CORSAIRES
élu lui-même dey d'Alger, ayant été accusé par l'officier turc qui était à son bord de n'avoir pas fait son devoir, reçut cinquante coups de bâton sous la plante des pieds et fut immédiatement renvoyé en course.
A partir de ce moment, la piraterie, sans cesser d'être exercée sur une très-vaste échelle, donna lieu à moins de ces grands coups qui avaient été frappés dans les temps précédents. Elle prit un caractère plus prudent et plus systématique; ce fut une industrie plutôt qu'une guerre. Ne rien donner au hasard, prendre chasse à égalité de forces, n'attaquer qu'à coup sur, dans la proportion de deux contre un, ou avec un grand navire contre un petit, telle fut la règle à peu près invariable de cette industrie malfaisante. Cependant Alger conserva de bons malins, parce que, sans leur donner aucune influence dans l'État, on les ménageait à cause des services qu'ils rendaient. En ren- Iraut au port, la prise était vendue, et le produit de la vente était ainsi partagé, en 1663 : douze pour cent pour le dey, un pour l'entretien du môle, un pour la nourriture des marabouts qui servaient dans les mosquées, la moitié du butin restant aux rais et aux armateurs, l'autre aux janissaires, soldats et officiers du vaisseau, la part de chacun étant proportionnée à son grade. Ces proportions n'avaient rien d'invariable: car, en 4724, le deylik avait un huitième, et l'autre moitié était partagée entre l'équipage turc et les armateurs ; la part des Maures et des chrétiens qui composaient le reste de l'équipage se trouvant probablement comprise dans cette seconde moitié. Un historien rapporte que, lorsqu'il y avait dans un vaisseau d'Alger, au moment où il faisait une prise, des passagers, quelles que fussentd'ailleurs leur nation et leur religion, on leur faisait leur part, parce que, disaient les Algériens, c'était peut-être leur présence qui, par un effet caché de la volonté de la Providence, avait porté bonheur à l'entreprise1.
La puissance algérienne, ainsi constituée, trouva un mode
' Histoire du royaume (C Alger, \m- M. Lnugier de Tassy.
d'organisation simple et puissant pour gouverner ses conquêtes dans l'intérieur du pays, ce fut l'institution des beys. Le bey était le mandataire armé du dey. Collecteur militaire de l'impôt en argent et en nature, il représentait la puissance turque au milieu des tribus arabes; il faisait sentir, quand il en était besoin, la pointe du glaive aux tribus insoumises, comme il étendait sa protection sur les tribus dociles. Le premier beylik, fondé par les deys algériens, fut celui d'Oran, qui remonte à l'année 1563; le premier bey d'Oran fut un soldat de la milice, Bou- Krididja, homme d'intelligence et d'énergie, auquel Hassan-Baba- Haroudj avait donné quatre-vingts tentes turques1. Comme la ville d'Oran était sous la puissance des Espagnols, le siège du beylik fut d'abord établi dans l'intérieur du pays, à Mazouna, petite ville entre Mostaganem et Tenez.
Le bey devait, une fois tous les ans ou tous les deux ans, plus tard tous les trois ans, car les époques varièrent, venir en personne à Alger, pour y rendre compte de son administration et y porter les impôts prélevés par lui. On voit le premier bey d'Oran se rendre à Alger dès la seconde année de son gouvernement, avec ses Turcs et les cavaliers maglr/cns; il porte lui-même le tribut, qui consistait alors en huit cents ziani d'or, trois cents mesures de blé, trois cents mesures d'orge, quatre-vingts tass de beurre, soixante-dix chevaux ou mulets de bât, et trois chevaux de premier choix. En général, les beys évitaient, autant que possible, le voyage d'Alger, malgré les honneurs qui leur étaient rendus dans celte ville, et envoyaient à leur place un kaïd. Ce voyage, en effet, représentait pour eux d'une manière effective ce qu'on appelle la responsabilité ministérielle dans les gouvernements modernes, et il arriva plus d'une fois aux beys d'être saisis et décapités à leur entrée dans la ville. Il est remarquable cependant que, lorsque les beys s'acquittaient exactement de leur charge, les deys nouveaux ne leur ôlaient pas leurs pouvoirs,
1 Chaque tente turque se composait de vingt-trois hommes. C'était donc un camp de dix-huit cent quarante hommes qui dominait toute la province d'Oran. (Domination turque, par M. Walsin-Esterhaiy.)
BEYS. - MAGUZEN. 77
quoiqu'ils eussent l'habitude de distribuer les grandes charges entre leurs créatures, lors de leur avènement. L'intérêt qu'ils avaient à faire administrer les beyliks par des hommes habiles, énergiques, et dont l'influence fut acceptée par les populations, prévalait sur toute autre considération. Cela remédiait un peu à l'instabilité du pouvoir central, dans un pays où les révolutions étaient si fréquentes et les régnes si courts.
Outre le beylik d'Oran, qui fut le premier établi, les beys en établirent deux autres. On appelait bey du couchant celui qui résidait dans le district d'Oran, bey du levant celui qui résidait à Constantine ; le troisième, nommé bey du midi, résida d'abord dans un camp, parce qu'il n'y avait point de ville dans toute l'étendue de son gouvernement; plus tard il s'établit à Tittery. Ces beys étaient aussi absolus dans leur gouvernement que le dey à Alger. Seulement ils lui répondaient de l'impôt qu'ils levaient à leur manière sur les tribus, et dont ils avaient leur part. Celte levée des impôts était la grande affaire de ces représentants locaux de la souveraineté turque. La crainte ou la force pouvaient seules les faire payer, et, chaque année, la perception des contributions ressemblait à une campagne.
Il faut indiquer les moyens par lesquels les Turcs étaient parvenus, malgré leur petit nombre, à maintenir leur domination sur une vaste étendue du pays et à lever, chaque année, les impôts1. Ils avaient profilé des divisions continuelles des tribus, et ils les avaient distinguées, dans les trois beyliks, en tribus maghzen et en tribus rayas. Les premières, qui étaient les plus influentes, les plus belliqueuses et les plus fortes, se chargeaient de lever l'impôt sur les autres, à condition d'y avoir part, et d'être elles-mêmes exemptées de toute contribution, excepté de la contribution religieuse. Elles payaient leur cote-part par cette espèce de service public, et toute la charge fiscale retombait sur les tribus rayas.
A cette force, qui ne coûtait rien au gouvernement turc et qui 1 Tous ces détails sont empruntés à l'ouvrage de M. Walsin-Esterhazy.
était considérable, car les Iribus maghzcn du bcylik d'Oran seul mettaient six mille cavaliers en campagne pour la perception de l'impôt, il fallait ajouter une force d une autre nature : c'était celle des noubas ou garnisons turques, qui, dans les derniers temps de la régence, étaient ainsi distribuées : quinze seflaris étaient à Alger1, en total trois cent quarante-cinq hommes de garnison ; il faut se souvenir que ce chiffre ne représentait que les Turcs dans les casernes, et qu'il y avait douze mille Turcs à peu près faisant partie de la milice et présents à Alger. Il y avait trois seflaris, total soixante-neuf hommes, à Mers-el-Debban ; trois, avec le même effectif, à un fort du côté de l'Harach, qu'on appelait Tizz-Ouzzou; trois à Boughni, dans le pays des Kabyles- Zouwawas; trois à Uamza, sur la route d'Alger à Constantine; trois à Sour-eUihozlan, entre Medcah et Alger; trois à El-Kol; trois à Zamoura, sur la route de Conslantine; cinq, total, cent quinze hommes, à Constantine; -cinq à Bone; cinq à Tebessa, entre Tunis et Constantine ; cinq à Biscra; cinq à Bougie; cinq à Tlemsen; dix, total deux cent trente hommes, à Oran; cinq à Mascara; cinq àMostaganeni. C'était donc mille neuf cent soixantedix-huit Turcs en tout répandus sur les points les plus importants de la régence, et occupant des postes militaires habilement disposés et la plupart situés sur l'emplacement des an ciens postes romains, tant ces anciens maîtres du monde étaient habiles à choisir les dispositions les meilleures pour dominer un pays.
En outre, lorsque les trois beys arrivaient, chaque année, à Alger pour apporter les impôts recueillis l'année précédente, et plus tard, lorsqu'au lieu d'y venir eux-mêmes ils y envoyaient leur premier officier ou khalifat, trois corps d'armée turcs, de deux mille hommes à peu près chacun, se formaient dans les environs d'Alger au dehors de la porte Bab-Azoum, et repartaient en même temps que le khalifat pour chaque bcylik, afin
1 La seffara, à proprement parler, la table-escouade, se composait de vingttrois hommes, comme la khoubba-tente. En p ami son, on comptait par table, en campagne, par lente.
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de faciliter par leur présence l'opération de la perception de l'impôt et de prêter dans l'occasion main-forte aux maghzens. Cette armée, qui se divisait en plusieurs corps pour suivre les maghzens dans les districts divers entre lesquels le pays se trouvait partagé, rappelait , en même temps, aux populations, la puissance des dominateurs du pays, et, par des coups de main rapides, la leur taisaient rudement sentir, s'ils essayaient de secouer le joug.
C'est à l'aide de cette organisation militaire puissante que la domination turque s'établit et se maintint si longtemps sur l'Algérie, malgré les avanies et les exactions de toute espèce qu'elle lit peser sur le pays. L'institution desbeys, leur influence, leur intérêt à soutenir la domination turque au service et avec le concours do laquelle ils s'enrichissaient; la création des maghzens, ces tribus puissantes, présentes sur les lieux, toujours prêtes à opérer de rapides et impétueuses razziascontre les tribus récalcitrantes, dont elles connaissaient les habitudes et les campements, et en outre intéressés à augmenter le nombre des tributaires, puisque leur profit s'accroissait proportionnellement à ce nombre; l'institution des garnisons turques qui occupaient les points fortifiés: les promenades militaires des trois corps d'armées turcs, qui se montraient sur tous les points des trois bevliks pendant la perception des impôts; enfin, chaque fois que quelqu'un des marabouts, personnages réputés saints dans le pays, excitait un soulèvement parmi les Arabes ou les Kabyles, une répression prompte et terrible exercée par une armée composée d'un noyau d'infanterie turque et d'une nombreuse et agile cavalerie arabe : tels furent les principaux moyens de la domination turque, dans un rayon si éloigné du centre de sa puissance, puisqu'elle s'étendit à la province de Constantine, à celle d'Oran et a celle de Titery.
11 faut ajouter que, lorsque les deux contrées voisines où les Maures avaient la plus grande part au gouvernement, c'est-àdire Maroc et Tunis, essavèrent de lutter contre les devs d'AIger, ceux-ci maintinrent avec une grande vigueur la supériorité de la race turque et leur firent éprouver, notamment à la
fin du dix-septième siècle, des échecs graves, avec des forces trèsinférieures, ce qui contribua à entretenir le prestige des armes turques dans tout le pays *. Sans doute ces succès furent mêlés de revers, mais on doit reconnaître qu'en science militaire, en discipline, comme en habileté politique, les Turcs se montrèrent très-supérieurs aux autres race© de l'Algérie. C'est là le secret de leur longue domination dans la contrée.
n APPORTS D'ALGER AVEC LES PUISSANCES EUROPÉENNES. COURSES. - PRISES. - ESCLAVES. - CHARITÉ CATHOLIQUE.
Il est plus difficile de comprendre comment cette domination a pu subsister dans un état de guerre presque continuel avec toutes les puissances maritimes de la chrétienté. Les Algériens, en effet, avaient autant d'intérêt à être en guerre que les autres puissances ont d'intérêt à être en paix. La guerre les enrichissait et la paix les minait. L'Algérie avait toujours au moins vingt vaisseaux de guerre, nombre qui ne pouvait pas diminuer, car, lorsqu'un de ces vaisseaux était capturé ou se perdait, les armatcurs étaient obligés de le remplacer par un bâtiment d'égale force, pour que la puissance maritime du deylik ne déclinât pas. En 1721, la force maritime d'Alger se composait de vingt et un bâtiments, dont le plus fort était armé de cinquante-deux canons , cinq en comptaient entre quarante et cinquante; il y en avait six de trente à quarante canons; quatre de vingt à trente ; le reste entre dix et vingt.
1 Ce furent Mulcy-Ismaél, roi de Maroc, et Mëhémct, bey de Tunis, qui éprouvèrent ces échecs. Le dey d'Alger n'avait, dans la première affaire, que six mille Turcs et quatre mille Maures contre soixante mille hommes; et, dans la seconde, trois mille cinq cents Turcs et quinze cents Maures contre vingtcinq mille hommes. {Histoire d'Alger, par M. Laugier de Tassy.)
COURSES ET PIRATEH1E. 81
Ces bâtiments formaient des croisières sur les routes commerciales , comme les pécheurs tendent leurs filets dans les eaux poissonneuses. Dans la Méditerranée les principales croisières surveillaient le détroit de Gibraltar, le cap de Gâte, le cap de Palos, le cap Saint-Martin, le cap de Creux, les îles Majorque et Minorque, Nice, le cap Corse, les îles de Saint-Pierre, la rivière de Gènes, la côte de Naples, la côte Ecclésiastique, la Sicile, Trapani, le golfe Adriatique; dans l'Océan, Cadix, Lagos, le cap Saint- Vincent, le cap de la Hogue, le cap Finistère, les îles Canaries, les îles Madère, les Açores. Les vaisseaux algériens pénétraient quelquefois jusqu'à Terre-Neuve, et il y en eut d'assez hardis pour venir jusqu'au Texel, où ils prirent des bâtiments.
Ce chiffre de vingt vaisseaux représentait le minimum des forces des corsaires algériens ; ils étaient plus nombreux quand le temps était favorable à la course. 11 y avait en outre un certain nombre de barques latines, et de bâtiments à rames qui prenaient la mer, pendant l'été, afin de pratiquer la piraterie.
11 est facile de se faire une idée de la perturbation que jetait dans le commerce européen ce brigandage permanent et systématique qui infestait les mers, aussi peu sûres que les grandes routes à la même époque, sans que le service de la maréchaussée y fût aussi facile. Les Algériens avaient l'avantage de n'avoir pas de commerce, de sorte qu'on ne pouvait leur rendre le mal qu'ils faisaient. Leur commerce, c'était la guerre. Ils la faisaient, non aux bâtiments armés, qu'ils évitaient autant que possible en se cachant sous un des pavillons européens, mais aux bâtiments marchands trop faibles pour se défendre avec chance de succès.
11 résultait de ces prises continuelles, de grandes richesses à Alger, richesses acquises non par l'échange, comme dans une situation normale, mais par la violence. Ces richesses étaient de deux genres : les marchandises et les esclaves, qui étaient aussi au nombre des marchandises. Ce n'était pas la moins précieuse de toutes, tant par le travail qu'on en tirait que par leur rachat, que le zèle et la douleur des familles tentèrent dès le début, et que cette sublime charité chrétienne, puissance des temps modernes
ALGÉRIE : ORIGINES HISTORIQUES, qui trouve des remèdes à toutes les misères, organisa bientôt sur une grande échelle.
En Espagne comme en France, des ordres se fondèrent pour la rédemption des captifs; les pères de la Merci et ceux de la Sainte-Trinité quêtèrent partout aûn de réunir les ressources nécessaires pour affranchir chaque année un certain nombre d'esclaves chrétiens, de sorte que les aumônes des fidèles donnaient les moyens de payer la rançon d une partie de ceux que leurs familles, trop pauvres, ne pouvaient rendre à la liberté.
On sait la tendre pitié que les esclaves chrétiens des puissances barbaresques inspirèrent aux saintes âmes, et le souvenir de saint Vincent de Paul, pris par les corsaires sur le golfe de Lyon, conduit sur les côtes de Barbarie, étudiant les misères des esclaves chrétiens en les éprouvant, et fondant des missions pour les racheter et les soulager, est resté populaire.
Ces captifs étaient de toutes les nations, de toutes les classes, de tous les âges, de tous les sexes, suivant les hasards de la mer. 11 existe, dans les récits des ordres rédempteurs, des légendes touchantes sur les aventures et les misères de ces prisonniers, au nombre desquels on compta le célèbre Cervantes, qui, avant d'écrire son Don Quichotte, fut longtemps esclave à Alger, esclave peu résigné, car il avait conçu la pensée de s'emparer de la ville en se mettant à la tète de ses compagnons de misère, et les Algériens disaient que tant que ce chrétien serait dans le bagne, il n'y aurait pas d'évasion d'esclaves, tant il avait réussi à donner à tous ses compagnons l'espoir de surprendre Alger. Parmi ces légendes, il en est qui racontent les épreuves, le courage, quelquefois le triomphe, tant la vertu a de puissance même sur les natures les plus farouches, d'autres fois le martyre de saints prêtres, de braves chevaliers de Malte, de jeunes filles, déjeunes hommes, et même de jeunes enfants1.
* C'est ainsi qu'on trouve dans le Voyage pour la rédemption de$ captifs aux royaumes d'Alger et de Tunis en 1720, par les PP. François Gomelin, Philémon de la Motte et Joseph Bernard, de l'ordre de la Sainte-Trinité, la relation touchante des aventures de mademoiselle de Bourk. Agée de neuf a dix