TEMPÊTE DU 16 JUIN
de munitions étaient à bord, comme la plus grande partie des chevaux de trait et le matériel nécessaire pour le siège. La flotte portait la victoire, peut-être le salut de l'armée. Aussi tous les regards se tournaient-ils avec anxiété vers la mer pendant cette tempête. Yu du rivage, le spectacle qu'elle offrait avait quelque chose d'effrayant. Le vent poussait à la côte. Des torrents de pluie inondaient le camp; les plus gros bâtiments chassaient sur leurs ancres; les navires du commerce, moins en état de lutter contre la fureur des vagues, semblaient menacés d'une perte prochaine, et les bateaux-bœufs disparaissaient sous la lame. Les soldats étaient inquiets de ce qu'ils voyaient; les officiers plus érudits étaient en outre tourmentés par le souvenir du désastre de Charles-Quint, dont les espérances, après un débarquement heureux, avaient été ainsi ruinées par une tempête, et la mémoire du passé ajoutait aux craintes du présent.
Dans ce péril, on n'oublia point la précaution prévoyante qu'on avait prise de donner de doubles enveloppes imperméables aux caisses et aux ballots, afin de les lancer à la mer si le mauvais temps empêchait les vaisseaux d'approvisionner l'armée. « Lancés à la mer avec une incroyable célérité, dit l'intendant en chef, les caisses de biscuits, les tonneaux de vin, d'eau-de-vie, de farine, de légumes, les ballots de foin, les sacs d'orge et d'avoine, vomis avec la vague, venaient échouer sur le rivage1. » Le baron Denniée ajoutait dans son rapport du 26 juin : « L'aspect de la plage offrait le plus sinistre spectacle; tout était désordre et confusion, et cependant, à la (in du troisième jour, les approvisionnements, dont le rivage avait été jonché sur une étendue de plus de deux mille toises, étaient classés en ordre dans l'enceinte du camp retranché. »
Ainsi la mer avait, pendant la tempête, continué, comme un serviteur soumis, le débarquement des approvisionnements que les embarcations ne pouvaient plus faire, et la prévoyance humaine s'était servie d'un obstacle comme d'un moyen.
« Précis de la campagne d'Afrique, v*r le baron Denniée, page 24.
Les 17 et 18 juin, on continua l'opération du débarquement. Le camp retranché ressemblait déjà à une ville pleine de mouvement, de bruit et de vie. Des constructions de toute espèce s'y étaient élevées comme par enchantement. C'étaient des baraques de feuillages, des cabarets, des guinguettes alignées au cordeau, parmi lesquelles on distinguait l'enseigne du Pourvoyeur de Nantes. Des hangars pour abriter les malades avaient été dressés avec des charpentes taillées d'avance et dont on n'avait eu qu'à rapprocher les morceaux; comme il y avait peu de blessés et presque point de malades, l'intendant en chef avait pu prêter quelques-uns de ces hangars au lieutenant général Lahilte pour abriter ses poudres 1 . Tout était activité dans cette ruche militaire. Les fours y avaient été établis pour la cuisson du pain, les forges retentissaient sous le marteau, et l'alignement prolongé des caisses, des barils et des tonneaux formait des rues dans lesquelles on voyait circuler sans interruption les voitures qui transportaient l'immense matériel de l'armée.
Au dehors, jusqu'au 18 juin au soir, il n'y eut que des escarmouches. Cependant le feu était presque continuel. Les Arabes arrivaient sur nos avant-postes, de toute la vitesse de leurs chevaux, le corps penché en avant sur l'encolure pour donner moins de prise, s'arrêtaient à une petite distance, tiraient leur coup, puis, tournant bride, rejoignaient les leurs au galop. La longueur de leurs armes à feu leur donnait une supériorité de portée très-marquée sur nos fusils de munition. Ce ne fut qu'avec les fusils de rempart qu'on parvint à leur ôter cet avantage. Nos artilleurs, embusqués derrière des accidents de terrain ou de légers épaulements, prenaient le temps d'ajuster leurs adversaires, et faisaient de grands ravages dans leurs rangs. Ces engagements de tirailleurs, nécessairement amenés par le terrain accidenté et couvert de broussailles où nous opérions et par l'espèce de troupes qui nous étaient opposées, aguerrirent promptement nos soldats, à qui leur intelligence na-
1 Le général en chef disait dans son rapport du 17 juin : « L'état sanitaiic est toujours satisfaisant, Tannée ne compte que cinq fiévreux. »