RAPPORT DE M. DE CLERMO.NT-TONNERRE
élever, ou se contenter de détruire ce repaire de pirates. Les difficultés de l'expédition étaient soigneusement pesées dans ce beau travail, les moyens de succès indiqués. La saison la plus favorable, le port d'embarquement, le lieu de débarquement, le nombre et la composition de l'année, la direction des opérations, les frais de la campagne, les avantages politiques, militaires, commerciaux, agricoles de la conquête, l'insuflisance du blocus, rien n'était oublié. Le rapport se terminait ainsi : « Les circonstances intérieures militent en faveur de l'expédition; l'opinion publique l'appelle, et, si le gouvernement ne l'entreprend pas, il faudra qu'il rende compte des motifs qui l'auront déterminé à rester dans une situation dont l'orgueil du pays s'indigne et qui ne froisse pas moins les intérêts commerciaux que la dignité nationale. Si, au contraire, un résultai glorieux vient couronner cette entreprise, ce ne sera pas pour le roi un léger avantage que de clore la session de 1 828 et de demander ensuite des députés à la France les clefs d'Alger à la main. C'est pour tous ces motifs, Sire, que je supplie Votre Majesté, au nom des plus chers intérêts du pays, au nom de l'honneur français, au nom •le sa propre gloire, de prendre une détermination par suite de laquelle vous vengerez la chrétienté, en même temps que vos injures, qui sera utile à la France autant qu'honorable pour votre régne, et à laquelle il faudra peut-être renoncer pour toujours si Votre Majesté diftere *. »
Le ministre de la guerre, comme il Ta raconté lui-même depuis, ne trouva d'abord pour appui dans le conseil que la voix solitaire de M. Frayssinous, ministre de l'instruction publique et des cultes. M. de Chabrol, ministre delà marine, se rallia, un peu plus tard, à sa proposition; mais ce fut tout. Le cabinet, présidé par M. de Villèle, en butte, à cette époque, à une opposition qui grandissait de jour en jour, et en outre préoccupé des affaires de Grèce et de l'éventualité d'un conflit avec la Turquie,
1 Xous transcrivons cotte conclusion sur imc copie, certifiée conforme, du rapport du M octobre 1827, dont nous devons l'obligeante communication ; M. le duc de Clcrmont-Tonnerre lui-même.
sentait que la vie politique se retirait de lui, et évitait plutôt qu'il ne cherchait de nouvelles complications. M. de Clermont- Tonnerre fit les plus grands efforts pour faire prévaloir son opinion dans l'esprit du roi, et il raconte ainsi lui-même les motifs de son insistance, ses démarches, ses prières et l'échec définitif de sa proposition : « Les circonstances intérieures me paraissaient surtout déterminantes. D'ahord, c'était retarder une dissolution intempestive à laquelle je m'opposais de toutes mes forces; en second lieu, je n'insistai pas moins sur la nécessité d'offrir une direction nouvelle à l'activité des esprits. Je rappelai même au roi une chose sur laquelle j'invoquais ses propres souvenirs, et qui est mon premier souvenir politique : c'est qu'au moment où la révolution était imminente, en 1788, heaucoup d'hommes sages appelaient de leurs vœux une grande guerre; j'ajoutai que j'avais alors entendu mon père et M. de la Porte discuter cette question. Non-seulement le roi se rappela ce que j'avais retenu des temps antérieurs, mais il ajouta que son opinion personnelle le faisait peneher pour ma proposition , soutenue alors par l'évoque d'Hermopolis seul. M. de Villèle demandait la dissolution de la chambre et une nomination de pairs; il était soutenu par les autres ministres et M. le Dauphin. Dans cette situation, je demandai au roi de vouloir bien entendre mon rapport tout entier. Il me l'accorda. Lorsque j'eus terminé, il réfléchit et me dit :
— Mon cher Clermont-Tonnerre, je ne vous cacherai pas qu'intérieurement je suis de votre avis. Eu général, je crois que, lorsqu'on a une semblable expédition à faire, il vaut mieux la faire sans tarder; mais, vous voyez, nous sommes en minorité. — Sire, répondis-je, le roi sait bien que mes collègues et moi nous avons dit au roi que nous lui soumettrions nos opinions, mais que nous obéirions tous, quelle que fût sa détermination, et qu'il n'y aurait pas de division dans le conseil. Votre Majesté peut donc ordonner en toute sécurité, sa volonté sera suivie. — Le roi hésita un moment et dit ensuite avec un profond soupir :
— C'est égal, j'ajournerai. — Sire, lui dis-jc, je fais des vœux bien sincères pour que le roi n'ait pas lieu de se repentir de cette dé-
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termination; mais il m'est impossible de ne pas le craindre1. »
Le roi ayant rejeté, peut-être dans la prévision de la chute prochaine d'un ministère qu'il ne défendait plus qu'à demi, la proposition d'envoyer une armée expéditionnaire débarquer sur la cote d'Afrique, et l'attaque par mer étant impossible, il ne restait plus qu'à continuer le blocus.