‹ Histoire de la conquête d'Alger, écrite sur des documents inédits et authentiques, suivie du tableau de la conquête de l'AlgérieChapitre 45 sur 183 · BLOCUS D'ALGER · texte numérisé non relu

BLOCUS D'ALGER

coups Je vent de décembre, ni les calmes plais de janvier, ni lcquinoxe de mars, n'éloignèrent la division française; et les Arabes ne cessèrent point d'apercevoir à l'horizon la grande figure du vaisseau amiral, entouré des mêmes frégates et des mêmes corvettes, comme une image menaçante de l'inévitable fatalité, si puissante sur les imaginations orientales.

Cette obstination héroïque, ce dévouement d'autant plus méritoire qu'il était, sauf de rares occasions, sans compensation de gloire, contribua certainement au succès de l'expédition en donnant aux Turcs et aux Arabes la conviction que rien n'était impossible à la marine française, capable de triompher de la mer et des vents. Nos jeunes marins avaient encore à triompher d'un ennemi inconnu aux populations paresseuses de l'Orient, ennemi né de la civilisation raffinée de l'Occident qui a imprimé à l'activité djs esprits un si vif essor, l'ennui. Pendant trois mortelles années, mener la même vie sur la même mer, se promener sur le même lillac, en vue de la même côte, avec les mêmes compagnons, savoir d'avance que le lendemain ressemblera au jour, comme le jour ressemble à la veille, c'est là, pour déjeunes marins, chose plus difficile que de braver les périls de la tempête ou les dangers enivrants de la guerre. Aussi c était une joie parmi eux quand un incident inattendu venait interrompre la monotonie de cette

|c signal de la retraite en tirant trois coups de canon à poudre, et ils s'enfuirent couverts d'opprobre. »

Nous avons préféré la version française, non-seulement parce que le loyal et intrépide capitaine Collet était incapable d'altérer la vérité à son avantage, mais parce que la version algérienne est contraire au bon sens et aux détails même dounés par l'feifler, qui cependant la reproduit. Que voulaient obtenir les bâtiments algériens en présentant le combat? Ils voulaient gagner la baute mer de vive force, pour exercer la piraterie. S'ils avaient été vainqueurs, pourquoi donc seraient-ils rentrés dans le port d'Alger? et d'où vient qu'à partir de ce jour ils se seraient résignés à subir le blocus? En outre, Pfciflcr nous a transmis l'opinion du dey lui-même sur l'issue du combat, et elle est peu conforme au récit officiel inscrit dans le Tachrifat. « Le dey, transporté de fureur, ditil, manda près de lui les capitaines, les accabla de reproches, les traita de lâches <* leur dit qu'il éprouvait la tentation de leur faire couper la tête. » Ce n'est pas ainsi qu'on reçoit des victorieux.

vie immobile, surtout quand cet incident fournissait un aliment à leur courage. Ils étaient tellement fatigués de leur inactivité, qu'un jour quelques-uns de ces jeunes gens descendirent sur le rivage et tentèrent, pour se distraire, d'escalader le fort d'Arzeu, et ne se rembarquèrent qu'après avoir échangé avec les Bédouins des coups de pistolet, pendant qu'il ventait frais et que la mer brisait ses vagues écumantes sur les rochers du cap Carbon.

Cette bonne fortune si rare d'un péril de guerre à courir, d'un coup de main militaire à tenter, échut au brick Y Adonis, en mission devant Oran, et commandé par le capitaine Ropert, homme d'activité, d'audace, d'énergie, à qui le repos pesait1. Le 14 mai 1828, il apprit par un navire toscan qui sortait du port d'Oran. et dont le capitaine fut mandé à bord du brick fi ançais, qu'il y avait dans ce port un navire de Marseille capturé sur la côte d'Espagne. Le navire français était amarré à quatre amarres, bord a quai, au fond du port d'Oran, sous le canon de Mars-el- Kibir. Dès que le capitaine Ropert eut reçu cette information, il réunit les officiers sur la dunette, et leur fit connaître sa résolution d'aller enlever aux Algériens leur capture, ou, en cas d'impossibilité, la brûler sous le feu de leurs batteries. Cette nouvelle sembla ranimer la vie à bord de Y Adonis. A l'instant les ordres furent donnés, les dispositions prises. Pendant qu'on achevait les derniers préparatifs, une voile parut à l'horizon. C'était le brick Y Alerte, capitaine de Nerciat. Les deux commandants, bien dignes de s'entendre, s'associèrent pour l'entreprise, et en partagèrent les hasards et l'honneur. \ À Alerte fournit sa chaloupe et sa barge; Y Adonis, sa chaloupe et son grand canot; chacun des bricks, cinquante hommes et ses officiers.

Après s'être rapprochés et avoir couru des bordées devant port d'Oran, pendant trois jours, pour lasser la surveillance de l'ennemi, l'expédition française, qui était réunie le 21 mai dans

1 Nous devons plusieurs de ces détails sur la croisière à noire ami M. le comte Albert de Circourt, alors emharqu ' sur le vaisseau amiral la Provence.

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la petite baie située entre le cap Falcon et la pointe tle Mars-el- Kibir, profita des premières ombres du crépuscule, si court dans ces latitudes, pour s'avancer. Il y avait à bord d'un de ces bâtiments un jeune homme qui portait un nom de bon augure, nom populaire dans la marine française, et qui allait dignement recevoir le baptême de feu, c'était l'aspirant Jean Bart. A une heure du matin, les matelots reprenant leurs avirons garnis d'étoupes pour amortir le bruit, les canots recommencèrent à marcher; le grand canot de Y Adonis, qui était le meilleur marcheur, précédait les autres, sous la conduite de l'enseigne de vaisseau de Vitrolles, en sondant à chaque brasse. C'est ainsi qu'on entra dans la baie, où tout était silencieux. Pendant trois quarts d'heure, on côtoya le rivage à la distance d'un jet de pierre; les hommes retenaient leur haleine, les avirons touillaient avec précaution : le moindre bruit eût sulïi pour donner l'alerte. A deux heures un quart, Mars-el-Kibir dressait sa masse colossale devant nos marins. Deux bâtiments, au nombre desquels était celui que l'on voulait enlever, étaient amarrés au pied du fort. Un Qui vive! retentit à bord d'un de ces bâtiments; l'escadrille française continua à avancer vers le second s^ns répondre. En moins d'un instant l'enseigne de Vitrolles, donnant l'exemple, sautait sur le bâtiment objet de l'expédition: nés marins, s 'élançant à sa suite, surprenaient les Maures qui, gardiens de la prise, s'étaient attardés pour fumer, parce qu'on était dans le ramazan, où la nuit dédommage du jeûne sévère de la journée; ceux-ci, effrayés de cette brusque attaque, s'enfuirent à terre en poussant de grands cris qui, répétés do proche en proche, répandirent l'alarme. Les coups de fusil commencèrent à retentir; cependant les quatre embarcations se jetaient comme des oiseaux de proie sur le brick capturé, le prenaient à la remorque après avoir coupé les amarres à coups de hache, et, faisant force de rames, s'éloignaient rapidement en entraînant leur conquête. Dans ce moment, les canons de Mars el-Kibir commencèrent à tirer; puis les forts, s'éveillant de proche en proche, C.régorio, Lamouna, Sainte-Croix, le Châtenu-Yieux d'Oran, le

Château-Neuf, jusqu'à Top-Hana-el-hen-Mohammcd, s'appelèrent et se répondirent, et la côte s'alluma sur plus d'une lieue. Pendant ce temps, l'escadrille française s'éloignait toujours; mais on n'était que quatre à l'arrivée, on élait cinq au retour : Y Arlequin était redevenu français. Reconquis par ce coup de main héroïque, au fond du port ennemi, le brick marseillais, sur lequel on avait placé une voile, fut bientôt hors de la portée des batteries; et Y Adonis et Y Alerte, qui, prêts à entrer dans le port, en cas de besoin, et à s'embosser pour engager avec les forts une action décisive, attendaient sous petites voiles l'escadrille, s'éloignèrent bientôt avec de joyeux hourras, aux premiers rayons du jour, et allèrent reprendre leur position.

Dans son rapport sur ce hardi coup de main, le capitaine Ropert s'exprimait ainsi :

« Commandant par intérim le blocus d'Oran, et après avoir eu connaissance que le brick Y Arlequin, capturé l'année dernière sur notre commerce, était mouillé dans ce port, je pris la résolution de l'enlever ou de le brûler. Après deux tentatives, le 22 de ce mois (mai 1828) je lis pénétrer quatre embarcations de Y Adonis et de Y Alerte, lesquelles, malgré de grands obstacles à vaincre pendant une heure sous le feu des batteries, l'ont remorqué hors du port. Pendant l'action, les deux bricks, sous petites voiles, près des fortifications, étaient disposés, pour une affaire décisive, à rentrer dans le port au besoin, en s'embossant. L'ordre le plus parfait a régné dans l'expédition, mes ordres ont été exécutés ponctuellement. Je dois l'attribuer à la franche coopération du capitaine de frégate de Nerciat, qui m'a secondé de tous ses efforts, à la belle conduite des officiers qui commandaient les embarcations, et au dévouement de nos jeunes marins qui recevaient les boulets et la mitraille aux cris de Vive le roi !

a Dans mon grand canot, commandé par l'enseigne de vaisseau de Vitrollcs, qui le premier est monté à bord de Y Arlequin, se trouvait le jeune Massas, qui s'est très-bien conduit. »

Le contre-amiral Collet (son beau combat contre l'escadre

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algérienne lui avait valu ce grade) ajoutait, en envoyant ce rapport au ministre de la marine : a M. Ropert m'a fait à ce sujet l'éloge de MM. Danguillecourt, deSandford, lieutenants devaisseau, de Vitrolles, enseigne, Jean Bart, élève de première classe. »

A la suite de ce brillant fait d'armes, il y eut des décorations données aux officiers indiqués, et le jeune Jean Bart fut nommé enseigne de vaisseau *.

Peu de temps après, le contre-amiral Collet fut obligé, à son grand regret, de quitter son commandement. Cette année de labeur avait achevé d'user sa vie. Depuis quelques mois déjà, on ne le voyait plus paraître sur le pont de son vaisseau, et les marins, dont il était à la fois la terreur et l'idole, prononçaient son nom avec inquiétude. Cependant, comme l'âme, sans cesser d'être invisible, e*t présente dans tous les mouvements du corps, le contre-amiral Collet, sans sortir de sa chambre, imprimait partout le mouvement. 11 ne quitta le vaisseau que pour aller mourir. Ce furent de tristes adieux. Ses officiers défilèrent tous successivement devant lui, il leur serra la main, après les avoir remerciés de leurs bons services et leur avoir exprimé le regret d'être obligé de se séparer d'eux. — « Je serai, leur dit-il, bientôt là-haut (il voulait dire à Paris), et j'y demanderai justice pour tous. » Quand le dernier des aspirants passa devant lui et lui présenta la main, il la saisit, la serra, puis la repoussa comme un homme à bout de forces et de courage; cette rude nature était vaincue par l'émotion, et on l'entendit éclater en sanglots. H fallut le porter et le passer à bras comme un cadavre par le sabord d'arcasse. Cette scène d'adieu avait lieu à Mahon. On conduisit le contre-amiral à Toulon; le '20 octobre 1828, il était mort.

Le capitaine de la Brctonnière lui succéda dans le commandement de la division navale devant Alger. 11 s'était fait remarquer à Navarin par un trait honorable. Le vaisseau qui avait pre-

* Annales maritimes, tome XXXV, \av 0î9.

m HISTOIRE DE LA CONQUÊTE D'ALGER.

cédé le sien avait mouillé un peu en arrière de son poste de bataille, de sorte que, lorsque le tour du capitaine de la Bretonnière arriva, sa place se trouva hors de portée. « Mon commandant, dit le lieutenant de vaisseau Bruat, officier de manœuvre, vous êtes à votre poste. — Monsieur, reprit le capitaine de la Bretonnière, mon poste est au milieu du feu. — 11 sulïil, je vous y conduirai, mon commandant. » H tint parole et le conduisit fort avant. Le vaisseau du capitaine de la Bretonnière fut de ceux qui se distinguèrent le plus dans la journée.

Le 2j octobre 1828, le nouveau commandant de la division navale devant Alger détruisit quatre corsaires algériens, montés « hacun par soixante hommes et armés de six pièces de canon, qui, naviguant dans la baie de Sidi-Ferruch, cherchaient à se mettre à l'abri sous les batteries du port Caxine. La Provence , capitaine de la Bretonnière ; la frégate la Constance , capitaine » de Kergrist; le brick Y Alerte, commandé par M. de Nerciat, capitaine de frégate, qui avait eu une part si honorable dans la reprise de Y Arlequin ; le brick la Champenoise, commandé par M. Vallin, lieutenant de vaisseau ; et la frégate la Flore, qui venait de Mahon , donnèrent la chasse à ces corsaires , en firent sauter deux, obligèrent les deux autres à s'échouer à la cote, balayèrent, par leurs décharges, la plage couverte de Bédouins, envoyèrent des embarcations pour appliquer aux bâtiments échoués des chemises soufrées, et firent taire deux batteries de quinze canons de gros calibre dont étaient armés les forts, qui protégeaient de leur feu les bâtiments corsaires. « La nuit commençait à se faire, dit le commandant la Bretonnière dans son rapport, et la brise à mollir. Je fis signal de ralliement, en témoignant à ma division ma satisfaction du résultat de notre engagement. Sans ces deux circonstances, qui m'ont forcé de m 'éloigner, je me proposais d'effectuer un débarquement pour twclouer les pièces et achever de démolir les batteries *. »

On n'obtenait pas toujours des résultats aussi heureux, en

1 Annales maritimes, tome XXXVI, page 654.

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parvenant aménager le sang français. La division du blocus dut payer plus d'une fois son tribut aux périls de celte côte inhospitalière et de cette mer difficile1.

Le 18 juin 1829, le capitaine de vaisseau Latreyte, commandant la frégate VIphigénie, et par intérim la station devant Alger, ayant aperçu dans la brume une felouque qui longeait la côte, lui donna la chasse, de concert avec la frégate la Duche&se-dc- Bsrry. Comme la felouque algérienne s'était réfugiée à la côte, il fit armer en guerre trois de ses embarcations et trois de celles de la Dache$se-de-Berry, et les envoya vers la felouque pour la détruire, en prescrivant d'éviter de descendre à terre. La tradition maritime rapporte qu'une omission grave avait été coinmise : on n'avait point mis à bord des embarcations les grappins qui leur sont nécessaires pour se haler au large et ne pas dériver vers la côte. Un des canots commandés par l'enseigne de Lalande-Calan fut porté à terre par la lame , et, les Bédouins assaillant en force nos marins jetés sur le rivage, les trois canots de la Duchesse-de-Berry tirent debout à terre pour aller secourir de plus près leurs camarades engagés. Là commença une lutte très-vive. Les Bédouins, au nombre de cinq cents, furent mis en mite par cette poignée d'hommes, et la felouque brûlée. Mais ce succès fut chèrement acheté, à cause de la difficulté extrême qu'éprouvaient les embarcations à s'éloigner de terre. « Deux élèves de la marine, disait le commandant Latreyte, MM. Bargignac et Cassius, ont payé de leur vie l'impétuosité de leur courage : ils méritaient de périr dans une occasion plus importante. Un autre, M. de Trédern, a été légèrement blessé. MM. Deatrémau et Kerlero de Rosbo, aussi élèves, non moins braves, mais plus heureux, ont mérité de justes éloges*. » Le commandant signalait à la bienveillance du gouvernement le lieutenant de vaisseau Chieusse, qui s'était rendu à la nage à la côte pour hâter l'exécution de ses ordres, et le jeune enseigne de

» Mare aaevum, importuosum. (Salluste.) * Annules maritime*, tome XXXIX, page 74.

m UISTOinE DE LA CONQUÊTE D'ALGER.

Sercey, qui, alleint d'une balle près du genou, n'avait pas cessé de donner des soins à l'embarquement de ses marins. Notre perle s'était élevée à vingt-cinq hommes, et nous fûmes obligés d'abandonner trois de nos canots.

Si les ordres supérieurs n'avaient point été irréprochables dans celte circonstance, et si l'omission de précautions essentielles rendit le Rembarquement difficile, impossible pour plusieurs, le dévouement des otticiers et des matelots fut au-dessus de tous les éloges. 11 y eut des traits d'héroïque abnégation dignes d'être mentionnés par l'histoire. L'aspirant Cassius, pressé par un de ses matelots de se jeter à la mer pour échapper aux Bédouins, dont le nombre grossissait à vue d'oeil, et regagner le brick à la nage, répondit qu'il ne savait pas nager. « Venez toujours, mon lieutenant, répliqua le matelot; je sais nager et je vous porterai. » Cassius jeta sur lui un long regard. « Merci, lui dit-il; tu ne me sauverais pas et tu te perdrais. Va-t'en, je t'ordonne de le jeter à la mer et de regagner le bord. » En même temps, il se jeta lui-même, le sabre au poing, au milieu d'un groupe de Bédouins, et mourut en soldat.

Le blocus, maintenu devant Alger pendant trois ans, devait se fermer sur un épisode plus douloureux encore. Au mois de mai 1800, deux bâtiments qui faisaient partie de la station navale, le brick le Silène, commandé par le lieutenant Bruat, et Y Aventure, commandé par le lieutenant d'Assigny, naviguant par une brume épaisse et un vent très-fort, échouèrent près du capBengut, à trente-six milles du cap Caxine1. Le sauvetage des deux équipages, dont l'effectif s'élevait à peu près à deux cents hommes, se fit avec ordre; mais, les poudres étant mouillées, les officiers, consultés, crurent que le meilleur parti à prendre était de se rendre aux Kabyles qui descendaient par

1 Rapport adressé à S. E. le ministre de la marine et des colonies, par M. d'Assigny, lieutenant de vaisseau, contenant les détails et les résultats du naufrage, le 15 mai 1850, près le cap Reiigut, à trente-six milles du capCaxim*. des deux bricks Y Aventure et le Silène, qui faisaient partie de la station navale devant Alger. (Annales maritimes, tome X LU, page 711.)

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