ÏAUjcrie, par M. Louis »le Bau<licom1.)

lité de soldats ; mais, comme les habitants des montagnes de la Savoie, ils retournent, dès qu'ils ont amassé un pécule, dans leur patrie, à laquelle ils sont profondément attachés. On retrouve dans leurs lois comme un reflet lointain du droit romain; leur constitution est toute démocratique, le principe de l'égalité y domine : c'est le peuple assemblé qui décide de tout, et qui nomme la djemma ou conseil. L'influence respectée des marabouts, qui surpasse celle de l'ami», ou chef du pouvoir exécutif nommé par la djemma, balance avec avantage les inconvénients inhérents à la démocratie. Rarement les tribus ont des grands clieiks permanents ; ordinairement elles ne les nomment que pour une circonstance transitoire , comme les Romains nommaient leurs dictateurs.

Les Kabyles professent le mahométisme; mais ils y mêlent beaucoup de superstitions sur les démons. Cependant on retrouve dans leurs mœurs, leurs institutions, qu'ils appellent des canons, et dans leurs usages, beaucoup de traits qui dénotent une ancienne influence du christianisme. La femme kabvle, au lieu d'être ré duite à l'abjection de la femme arabe, a quelque chose de la dignité de la femme chrétienne, et tient sa place au foyer domestique. Les pauvres sont l'objet de la préoccupation la plus touchante de leur djemma ; ils sont nourris à frais communs. Chez les Kabyles du Sahara, à la saison di>s dattes, chaque famille est tenue de désigner un palmier de son jardin, dont les fruits, remis à la mosquée, sont distribués aux indigents. Ces palmiers ont un beau nom : on les appelle les palmiers de l'amour de Dieu*.

Il est vraisemblable qu'à l'époque de la conquête les populations anciennes, ne trouvant pas toutes un asile sur les montagnes, refluèrent jusque dans le Sahara, dont elles peuplèrent les oasis : c'est la seule manière d'expliquer les ressemblances de physionomie, de couleur, d'usages, d'institutions, d'idiomes, qui existent entre les Kabyles des montagnes et les tribus saba-

1 Louis de Baiiriirourt, p. 2.V2.

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