MILICE TORQUE
heureux, qu'on promenait par les rues, lui mordit le bras, avala le lambeau de chair qu'il en arracha, en s'écriant qu'il voudrait qu'on le lui laissât dévorer tout entier.
Depuis cette révolution, l'élément turc, dominant la milice, maintint de sévères conditions contre les Koulouglis comme contre les Maures. On finit avec le temps par les admettre dans la milice; mais les hauts grades leur furent fermés. Ils purent déployer leur courage et leur talent comme rais dans la marine; mais l'entrée du grand divan leur resta interdite, et ils ne purent occuper les premiers emplois de l'État, sauf ceux de bey et tlekaid. On les craignait d'autant plus, qu'ils étaient d'intrépides soldats. Dès ce jour, la race turque, mélangée seulement d'un certain nombre de renégats chrétiens, alimenta la milice d'Alger. Il résulta de là que l'esprit militaire, conquérant, dominateur, ne fut point modifié par le patriotisme local. Les Maures n'eurent plus, dans la milice qui les gouvernait, des frères et des pères, ils n'eurent que des maîtres.
C'était ordinairement un des grands officiers du pachalik qui êlait chargé de l'enrôlement, sorte de presse militaire, et, pendant toute la durée de sa mission, il prenait le titre de bachadour. Tous ceux qui venaient s'inscrire, fussent-ils chargés de crimes, devenaient inviolables dès qu'ils étaient sous pavillon algérien. Cette circonstance explique le mépris et la haine des Turcs de Constantinople pour les Turcs d'Alger, qu'ils considéraient comme les derniers des hommes1, et qui au fait étaient le
1 On Ut ce qui suit, â l'appui de ce fait, ilans une Histoire du royaume d'Alger, par M. Laugier deTassy, commissaire de la marine pour S. M. T. C. «1 Hollande, publiée, en 1727, à Amsterdam : « Deux dames turques, qui {tassaient de Marseille au Levant sur une barque française, furent obligées de relâcher à Alger. Pendant que la barque resta dans le port, ces dames se réfugièrent au palais du consul de France. Quelque instance que leur fit Assan-Dey, <! accepter un palais appartenant au deylik, elles le refusèrent et ne voulurent avuir aucune communication avec les turcs d'Alger. » *
Ce qui donne de l'autorité à ce témoignage, c'est qu'il vient d'un homme q>ji avait séjourné longtemps h Alger, et qu'il est consigne dans un ouvrage i! -die a M. Durand de Bonncl, résidant pour le roi à Alger.
72 ALGÉRIE : ORIGINES fllSTORIQUES.
plus souvent recrutes dans la lie sanglante de la population européenne et asiatique de la Turquie, hommes de main, du reste, et suffisants pour le rôle de force, de violence et d'audace qu'ils avaient à remplir.
Embarqués à Smyrne ou à Constantinople, les Turcs étaient, aussitôt leur arrivée, incorporés dans un des régiments de la milice, qui conserva sa division par oudjacs, telle que l'avait établie Khaïr-el-Dinn, et classé dans une de ses sept casernes1. A partir de ce moment, il était soldé, il prenait le titre d'aniiouldach, jeune soldat. Au bout de trois ans, il devenait vétéran, et sa solde était augmentée. Outre la solde, il y avait des gratifications ou saïmas, tant obligées que volontaires, qui, une fois reçues, constituaient un droit acquis pour l'avenir; c'était le génie du pays, où l'on poussait si loin cette singulière habitude de transformer les bienfaits en dette, qu'on cite l'exemple d'un pauvre qui plaida devanl le dey et obtint gain de cause contre un marchand grec qui, lui ayant donné pendant un mois la charité tous les jours, refusait à son retour, après six mois d'absence, d'acquitter cent quatre-vingts réaux que le pauvre réclamait comme un arriéré de charité laissé en souffrance*.
Il y avait un maximum que le montant des sommes touchées ne dépassait pas. Le vétéran, suivant M. AValsin-Esterhazy, ne recevait pas au delà de soixante-deux francs pour quatre mois, ou deux cent quarante-huit francs par an. Cependant nous voyons un écrivain des premières années du dix-huitième siècle, qui avait vu les choses de près, M. Laugier de Tassy, évaluer la paye arrivée à son maximum, la paye ferrée, comme on l'appelait, à quatre-vingts saimes, ou six piastres courantes pour deux lunes,
1 Ces détails et les suivants sont, pour la plupart, empruntés à l'ouvrage remarquable de M. Walsin-Estcrhazy sur la Domination turque.
* Ce fait curieux, qui eut lieu en 1691 , sous le règne de Uagi-Chaban, est raconté fort au long dans Y Histoire du royaume (V Alger, par M. Laugier de / Tassy. L'auteur fait remarquer que si un étranger invite à diner un Turc qui vient le voir par honnêteté ou pour ses aiTaires, ce Turc se considère comme prié, toutes les fois qu'il se trouve, a l'heure du dîner, dans la maison de l'étranger.