VALÉE
Le maréchal Yalée ne conserva pas ses fonctions au delà de Tannée 1840. Malgré des fautes réelles, il laissa jles souvenirs à jamais honorables en Afrique par Técole de haute probité militaire qu'il groupa autour de lui, par la manière intelligente dont il organisa la province
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de Constantine, et la vigueur avec laquelle il ' rétablit les afifaires que son désir de prolonger la paix de la Tafna et sa confiance peu motivée dans la durée de cette paix, après Texpédition des Bibans avaient un moment compromises. Quand il se retira devant le général Bugeaud, désigné pour lui succéder, la supériorité de nos armes était évidente, et Abd-el-Kader avait été battu partout où il avait accepté le combat. Mais il était loin d'être soumis. On Tavait souvent vaincu sans avoir encore trouvé le genre de guerre qui devait user sa puissance. li était réservé au général Bugeaud d'introduire cette guerre en Afrique:
Le nouveau gouverneur, trop déprécié d'abord, trop exalté depuis, comme il arrive dans les temps (le révolution, se présentait sous les auspices d'un fâcheux souvenir : il était Tauteur du traité de la Tafna. Mais, en revanche, il apportait des avantages qui le rendaient propre à la tâche qu'il avait à remplir. Son esprit, sans être très-vaste, était lucide, Terme et plein de ressources. C'était un homme d'expérience militaire et de bon sens pratique, quoique cherchant le paradoxe dans la discussion ; .trivial, souvent à dessein, dans la forme, mais d'une sagacité rare, d'une intelligence essentiellement applicable; cachant une finesse et une pénétration remar-
ut GÉHÉBAL 1IU6BATJB lUBHPLAGB LB MÂBÉÎHAI. VAIÉE, 181
quables sous une rude enveloppe; du reste, énergique et infatigable dans Taction, ayant plusieurs des qualités éminentes de Thomme de guerre, clairvoyant dans ses plans, tenace, énergique dans ses entreprises, capable cependant de commencer des fautes et de ne pas les achever. Bon pour le soldat, du bien-être duquel il se montrait préoccupé, et auquel il savait inspirer la confiance; moins agréable aux chefs qui commandaient sous lui, et qui le trouvaient trop personnel et d'un commerce peu sûr, ayant les vertus intellectuelles du commandement plutôt que les vertus morales qui les rehaussent, et compensant, par la rectitude de son jugement, les inconvénients de son caractère sans les corriger; un de ces iiommes qui u imposent à leurs coopérateurs ni le dévouement ni l'affection, mais cette considération qu'on ne peut refuser à un sens puissant et à une nature vigoureusement trempée. En outre, le général Bugeaud, plus agréable au gouvernement que le maréchal Valée, devait obtenir des forces refusées à son prédécesseur. Le maréchal Yalée n'avait disposé que de 63,591 hommes, disséminés dans toute TAls^érie, ainsi qu'il suit : à Alger, 30,738; àOran, 15,â60; à Gonstantine et Bône, 17,593. Le général Bugeaud devait peu à peu obtenir plus de 100,000 hommes,
Dès son arrivée (22 février 1841), le général Bugeaud déclara, dans une proclamation, que ses idées sur rAlgéric étaient changées. Bientôt il fit mieux que de le déclarer, il le prouva par ses actes. Lors de sa première apparition en Afrique, il était pour T occupation la plus restreinte et ne voyait quMne chose à faire en Algérie : sauvegarder l'honneur de nos armes, et se borner à occuper quelques points du littoral. Même dans les premiers instants de son arrivée à Alger comme gouverneur général, il inclinait pour l'évacuation de Ghelma, de Sétif et, si nous sommes bien informés, de Médéah et de Milianah ; mais sa campagne de 1841 modifia profondément ses vues, 11 vit les clioses par lui-même, et, avec c^tte perspicacité qui était un des mérites de son esprit, il comprit comment il fallait combattre en Algérie pour arriver au succès* U conçut dès lors le plan de cette guerre d'une activité sans pareille ,guerre perpétuelle, permanente, qui, poursuivie sur tous les points à la fois, devait finir par fatiguer Tinfatigable Abd-el-Kader lui-même, et lasser les tribus insoumises par la dévastation de leurs terres et la perte de leurs troupeaux*
La grande difficulté n'était pas tant de battre Abd-el-Kader que de Tatteindre. Nous étions plus forts que lui, mais il était plus léger que nous; il passait oiinous ne pussions pas. Sous le
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maréchal Clausel, notre armée , traînant avec elle les pesants charrois et tout Tattirail des armées européennes, était obligée de suivre les grandes voies» Les Arabes savaient donc par où ils seraient attaqués et les tribus nomades, qui ne laissaient point de villes derrière elles et n'offraient point de prise, pouvaient, quand elles le voulaient, se^ dérober à une attaque prévue, en traversant des terrains inaccessibles à nos troupes Le général Bugeaud changea les conditions de la guerre. Il importa et développa en Algérie le système inauguré en Catalogne, pendant les guerres de TEmpire, par le maréchal Gouvion Saint-Cyr, quand celui-ci alla appuyer Macdonald. Il renonça à Tartillerie de montagne, et fit tout porter à dos de mulets, Tartillerie, les vivres, les munitions. On put donc suivre partout les Arabes, les suivre vite, arriver par où Ton voulait, par Dîil'onn'ôtait pasattendu, trois conditions essentielles pour les atteindre
et les surprendre.
Un de ses plus brillants lieutenants, le général Lamoricière, perfectionna encore ce système. Les Arabes avaient une dernière supériorité sur nous : ils ne portaient pas leurs vivres avec eux. A ceux qui demandèrent comment nous pourrions vivre sans emporter de vivres, le général
*■ SaUuste parlo des NamMloi comme ayant le même aTanlage sar les Romains : No$lm otpmhi ef nnoUntia îod nimbai.
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Lamoricière répondit : « Les Arabes le font bien; nous ferons comme eux. » Les Arabes pouvaient se dispenser d^emporter des vivres, parce qu'ils trouvaient du grain dans leurs silos, greniers souterrains dont ils connaissaient remplacement, h'ous eûmes donc une difficulté de plus à vaincre : il fallut découvrir les silos des Arabes. Cette difficulté n*ari èta point le général Lamoricière. On le vit partir, avec une colonne qui n'avait que quatre jours de vivres, et tenir la campagne pendant vingt-deux jours. Il fit ajouter seulement au fourniment ces petits moulins à bras en usage parmi les Arabes; nos soldats manutentionnèrent eux-mêmes leur galette après avoir découvert le grain. Pour opérer la découverte des silos, on formait sur un espace d'une ou deux lieues une chaîne de soldats qui s'avançaient en fouillant la terre avec des baguettes de fusils et despointes de sabres, jusqu'à ce qu'on eût rencontré la pierre qui, placée à fleur de sol, recouvre rentrée des silos. Alors chacun, se mettant à l'œuvre avec son moulin, réduisait le grain en farine, et bientôt la galette était pétrie. Les silos iournissaient le grain; la razzia, quand on trouvait l'occasion d'en faire une, fournissait la viande ; on n'avait plus besoin d'approvisionnements*. On vivait moins bien, sans doute, mais
* Détails commuDiqoés par M. le marqub de la Guichc, andeo aide de camp du |éoéral Lamoricière.
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on marchait plus vite, et Ton se consolait, en battant les Arabes, des mauvais repas qu'on avait faits. Il y a bien des siècles que Tacite a écrit : « Tout ce qui manque aux soldats, ils le trouvent dans la victoire. »
Avec ce nouveau système de guerre, le problème de la réduction de T Algérie était résolu, et il n'y avait plus là qu'une question de temps. Pour avoir raison d'un peuple, en effet, il faut pouvoir mettre la main sur ses intérêts. Dans un pays civilisé, il suffit de s'emparer des villes; les habitants, attachés au sol par leurs habitations, ne peuvent emporter leurs richesses. Les Arabes, tribus de pasteurs pour la plupart, campées sous des tentes et toujours prêtes à les reployer avec une merveilleuse rapidité ponr s'enfuir avec leurs troupeaux, ne pouvaient être soumis par les mêmes moyens. Leurs intérêts mobiles étaient plus difficiles à atteindre. Ce n^était que par des pointes rapides, des razzias inattendues, des pouf suites à vol d'oiseau, des battues militaires qui ne leur laissaient ni repos, ni trêve, ni refuge, qu'on pouvait contraindre ces ennemis presque insaisissables à accepter notre domination.