‹ Histoire de la conquête de l'Algérie écrite sur des documents inédits et authentiquesChapitre 26 sur 58 · TRAITÉ DE LA, TAFNA · texte numérisé non relu

TRAITÉ DE LA, TAFNA

Tel était le traité de la Tafna, qui rendait Abd-el-Kader trop grand en Algérie pour qu'il n'employât pas sa puissance à grandir encore, et qui faisait une position trop étroite à la France pour qu'elle s'en contentât longtemps. Le général Bugeaud^ c'est la raison qu'il donne dans ses dépèches officielles, avait cédé à Tespoir de gouverner l'Algérie par les mains d'Abdel-Kader, ot c'était pour cela qu'il n'avait pas craint de le rendre si puissant \ Ce qu'il ne dit pas, et ce qu'il faut dire, c'est qu'il y avait une compétition d'amour-propre entre lui et le général Damrémont. Celui-ci était gouverneur général de TAlgérie, et cependant le général Bugeaud était dépêché à Oran auprès d'Abd-el- Kader avec Tordre de recommencer la guerre • s'il n'amenait pas l'émir à signer un traité favorable à la France. Le gouvernement de Juillet paya la faute qu'il avait commise de mal définir les pouvoirs du général Bugeaud, et de le rendre indépendant du gouverneur général* L'habile Abd-el-Kader profita de la rivalité qui existait entre eux, ouvrit à la fois des négociations avec

* ■ Je trouvais des avantages à lui céder plus, parce qn*il nons otTrait plas de garanties, plus de sécurité et plus d'avantages comroer> ciaax que des beys sans influence qu'on Tondrait établir entre rémir et nous. C'est cet ordre d'idées qui m*a dclerminé à outrepasser mes instrnctiops. > (Leitre du général Bugeaud à 11. le comte Noté, président du conseil; 29 mai 1837.)

148 BSSAl d'une TRAjKSACTlON AVEC ABD-EL-KADEB.

Tun et l'autre , et, en faisant craindre au général Bugeaud que le général Damrémont ne le gagnât de vitesse et de concession, il lui arracha le traité de laTafna, vraiment désastreux pour la France. Uespéranceque le général Bugeaud exprimait de gouverner l'Algérie par les mains de Témir était téméraire et vaine. Abd-el-Kader était de la grande race des ambitieux; il avait désespérances trop hautes et, il faut le dire, des sentiments trop élevés, des idées trop fières, pour consentir à être notre instrument. 11 se servait du général Bugeaud , qui avait cru se servir de lui. Ce fut alors qu'il tenta d'exécuter sur une grande échelle la pensée qu'il avait conçue d'élever un empire arabe sur les ruines de l'empire turc.

L'historien n^a point d'ennemis, et il a deux souveraines maîtresses, la justice et la vérité. Il faut être juste et vrai en parlant de Témir Abd-el-Kader : il fut à la hauteur de la grande mission qu'il s'était donnée. Si nous lûmes ses maîtres dans Tart de la guerre, nous apprîmes beaucoup à son école, relativement aux méthodes de gouvernement applicables à l'Algérie. Au gouvernement exactionnaire des Turcs, il fit succéder un gouvernement régulier, équitable et ferme, appuyé sur la lettre du Coran, surtout en matière d'impôts et pour la distribution de la justice. Il substitua avantageusement aux

fiÉSULTATS DE L'mFLI7£KC£ d'aBD-EL-KADER. 149

anciennes divisions par provinces ou beyliks

des aggioiuérations de tribus groupées par affinités. U y eut ainsi des kalifas, des agaliks et kaïdiks gouvernés par des kalifs, des agas, des kaïds. Mais, tandis que notre organisation française par départements, sous-préfectures, communes, repose sur des divisions territoriales, Torganisation imaginée par Abd-el-Kader reposa surtout sur le caractère et T influence de Thomme qui, à ces différents degrés, lui servit de pivot.

Pour rimpôt, il réduisit ses exigences aux

contributions prescrites par le Coran. Il demanda le mahouna^ espèce de dime sur les céréales, le quantum exigible sur le croit des troupeaux , tous les impôts écrits dans la loi , dont le mode de répartition est réglé d'avance dans chaque tribu, de manière qu'il ne puisse y avoir ni doute ni contestation. En même temps, avec une sage sollicitude, il surveilla la perception de l'impôt, pour prévenir, autant que possible, les exactions et les avanies qui avaient rendu le gouvernement turc si odieux. Si Ton en excepte les circonstances où les nécessités de la politique dominèrent ses choix, il montra un rare discernement dans la nomination des kalifs, des agas et des kaïds. Â Taide des impôts perçus, il réussit à former des troupes régulières, qui lui fournirent

ISO £9iAI D^DNE TRANSACTION AV£G ABD-BL-KADBB^

un des éléments nécessaires d'un gouvernement normal.

Ce l'ut moins encore par ses succès militaires que par ee bienfait d'un gouvernement régulier et, toutes les fois qu'il le pouvait, équitable et modéré, qu'Abd-el-Kader fit accepter sa puissance aux tribus désolées par 1 anarchie. Après le traité de la Tafna, il réussit en six semaines; à l'aide des relations qu'il avait nouées avec tous les chefs, à organiser son gouvernement dans le pays que lui abandonnait ce traité. A partir de ce moment, il se regarda comme le sultan de l'Algérie. Si Von ajoute à cela l'influence si grande des idées religieuses dont Abd-el-Kader était le représentant, presque Tapôtre, en sa qualité de marabout, la joie de voir un gouvernement national réunir sous son empire les tribus jusque-là désunies, on comprendra combien notre position devenait critique. Que cet état de choses se prolongeât quelques années, et notre domination était détruite.

N'eût-il pas mieux valu pour l'Algérie qu'Abdel-Kader triomphât? Question délicate, que. nous ne craindrons cependant pas d'aborder. iSon, le auccès d'Abd-el-Kader n'eut pas mieux valu pour l'Algérie que le succès des armes IVançaises. Abd-el-Kader fit à l'Algérie tout le bien qu'il put, mais non pas tout celui qu'il vou-

RÉSULTATS DE L'jNFLtJEnCB D*ABI>-BL*KAI>BR« 151

lut A chaque pas il était arrêté par les diffîcul-

tés et dominé par les nécessités de sa situation. Ce qu'il aurait fallu fair«, il le voyait; mais il ne pouvait le faire, parce qu'il avait besoin de se ménager le concours de certains hommes qui ' Sauraient abandonné s'il avait cédé à ses bonnes inspirations. Plus d'une fois les instruments vio-^ tentèrent la main qui les employait et, sur la fin, le bcsuiii de satisfaire les passions fanatiques de ses coreligionnaires Tentratna à des actes sans excuse. Notre liberté d'action était plus grande que la sienne, parce que ce n'était pas TBn Algérie que nous prenions les éléments de notre force. Nous fumes donc, dès l'origine, en position de détruire des abus que l'émir était obligé de supporter dans la pratique, quoiqu'on les condamnant en principe. Ën outre, nous représentions une civilisation supérieure, sortie du christianisme. Enfin Abd-^l-Kader n'était qu'un accident heureux, et rétablissement fondé par lui en Algérie avait un caractère purement viager; il devait disparaître avec lui, tandis que nous apportions à l'Algérie des avantages permanents. Il 'valait donc mieux pour l'Algérie élle-mème que la domination française finît par pi'évaloir.

• Pendant les trois années de paix qui suivirent le traité de la Tafna, elle s'essaya dans les voies

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152 ESSAI B*mB trausaction avbg abd-bl-kadbb.

que lui avait ouvertes le général Valée. Cette pensée intelligente de l'intervention des indigènes dans Tadministration de leurs affaires, complétée par Tintervention chaque jour plus directe et surtout plus éclairée de l'autorité française dans la direction et la surveillance des* chefs indigènes, produisit d'heureux fruits. Les tribus arabes et kabyles, soumises à notre domination, se gouvernèrent à forfait avec les Français, comme avec les Turcs; c'est-à-dire qu'elles payèrent un impôt débattu et convenu avec nous, qu'elles reçurent, tous les deux ou trois ans, de nos mains, leur kaïd. Elles le présentaient ellesmômes, et chez les Arabes, dont l'organisation est aristocratique, c'était le chef d'une des fa* milles distinguées par la race et la richesse; chez les Kabyles, l'homme le plus habile choisi par les siens à la capacité. Les Français intervinrent moins souvent dans le choix des cadis, à cause de la différence des religions. Les tribus arabes ou kabyles soumises faisaient les labours des terres de leur territoire appartenant à l'État; c'était l'ancienne corv6o. Elles fournissaient, en cas de passage de troupes, une quantité conve* nue de vivres. En cas de guerre, la tribu arabe devait un corps à cheval, c'était l'ancienne chevau<5hée; la tribu kabyle, un corps de gens de pied , c'était l'ancien contingent communal. Ces

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AVAISlAGtS DE LA DOMINATION FBAÎNÇAISE. lo3

troupes marchaient à leurs frais. Comme signe

de soumission, la tribu présentait un cheval; comme signe de puissance, le kaïd investi recevait un buraous. C'était l'investiture de l'autorité qu'il exerçait selon les us et coutumes de la tribu, dans les affaires de laquelle nous n'intervenions que comme tribunal d'appel. Le kaïd contractait envers nous l'oblinalion d'assurer l'ordre sur le territoire de la tribu par la répression des crimes et délits, et de maintenir sur le même . territoire la liberté de circulation aux vo} ageurs par la répression des violences et des avanies.

Notre supériorité sur le gouvernement des

Turcs, la voici : ils acceptaient pour kaïd le plus offrant, qui était celui qui prenait le plus, car, eu matière d'impôt, pour donner il faut prendre. L'idée de moralité présida à nos choix , comme la passion de la cupidité aux leurs. Nous choisîmes celui qui prenait le moins à ses coreligionnaires, parce qu'en dehors de l'impôt convenu, nous étions résolus à ne rien recevoir. Le seul emprunt que nous eussions fait au gouvernement des Turcs, c'est que nous avions appris de lui à ne pas tenter la destruction de l'unité élémen-^ taire et indestructible du pays, la tribu arabe ou kabyle. Pour le reste, tout fut différent. Nous fimes coanaitre publiquement la quotité de Tim-

154 ESSAI d'unb trausaction avec abd-el-kadbb.

pôt que le kaïd devait verser dans nos mains pour le compte de la tribu. Chacun sut, dès lors, d'après les lois de répartition en usage dans la tribu à laquelle il appartenait, quelle somme il devait payer. Le bureau arabe demanda également la communication des amendes frappées, de sorte que le contrôle s'établit, et que le kaïd cessa de pouvoir, comme au temps des Turcs, prendre tout ce qu'il voulait aux contribuables, pourvu qu'il payât la somme promise aux dominateurs du pays.

L'école de probité et d'iionnêteté qui conserva les nobles traditions du maréchal Valée rendit, à ce point de vue, un service inestimable à la France. Sauf de tristes exceptions, dont il faut détourner les yeux, les exacteurs disparurent avec le partage des exactions, habitude invétérée dans ce pays. La suppression des cadeaux, opérée par le refus qu'en firent les officiers français, qu'on cherchait à corrumprc pour avoir le droit d'être soi-même corrompu, couronna cette utile réforme. Les chefs indigènes témoignèrent plus d'une fois leur étonnement naïf en présence d*une vertu militaire telleMent inusitée chez eux, qu'ils avaient peine à la comprendre. — « Gomment se fait-il, disait un jour l'un d'eux au général Bedeau, que chez vous, à mesure que l'on grandit en puissance, on travaille

PAIX DE IBOIS ANNJÉfiS. 155

davantage et Ton mange moins * î Nous ne désirons, nous, grandir que pour ne rien faire et

manger beaucoup. » C'était Tégoïsme qui s'émerveillait à Taspect d'un dévouement dont il

ne pouvait découvrir la cause dans les régions les plus élevées de Tàme \

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