‹ Histoire de la conquête de l'Algérie écrite sur des documents inédits et authentiquesChapitre 46 sur 58 · LES COLONS. — VICISSITUDES DE LA COLONISATION · texte numérisé non relu

LES COLONS. — VICISSITUDES DE LA COLONISATION

En racontant la conquête de T Algérie, je n'ai point parlé des colons. Cette omission a été volontaire. Pour que la colonisation de l'Algérie se fît sur une o^rande échelle , il fallait plusieurs conditions ; d abord, que la sécurité rognât dans le pays ; or, comment la sécurité aurait-olle régné pendant la guerre incessante que nous eûmes à faire contre Abd-el-Kader jusqu'en 1847? 11 était nécessaire, en outre, qu'il y eut

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des routes ouvertes, qui permissent de transporter les produits de la culture, soit aux ports du littoral, soit dans les marchés du pays. Il était indispensable enfin que la propriété fût assise sur des titres bion certains, et que les colons , tout en étant défendus par les armes de la France , fussent placés sous la protection de lois civiles, que la dictature militaire ne pût enfreindre.

Aucune de ces conditions ne pouvait être

réalisée tant que la cunquète de l'Algérie ne serait pas terminée. Âussi , en suivant les chiffres de la population européenne, on demeure frappé de la manière lente et presque insensible dont elle s'accrut pendant la période de la guerre. En 1838, il n'y a que 7,812 colons en Algérie. En 1840, c*est-à-dire au bout de sept ans, la population européenne n'est encore que de 27,204 Européens. Il faut arriver à Tannée qui suivit la reddition d' Abd-el-Kadcr , pour qu'elle s'élève au chiffre de 113,701 personnes, et enfin, en 1855, elle ne dépasse pas 155,707 individus. Encore faut-il remarquer que dans les chiffres que j'ai donnés, -on doit comprendre les femmes et les enfants. Ainsi, le dernier chiffre, celui de 155,707 se décompose ainsi: 53,250 hommes, 43,135 femmes et 37,317 enfants.

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Ces colons sont loin d'être tous originaires de la France. Il y a des Espagnols en grand nombre, et ce sont peut-être ceux qui ont le mieux réussi , préparés qu'ils étaient au climat qu'ils trouvaient en Algérie, et endurcis aux priyations par la modération de leurs goûts. Les Maltais ont aussi prospéré dans notre colonie. Les Italiens n'ont guère habité que les villes. Enfin, les Allemands , après avoir eu de la peine à s'acclimater et avoir payé cher leur bienvenue, commencent à prospérer dans leurs établissements agricoles. En 1855, la population française comptait 86,969 individus en Algérie; la population étrangère, 68,638, sur lesquels 42,569 Espagnols, 9,082 Italiens, 6,536 Maltais, 6,040 Allemands, 2,105 Suisses. Je néglige les individus appartenant aux autres nationalités, comme étant trop peu nombreux pour être mentionnée.

On était si peu fixé au moment où. la conquête de l'Algérie venait d'être accomplie, sur les meilleurs moyens de coloniser notre France africaine, que le maréchal Bugeaud différait d'opinion avec deux de ses plus illustres lieutenants , le générai Bedeau et le général Lamoricière, sur le plan à suivre. Le maréchal Bugeaud aurait voulu (et conformément à son idée, le ministre de la guerre présentait,- à cet effet,

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une loi le 24 février 1847) qu'on pourvût à la colonisation au moyen de camps agricoles. La loi se divisait en trois articles. On créerait en Algérie des camps agricoles , où des terres seraient concédées à des militaires de tous grades et de toutes armes ^ servant ou ayant sérvi en Afrique; le temps passé dans les camps agricoles par les officiers et soldats devait leur être compté pour la pension de retraite, comme s'il avait été passé sous les drapeaux , mais seulement jusqu'à un maouimum de cinq années. On demandait une somme de trois millions pour subvenir aux dépenses prévues par la loi, pendant les exercices de 1847, 1848 et 1849.

M. de Tocqueville, nommé rapporteur par la commission de la Chambre des députés à laquelle avait été renvoyée le projet, présenta les considérations les plus fortes pour le faire rejeter. Voici une partie de ces considérations.

« Dans tous les pays nouveaux , oii les Européens se sont établis, disait^il, Tœuvre de la colonisation s'est divisée naturellement en deux parts. Le gouvernement s'est chargé de tous les travaux qui avaient un caractère public, et qui se rapportaient à des intérêts collectifs. Il a fait les routes, creusé les canaux, desséché les marais, élevé les écoles et les églises. Les particuliers ont seuls entrepris tous les travaux qui

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avaient un caractère individuel et privé. Ils ont

apporté le capital et les bras, bâti les maisons, défriché les champs, planté les vergers. Ce n'est pas par hasard que cetto division, dans le travail colonial, s'est établie partout; elle n'a, en effet, rien d'arbitraire si l'État quittait la sphère des intérêts publics pour prendre en main les intérêts particuliers des colons, et essayer de fournir à ceux-ci le capital dont ils maïKiueut; il entreprendrait une œuvre tout à la fois trèsonéreuse et assez stérile.

«r Onéreuse, car il n'y a pas d'établissement agricole dans un pays nouveau, qui ne coûte très-cher relativement à son importance. Nulle colonie n'a fait exception à cette règle, si le particulier y dépense beaucoup quand il prend l'argent qu'il emploie dans sa propre bourse, à plus forte raison quand il puise dans le trésor public.

« L'œuvre est de plus stérile ou du moins peu productive* L'État, quels que soient ses efforts, ne peut pourvoir à tous les frais que supposent rétablissement et le maintien d'une famille^ Les secours, qui suffisent pour faire commencer l'entreprise , ne sont presque jamais suffisants pour qu'on la mène h bien; ils n'ont eu, le plus souvent, pour résultats que d'induire des hommes imprudents à tenter plus que leurs forces ne leur permettent de faire^i

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« 11 ne faut pas croire qu'il n'y ait qu'à fournir

à un colon l'ai gent nécessaire à la culture du sol, pour qu'il parvienne à en tirer parti : celui qui n'a pas le capital nécessaire à une telle entreprise, a rarement Texpérience et la capacité voulue pour y réussir. N'exposant pas ses propres ressources, ne comptant pas seulement sur lui-même, il est rare d'ailleurs qu'il montre cette ardeur, cette ténacité, cette intelligence qui font fructifier le capital, quelquefois le remplacent, mais dont le capital ne tient jamais lieu — •

«r En matière de colonisation, d'ailleurs, il faut toujours, quoi qu'on fasse, en revenir à cette alternative : ou les conditions économiques du pays qu'il s'agit de peupler, seront telles que ceux qui viendront l'habiter, pourront facilement y prospérer et s'y fixer: dans ce cas, il est clair que les hommes et les capitaux y viendront ou y resteront d'eux-mêmes; ou une telle condition ne se rencontrera pas, et alors on peut affirmer que rien ne saurait jamais la remplacer. »

Ces sages réflexions de M. de ïocqueville firent repousser la proposition présentée à l'instigation du maréchal Bugeaud, et elles ne devaient pas tarder à trouver une éclatante justification dans les faits. Un an, jour pour jour, après la lecture du rapport de M. de Tocqueville, la Révolution de février éclata. L'interruption

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