EXPEDITIONS EN KABILIE
payaient pas assez vite. Nous traitions de misérables des gens qui, au fond, ne faisaient que défendre leur indépendance, tant Tenivrement dé la force altérait en nous le sens moral de la justice. Nous ne songions pas aux haines que nous accumulions ainsi contre nous, aux nouveaux ferments de révoltes que nous jetions dans les âmes, et avec lesquels nous aurons à compter plus tard. Ët pourquoi toutes ces rigueurs? Pour punir les populations kabyles, je ne dirai pas d'avoir suivi Bou-Baglila, car ceux qui le suivirent furent le petit nombre, mais de ne pas avoir chassé un homme qui leur prêchait la guerre sainte, de lui avoir accordé une hospita-* litô qu'ils ne refusent à aucun musulman, hospitalité circonspecte, presque partout, peu enthousiaste et limitée à sa personne. C'est pour cela que nous avons frappé indistinctement les ennemis déclarés, les mécontents, les amis tièdes et indécis, les neutres, les soumis défectionnaires et les indépendants.
Avant que le général Pélissier commençât à opérer dans la grande Kabylie, le général Saint- Arnaud entrait à la tète d'une colonne expéditionnaire de neuf mille hommes dans la petite Kabylie entru Setif, Djidjelli et Philippeville. Cette expédition, commencée au mois de mai 1851, fut terminée le ii juillet de la même année,
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après quatre-vingts jours de campagne et vingtsix combats.
On -ne comprit pas très-bien dans le temps cette campagne, à laquelle on assignait comme objet le besoin de montrer nos armes et nos drapeaux à des populations qui ne les connaissaient pas. Le général Saint-Ârnaud traversa leur territoire plus quMl ne les soumit, et de neutres ou d'indifférentes qu'elles étaient, les rendit hostiles, comme on ne tarda pas à le voir. On ne connut que plus tard le véritable but de Texpédition de la petite Kabylie. M. de Saint- Arnaud n'était que général de brigade, il fallait qu'il conquit les épaulettes de général de division pour ùtre appelé au ministère de la guerre, où le président de la République, à l'approche du coup d'État du 2 décembre, croyait sa présence nécessaire à ses projets. Les populations de la petite Kabylie firent les frais de son avancement; mais cette campagne incomplète en rendit une seconde indispensable, et, dès 1853, le" général Mac-Mahon, successeur du général Saint-Ârnaud dans le gouvernement de Censlantine, fut obligé de faire une nouvelle expédition dans la petite Kabylie; soutenu par la chérif Bou-Seba, il la soumit complètement. C'est ainsi que les événements qui se passaient ou se préparaient en France avaient un fâcheux contre-coup en Algérie.
EXPÉDlTIOnS EN &ABYUB. m
On put craindre un moment en ISS^i que des combinaisons du même genre n'amenassent encore une campagne dans la grande Kabylie. Le général Saint-Arnaud, devenu ministre de la guerre au moment où le président de la République avait accompli le coup d'État du ^décembre, désirait le bâton de maréchal; mais il était d^usage den'accorder cette grandedignité militaire qu'aux généraux qui avaient commandé en chef dans une guerre, et le général Saint-Arnaud n'avait pas encore eu cet honneur. Il fut question alors d'une nouvelle guerre dans la grande Kabylie, dont le ministre de la guerre, laissant à un de ses collègues Tintérim de son ministère, prendrait la direction, comme en 1830 M. de Bourmont l'avait lait, quand il laissa son portefeuille au prince de Polignac, président du Conseil, pour aller prendre le commandement de l'expédition d'Alger. La grande Kabylie aurait ainsi achevé de faire la fortune militaire de M. de Saint-Arnaud, après avoir contribué à faire sa fortune politique. Heureusement pour elle, la rivalité du général Randon avec le général de Saint-Arnaud devint un obstacle à cette com* binaison. Le premier avait dû céder le portefeuille de la guerre au second, à rapproche du coup d'État, et il avait reçu comme compensation le poste de gouverneur général de TAlgé-
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rie. Quand il sut qu'on s'occupait de préparer une expédition contre les Zouaouas, qtii, jusqu^à ce moment, on Ta vu, avaient conservé leur indépendance et refusé de subir la domination française, il revendiqua son droit de gouverneur général, représenta qu'il était tout aussi capable que M. de Saint-Arnaud de conduire cette expédition, et déclara qu'il regarderait la préférence accordée à ce dernier comme une injure, et qu^il donnerait sa démission. Malgré ces protestations, il avait à craindre que Tinfluence que le 2 décembre avait donnée à son compétiteur, l'emportât sur toutes les considérations. Que fitil ? Il tourna la difficulté, et, par une négociation habilement conduite, il rendit inutile, impossible, une guerre dont il prévoyait qu'il n'aurait pas la direction suprême. Les Zouaouas n^avaient pas encore combattu contre nous, mais ils avaient vu de près la force de nos armes dans la dernière expédition que le général Pélissier avait faite en Kabylic; ils savaient donc ce qu'elles avaient d'irrésistible. Le gouverneur général leur envoya un émissaire adroit qui leur fit comprendre le péril dont ils étaient menacés, et le seul moyen d'y échapper, et, dans le Moniteur de V Armée du 17 avril 1852, on lut les lignes suivantes :
« D'après les dernières nouvelles parvenues
EXPÉDITIONS LÀ GBÀND£ £T P£T1T£ JkABïLI£« 2i87
par le courrier d'Alger, en date du 8 avril, sur la situation politique de TAlgérie, toutes les conditions que le gouverneur général avait imposées aux Zouaouas venaient d'être acceptées par eux et leur représentant Sid-el-Djoudi. 'Elles consistent dans Texpulsion de Bou-Baghla de leur territoire, dans le payement immédiat d une lezma de cent douros (300 francs) imposée à chaque fraction des Zouaouas,* la libre circulation de nos colonnes à travers le pays, le percement des routes qu'il nous sera convenable d'ouvrir, et la libre fréquentation de leurs marchés pour nos négociants munis de permis. En outre des cent douros de lezma annuelle, ciiaque fraction de la confédération des Zouaouas devra payer, dans le courant de l'année, à l'époque qui sera ultérieurement fixée, une pareille somme à titre d'amende.
« Dans la matinée du 6 avril, Sid-ei-Djoudi, en présence de quatre-vingt-douze Zouaouas, représentant les dix-sept fractions de la confédération, a prêté au palais du gouverneur, entre les mains du mupliti et des ulémas de la ville d'Âlger, le serment de soumission et de fidélité à la France. Cette cérémonie a été terminée par son investiture, comme bach-agha du Jurjura.
* Il y a?ait, comme oa le voit dans la suite de l'article, 17 firactioDd de Zonaouas^ c'était donc on tribut de 8,500 francs*
288 LBS mSURRBCTlONS.
« Voilà un premier fait considérable accompli. Le besoin de notre commerce et les craintes que nos armes inspirent aujourd'hui aux Zoua* ouas, permettent de croire qu'ils n'ont pas manqué de sincérité, et que leur chef a compris la nature et la gravité des engagements qu'il* vient de contracter.
« Le Bacli-A{^galdk du Jurjura dépendra de la subdivision d'Alger, en relevant de l'annexe . de Dra-el-5iîftb».
« Le blocus d'ailleurs ne cessera son effet que du moment de Texpulsion de Bou-Baghla du territoire de Bacli-Agj^aj^k et du payement de la lezma annuelle. »
Qui oserait aiiinner que la difficulté aurait eu ce dénoùment pacifique, s'il n'y avait pas eu une compétition de commandement entre le gouverneur général et le ministre de la guerre, et si le premier n'eût pas été bien aise d'ôter à son rival une occasion de gloire que celui-ci voulait lui enlever? Quoi qu'il en soit, cet événement prouva une fois de plus qu'il n'était pas absolument nécessaire de détruire la grande Kabylie pour la réduire, et qu'ensachant employer à propos la diplomatie, on arrivait plus sûrement au môme but que par la guerre, et par un chemin meilleur, car il n'est ni semé de ruines ni arrosé de sang.
SOUVISSIOir DBS ZOUAOUAS. ^89
Comme le corps expéditionnaire était prêt à
entrer on campa*:^iie, on no voulait pas Tavoir inutilement réuni, seulement nos soldats échangèrent leurs fusils contre les outils de Touvrier, et aidés par les Kabyles, toujours empressés au travail quand il devient pour eux lucratif, ils ouvrirent des routes carrossables à travers leurs montagnes.
Nouvelle preuve que le général Daumas, directeur des affaires de l'Algérie au ministère de la guerre et qui avait longtemps servi dans rétat-major du général Bugeaud, jugeait sainement les choses lorsqu'il écrivait ces lignes dès rannée 1847 : « £st*il bien nécessaire de recou* rir aux armes pour obtenir la soumission des Zouaouas, pour les châtier toutes les fois qu'ils rauront mérité? Nous sommes loin de le penser. Ces montagnards inaccessibles dépendent de la plaine, ils sont dans la main d'une autorité régulière qui sait se faire obéir du reste du pays. Qu'on les bloque sur leur territoire improductif, qu'un leur Icnne les issues peu nombreuses de roued-Sahel et de TOued-Sabaou par lesquels ils se rendent en pays arabe, qu'on fasse saisir par nos kaïds, sur tous les marchés de l'Algérie, les Zouaouas qui seraient parvenus à violer la consigne, on réduira de la sorte les tribus les plus pauvres en cent jours, les autres
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en un an, les plus riches en dix-huit mois, et on les réduira, sans coup férir, par la seule efficacité d'iuio mesure administrative. »
Quand le général Daumas portait ce jugement, il ne le portait pas à la légère. Il raisonnait d'après la complète et parfaite intelligence du caractère kabyle, des besoins et des nécessités de la Kabylie qu'il avait profondément étudiés. Il savait, comme il l'a dit dans son ouvrage sur la Grande Kabylie^ que le pays des Zouaouas embrasse la partie la plus haute et la plus aride des montagnes, que les terres cultivables y sont très-rares, qu'on les travaille à la pioche et qu'il s'en faut de beaucoup qu'elles fournissent le grain nécessaire àralimentation des habitants. Il savait que les Zouaouas sont encore plus industriels qu'agriculteurs, qu'ils sont forgerons, serruriers, tuiliers, potiers, tanneurs, teinturiers, et que de tous les moyens qu'ils emploient pour lutter contre la misère de leur pays natal, le plus répandu comme le plus infaillible, c'est rémigration temporaire: « Ils sont les Auvergnats de la grande Kabylie, ajoute-t-iL Leurs pérégrinations s'exerçant même sur une échelle plus étendue que celles de nos montagnards besogneux, non-seulement on les voit en tournées lointaines s'engager comme domestiques, maçons, moissonneurs ou soldats, amasser