EXPÉDITION DE MÉDÉAH ET DE BIIUANA
sur une pente d'un accès presque impraticable. Une première redoute fut débordée et occupée rapidement, une autre enlevée par le premier bataillon des zouaves, et la deuxième colonne se trouva séparée, par une gorge à pentes abruptes, d'un troisième retranchement d'où Tennemi dirigea contre elle un feu de deux rangs à demiportée de fusil. Nous eûmes un moment d'anxiété pénible; mais bientôt nous entendîmes la marche du 2*^ léger qui débouchait sur les derrières de rennemi. Les zouaves arrivaient alors au pied du retranchement; par un élan d'enthousiasme, ils s'y précipitèrent et, quelques moments après, les deux colonnes faisaient leur jonction. »
Ce fut un beau et dramatique instant que celui où le chant guerrier des clairons du arrivant aux oreilles de la seconde colonne, placée dans une position difficile, lui annonça, comme à toute l'armée, que l'ennemi était tourné par le colonel Changarnier. Le sort de la journée était fixé. La jonction une fois faite, le général Duvivier dirigea vers le col les deux och lonnes réunies. Elles enlevèrent en courant une dernière redoute et, suivant toujours les crêtes, arrivèrent au col, que les Arabes évacuèrent à leur approche. La troisième colonne, qui s'était mise en mouvement par la route, au moment où les troupes des deux premières colonnes pa-
174 GUEEfiE COKTBË ABD-£L-KAL>£R.
raissaient sur le mamelon le plus voisin dn col, y arriva presque en même temps, et Ton vit le , duc d'Aumale donner son cheval au brave colonel de Guesvillers, fatigué par cette marche pénible, et courir à la tète des grenadiers pour atteindre un des premiers le but vers lequel on se précipitait Les Kabyles et les Arabes réguliers se mirent alors en pleine retraite du côté de Miliana; les irréguliers se dispersèrent. Pendant que la première divisioîi s'acquittait d'une manière si brillante de sa tàclie, la seconde
avait eu à repousser des attaques très-vives de détachements arabes et kabyles, qui Tabordèrent en arrière et sur les flancs.
Le passage était emporté. Le maréchal Valée put marcher vers Médéah et Toccupa sans résistance; il y laissa le général Duvivier à la tète de deux mille hommes. Mais voici ce qui caractérise cette période de la guerre, dans laquelle on triomphait de Tennemi sans parvenir à le détruire : au retour, on trouva Abd-el-Kader prêt à prendre Toffensive *. L'arrière-garde fut vivement attaquée sur la route de Miliana avant
* Salluste a décrit, il y a bien des siècles, celle guerre: « Eo tempore Jugiiriha per collis sequi , tcuipus iiiii locum pugnce quœrere; modo se Meiell), inlcrdmii Mario se ostendere; poslremos in ngruine tenlare, ac s.Laiiin in collis regredi; riirsutn oliis, posi aUi» jimâlarî; neque prœlium faccrc, ncque uliuui pali^ lamurmuQdo bosiem ab in* ceplo relincrc. > fÛc bello Jagurlh.^
EXPÉDITION D£ MÉDÉAH £T DE MlUANÂ. 175
d'être arrivée au col do Téniah. Le colonel Bedeau, du l?*" léger, dit M« Pélissier de Renaud, fit face partout et se défendît avec autant d'habileté que de valeur \ » Le xombat fut long, acharné, sanglant. Uémir avait plusieurs bataillons réguliers à gauche delà route, un corps dUnfanterie à droite sur les bords de la Chiffa; sa caval^M ie était à gauche du bois de Zboudj- Lazara. Le 17* léger eut, dans les premiers moments, toutes ces forces sur les bras. Il soutint vaillamment cette lutte disproportionnée et repoussa toutes les attaques à la pointe de ses baïonnettes. Plus tard, secouru, il prolongea ce combat d'arrière-garde pendant plusieurs heures, en gravissant la route qui conduit au coL Quand * nous fûmes arrivés aux deux tiers des hauteurs, près de la mine de cuivre qui se trouve sur la route, Pennemi lâcha prise. Le maréchal disait, en rendant compte, dans son rapport , de cette action brillante : « Dans cette mémorable journée, le 17® léger, commandé par Thabile colonel Bedeau, et le deuxième bataillon des louaves, sous le commandement du brave commanduaL Renaud, se sont couverts de gloire »
Abd-el-Kader, presque toujours battu, et re^ paraissant le lendemain de sa défaite; des pointes
* Annales algériennes» tome II, page 3^ (tleuxiêmc édil., 1854)., ? MoaiUtur de jais 184&.
Digrtizeij Ly <jOOgIe
176 GII£Ra£ COSTBB ABD-EI.-KADER.
rapides et hardies, victorieuses, suivies, pour nos colonnes, de retraites pénibles, inquiétées par les retours offensifs do rennemi; des ravitaillements diûiciles exécutés par des colonnes expéditionnaires, qui traversent des contrées peuplées de tribus d'une soumission équivoque ou d'une hostilité déclarée : voilà Thistoire des premiers temps de cette guerre, féconde en souvenirs militaires, auxquels se rattachent glorieusement les noms déjà connus de Duvivier, Ghangarnier, Lamoricière, Bedeau, et celui de Cavaignac, alors lioulcnant-colonel, qui commence aussi à être répété. C'est Thistoire de l'expédition deMiliana, comme celle de Médéah, avec quelques modifications de détails, quelques variations dans les saisons, dans la disposition des lieux, quelques épisodes de plus ou de moins, mais au fond c'est la même guerre. L'esprit de nos officiers s'aiguise, leur coup d'œil s'exerce, leur jugement militaire se forme dans ces expéditions continuelles où il faut à la fois prévoir et pourvoir, combiner ses opérations en vue des difficultés* connues, et aviser à la difficulté inopinée qui surgit tout à coup.
Quelques hommes commencèrent dès lors à sortir du rang. Ainsi, au premier ravitaillement de Miliana (le âO juin 1840), le maréchal Valée, quoiqu'il y eut plusieurs généraux dans son
EXPlàDITlON DB MSd^AH BT DE HlUANA* 177
armée f chargea le colonel Changarniér d'exécuter, à la tète d'une colonne de 5,000 hommes, cette opération nécessaire et difficile, pendant que le reste de l'armée, harassée par une longue marche, prendrait quelque repos à Médéah. C'était le plus grand honneur qu'on pût faire à un militaire ^
Le colonel Ghangarnier s'en montra digne par la manière dont , il s'acquitta de sa mission. Parti avec un immense convoi, le commandant
* On était an col de Téoiah» en marche vers Médéab, à une journée de Blidah, oft ron avait enroyé chercher les provisiona-et les munitions nécessaires ponr ravitailler Miliana. La chaleur était accablante; l'armée, qui avait fait» le mois précédent» l*expédition de Nédéab(en mai 1840), et qui venait faire, au Commencement do mois de juin, celle de Miliana, qu'elle avait récemment quitté en y kissant un approvisionnement incomplet, était trés-fatiguée. On pensait généralement qu'il serait imprudent de retourner immédiatement à Miliana. Le maréchal Valée fit venir le colonel Ghangarnier, qui le trouva assis an col même de Téniab. Il le questionna sor le moral de Tarmée, et lui communiqua les observations qui lui avaient été faites, en llnterrogeanl sur les dispositions du 2* léger.
^ < Mon régiment fera ce que vous lui commanderea, et tous les antres régiments en feront autant, » répondit le colonel Ghangarnier. Puis , le maréchal Valée l'ayant questionné sur le parti qu'il trouvait le meilleur : retourner à Alger pour faire reposer les troupes, et différer le ravitaillement, ou le faire immédiatement, le colonel n*hé$ita pas à répondre que le second parti lui paraissait meilleur. « Si l'on retournait à ilger, ta distance étant de 30 lieues, on allongeait de 60 la marche que les troupes avaient à faire pour ravitailler Miliana. Or, en calculant le temps que prendraient l'aller et le retour, et en tenant compte de l'époque ou il faudrait nécessairement ravitailler Miliana, dont les ^vivres seraient épuisés dans un mms, on ne pourrait donner ani troupes que dix ou quinze Jours au plus de repos. C'était tout Juste de quoi détendre leurs nerfs. Elles étaient actuellement en haleine, il fallait en
178 GUBBBE GOimUB ABD-BL-KADBB.
de la colonne expéditionnaire, qui avait choisi
le capitaine de Crény pour chef d'état-major, déroba deux marches à Âbd-el-Kader, en faisant simuler à son arrière-garde un mouvement sur Blidah, ce qui décida Témir à engager son infanterie dans cette direction; elle fit ainsi trois lieues, et se trouva séparée pa;: un espace de six lieues de la colonne française, qui avait toujours marché, ce qui permit à celle-ci d'arriver sans engagement à Miliana, qu'elle atteignit le soir du deuxième jour. Comme l'avait prévu et
proflter. Quand les soldats sauraient qu'on les Taisait marcher pour aller au secours de leurs camarades, ils useraient leurs jambes jusqu'aux genoux. •
Le maréchal exprima an colonel Changarnier sa salisraction de lui eolendre si bien soutenir une opinion qui était déjà la sienne, t Montez à cheval, lui dit-il, reprenez le commaDdement de Totre brigade; et quand TOUS aurez établi votre bivouac au bois des Oliviers, vonsvien« drez me joindre. » Dès que le colonel Cbangarnier parut, le maréchal ini demanda s'il avait bien réfléchi à la conversation qu'ils avaient eue, et s'il persistait dans son opinion. — « Plus que jamais, répondit le oolonel Cbangarnier; je n*en doute pas, vous réussirez. — Mais sommesnous assez-nombreux 1 Abd-el-Kader a reçu des renforts. — Vous avez assez de troupes, vous passerez partout, et vous battrez tont ce qui se présentera. ■ Le marécbal répondit alors : « Je suis mal portant, c^est vous qui commanderez, parce qoe vous avez confiance. >
Le colonel Changarnier demeura trés-snrpris. 11 fit remarquer an marécbal Valée qu'il j avait là plusieurs offîders supérieurs en grade. « Peu m'importe, répliqua brusquement le marécbal, vons êtes riiomme de ta chose; ma décision est prise, vous commanderez. Main« tenant laissez-moi dormir, et allez vous coucher. »
Ce ne fut que le lendemain, à Médéah, qu'on apprit, par un ordre dn jour, que le colonel Changarnier prendrait le commandement d*nne co-^ lonne qui contenait, en réalité j tout ce qu'il y avait de valide dans l'armée.
EXPltDlTlON DE MÉDÉAH ET DE MILIANA. 179
' désiré le colonel Changarnier, elle ne fut attaquée qu'au retour, après s'être débarrassée du convoi. Tout se borna à des combats vifs, mais
partiels. Abd-el-Kader ne voulait i)as engager a fond ses troupes. Le cinquième jour, l'expédition était terminée avec un succès complet. C'est ainsi que ce brillant ofUcier, pour qui les dii'licultés étaient une occasion de développer des làcultés militaires de premier ordre, se sentait plus à Taise en montant, comme les natures destinées au commandement. Il avait mis dixsept ans à parvenir du grade de sous-lieutenant à celui de chef de batailluii, et ne devait en mettre que quatre et demi à parvenir du grade de chef de bataillon à celui de lieutenant général.
LË GÉNÉRAL BUÛEAUD REMPLACE LE MARÉCHAL