BLOCUS D'ALGER
bandes do leurs montagnes, et de demander à cire conduits à Alger, en se faisant passer pour Anglais. Un matelot, originaire de l'île de Malte, leur avait suggéré celte ruse, et il leur servit d'interprète auprès des Kabyles, dont il parlait assez couramment la langue. La ruse réussit d'abord. Les Kabyles conduisirent les Français dans un de leurs villages, peu éloigné de la mer, et ils envoyèrent un exprès pour avertir le dey de l'événement. Quels ordres reçurent-ils d'Alger, et quelle part le dey eut-il dans le sinistre dénoûment de cette aventure? Il est assez difficile de le démêler. Ce qu'il y a de certain, c'est que, le surlendemain de 1 echouement des deux bricks, les Kabyles séparèrent les naufragés en deux bandes, dont l'une fut conduite dans un village situé dans l'intérieur des terres, à plusieurs lieues du premier, où la seconde bande continua à séjourner. Le troisième jour, les Kabyles s'élancèrent vers le village situé dans l'intérieur des terres et égorgèrent leurs prisonniers. Deux hommes, un sous-officier et un matelot, échappèrent seuls au carnage; attaqués par trois Kabyles dans la chambre où ils étaient enfermés, ils s'armèrent d'une pioche et d'une cognée, tuèrent les assaillants, se réfugièrent dans les bois et parvinrent, au bout de huit jours, à gagner Alger. Tous les autres périrent. Quant à la bande de prisonniers demeurée dans le premier village, l'ordre arriva, dans la soirée du huitième jour, de les remettre au bourreau en chef de l'agha-eflcndi, envoyé pour conduire les prisonniers à Alger, et qui s'acquitta de sa mission.
D'après la version officielle répandue à Alger, le dey, quoiqu'il ne doutât pas un moment que les navires naufragés fussent des navires français, avait envoyé l'ordre de respecter la vie de tous les prisonniers et de les conduire devant lui; mais le eourrier, retardé par la crue du Buberah, dont la pluie avait «ronflé les eaux, arriva trop tard pour la moitié des naufragés. Dans l'intervalle, un navire français s'étant approché de la côte, canonna les Kabyles qui achevaient de piller les deux bricks ensablés, et tua le fils d'un de leurs cheiks. Ce fut alors qu'une
tribu de ces Kabyles, devenus furieux, massacra les Français qui étaient dans son village. D'après une autre version plus secrète, rapportée par le jeuhe Allemand qui , alors médecin du dey et captif à Alger l, assure la tenir d'un Maure chargé de lui enseigner l'arabe , et dont le rhum avait délié la langue , un ordre secret avait prescrit aux Kabyles de mettre à mort la moitié des naufragés.
Quoi qu'il en soit, quatre-vingt-six des prisonniers arrivèrent seuls sains et saufs à Alger. Les têtes de leurs malheureux compagnons, empilées dans des sacs, les y avaient précédés. Le dey les avait payées aux Kabyles sur le pied de cinq cents francs pièce. MM.Bruat, d'Assigny, et ceux de leurs compagnons échappés au massacre, trouvèrent, en arrivant, cent dix tètes, tristes et sanglants trophées, déjà exposées sur la petite place qui précède la Gasaubah, et livrées aux insultes de la populace. Le lendemain, comme ces débris humains, entrés en décomposition sous une chaleur de quarante degrés, répandaient une odeur "insupportable, le dey fit cadeau de ces têtes coupées à la multitude, qui les traîna jusqu'à la porte de la ville et s'en fit un jouet. Ce ne fut que plus tard, et lorsqu'elle fut lasse de les outrager, que le consul de Sardaigne, qui, en l'absence de tout agent français, avait accepté la mission de protéger nos nationaux, put envoyer des janissaires pour racheter ces têtes et leur donner la sépulture. Les survivants furent envoyés au bagne, et MM. Bruat et d'Assigny purent faire parvenir leur rapport au commandant de la station par l'intermédiaire du consul sarde.
Le blocus, malgré la persistance de la marine française, n'avait pas vaincu la résistance du dey. Le ministère de M. do Martignac, succédant à celui de M. de Villèle en janvier 1828, avait essayé, un an avant l'événement dont nous venons de parler, d'arriver à une transaction. Quoique la mission donnée, » la fin de juin 1829, au capitaine de la Bretonnière, commandant le blocus, eût un caractère diplomatique, nous sommes
• Simon Pfeifler.