NOTRE POSITION £N ALOÉRIB APRÈS
mie, de mœurs, de caractère, de vie sociale, de* puis les temps les plus reculés. Tels la Bible les a peints, tels on les retrouvait dans les plaines de l'Algérie : pasteurs nomades et cavaliers , abrités sous latente, divisés, comme tous les peuples sortis de la race sémitique, en tribus de formes patriarcale, féodale et aristocratique, au lieu d'être divisés, comme les peuples de notre race, en communes attachées an sol. Chaque tribu (arche) se partage , lorsqu'elle est nombreuse, en subdivisions qui portent le nom de farca. Les farca ont chacune à leur tùte un ^heik principal qui prend quelquefois le titre de cheik des cheiks. Ces chefs de tribus et de farca sont la plupart du temps héréditaires, toujours choisis, quand il y a élection, en raison de la no<blesse de leur race et de leur valeur personnelle. L'organisation arabe est toute féodale. La farca, cette subdivision de la tribu, se subdivise ellemême en douars. Le douar est la réunion de plusieurs familles vivant sous des tentes. C'est la dernière fraction de l'unité élémentaire de la société arabe, la tribu, commune errante de ce pays, mais commune plus complète que la nôtre, car elle a les caractères attribués chez nous à l'État. Le douar, dans certaines parties de i Algérie, a des terres en commun, et le chef du douar fait, chaque année, la répartition des
RACBs ET mmn. 67
terres à cultiver. Les teates des douars, eu laine noire ou brune, sont disposées en cercle, de luauière à laisser dans le centre un vaste espace vide où Ton enferme, la nuit, les troupeaux, quand on craint les voleurs ou les bêtes de proie. Les chevaux sont entravés à des cordes tendues auprès de chaque tente; les armes et les selles sont prêtes et à portée de la main, de sorte que
• le douar peut, en cinq minutes , être à cheval en cas d'alerte. Pendant que les guerriers prennent les armes, les femmes, les enfants, les vieillards, plient les tentes et les bagages et les chargent sur les chameaux et sur les mules. Le douar se trouve donc à l'instant prêt pour le combat ou pour la fuite. Les Arabes de TAlgérie, comme leurs ancêtres du Yémen, combattent surtout à cheval. On évalue leur nombre en Algérie à 1,300,000, celui des Maures à 120,000, celui des Juifs à 30,000 S
Il y a parmi les Arabes deux aristocraties ; Taristocratie militaire et Taristocratie religieuse. La première se compose des familles qui comptent^ parmi leurs ancêtres, le plus grand nombre de guerriers illustres; la seconde, des familles qui ont eu, dans les générations précédentes, une longue suite de pieux marabouts. Les mara-
- bouts proprement dits sont des hommes qui se
* Voir Ift Géographie générale de M. Diijtsieax.
68 ROTES POSITION m AL6Éfil£ A1>A£S 1830.
sont distingués par une dévotion singulière, leur science religieuse et leurs vertus; ce sont à la fois les saints et les lettrés de l'islamisme. Un de leurs privilèges, c'est de transmettre, avec leur sang, la noblesse religieuse, comme les . guerriers illustres transmettent la noblesse militaire. On est marabout de naissance; mais pour jouir de l'immense luiluence religieuse attachée à ce titre, il faut avoir les qualités et les vertus qu'il suppose, et sans lesquelles il n'est plusqu'une dénomination honorifique. Il ne suffit donc pas de naître marabout, il faut Tètre réellement *. On devient marabout par une haute piété et de grandes vertus, comme on cesse, en fait, de Tètre personnellement par une mauvaise conduite , sans pour cela déshériter sa race. Les marabouts dignes de ce nom exercent une influence qui s'étend à toutes les populations musulmanes, sans distinction de nationalité. Pour un Kabyle comme pour un Arabe, un marabout
est un marabout.
Les Kabyles sont les anciens Berbères qui, selon toutes les vraisemblances, formèrent la population primitive de l'Afrique septentrionale. D'où leur vient ce nom de Kabyles, ou plutôt de K'baiis, que nous avons modifié? Le général Daumas propose trois étymologies : Kuebila^ fé-
* Documents inédits.
RAC£S £T THIBUS
dératiôii, tribu; Kohelj prédécesseurs, devanciers; Kabeh il accepte, soumis à la loi du Cor ran. Cette dernière éty mologie peut être soutenue comme les deux autres. Eu effet, les Arabes, après l'invasion de Mauça-ben-Noceir, obligèrent les habitants du pays conquis à subir rislamisme; c'était une garantie que les vainqueurs exigeaient des vaincus.
Les Kabyles , qui diffèrent profondément des Arabes par leur physioiiuniie extérieure comme par leurs lois et par leurs mœurs % résident sur les parties montagneuses du Tell algérien, puis au Tell marocain qu'on appelle le Kiff, jusqu'à Tunis : c'est là qu'à l'époque de la conquête arabe se sont réfugiés les premiers habitants du soL Dans toutes les invasions, les montagnes sont le lieu d'asile du peuple vaincu. Les Kabyles ont dd8 domiciles fixes, des habitations groupées et permanentes; les plus riches les construisent à plusieurs étages et en pierres , et les couvrent d'ardoises. Ces habitations forment des villages, qu'ils appellent dachour, et même de petites villes. Peuple laborieux et industrieux, leur existence offre de grandes analogies avec
* Les Arabes ont les yenxel les cheveiix noirs; les Kabyles ontsouvenl les yeux bleus, et lear teint est généralement plus blanc qne celui des Arabes. Les Arabes ont le visage allongé et le col long; les Kabyles ont le visage carré et la téte rapprochée des épaules. (La Guerre et h GowfemetMnt de FAlgérU, par M. Lonis de Beadtconr.)
70 ISOXRË POSITION £N ALGÉai£ APRES 1830.
celle des populations des montagnes de TEurope. Les irrigations, les murs de support, les aqueducs rustiques, construits en troncs d^arbres creusés et jetés sur des ravins , étaient en usage, au moment de la conquête française, chez ces laboureurs soigneux et habiles, qui fécondent par un travail intelligent un sol morcelé et partagé par héritage.
Quand on a parcouru les maigres cultures des Arabes, on est encore plus frappé do la richesse des cultures des Kabyles. Leurs montagnes sont couvertes d*oliviers et de figuiers; leurs plaines ensemencées de céréales. Dans un jardin kabyle, entouré de pierres sèches ou de haies, on voit fleurir des pêchers, des orangers, des vignes, des abricotiers.
• Les Kabyles se livrent à riudustrie manufacturière comme à Tagriculture, travaillent les métaux, fabriquent des socs de charrue, des outils aratoires, des armes, entre autres des sabres très-^renommés ffiissaj, ce nom leur vient deFliszeh-el-Bahr où ils sont fabriqués, des canons, des tapis, de la poterie, des étoffés. C'est de leurs mains que sort la poudre fabriquée dans le pays.
Ils ont à l'entrée de chaque village, et quelquefois dans l'intérieur des maisons, des pressoirs à vis bien montés, comme ceux dont se servent
ftAGBS ET TBIBUS. 71
les vignerons de la Saintonge. C'est avec ces près*
soirs qu'ils expriment do leurs olives des flots d'huile dont ils font un grand commerce à Tunis, dans TAlgérie, et par Bou*-Saada et M'sila jusqu'au pays des noirs. Un grand nombre de moulins , mus par des chutes d^eau , témoignent de l'industrie de ces montagnards, qui se livrent aussi à Tagriculture.
Un assez grand nombre d'entre eux vont, dans leur jeunesse, travailler dans les villes du littoral, ou s'enrôlent en qualité de soldats; mais, comme les habitants des montagnes de la Savoie, dès qu'ils ont amassé un pécule, ils retournent dans leur patrie , à laquelle ils sont profondément attachés. On retrouve dans leurs lois comme un reflet lointain du droit romain; leur constitution est toute démocratique, le principe de l'égalité y domine; c'est le peuple assemblé qui décide de tout , et qui nomme la djemma ou conseiU L'influence respectée des marabouts, qui surpasse celle de Vamin, ou chef du pouvoir exécutif nommé par la djemma, balance avec avantage les inconvénients inhérents à la démocratie. Rarement les tribus ont de grands cheiks permanents; ordinairement elles ne les nomment que pour une circonstance transitoire, comme les Romains nommaient leurs dictateurs.
Les Kabyles professent le mahométisme, mais.
71 NOTBB POSITIOK fiN ÀLGÉRIB APRÈS 1830.
ils y mêlent beaucoup de superstitions sur les démons. Cependant on retrouve dans leurs mœurs I leurs institutions, qu'ils appellent des canons, et dans leurs usages, beaucoup de traits qui dénotent une ancienne influence du christianisme. La femme kabyle , au lieu d'être réduite à Tabjection de la femme arabe, a quelque chose de la dignité de la femme chrétienne, et tient sa place au foyer domestique.
IV Elle sort le visage découvert, dit un officier français, et assiste au repas. La législation lui accorde des avantages que le Coran refuse à la femme arabe. Bien souvent même elle joue un grand rôle dans la politique. Ben-Khaldoun raconte que les Beni-Traten eurent jadis pour chef une femme qui fut d'un grand poids dans la conquête d'About-Ch^acen, en 1339. Récemment, à notre arrivée chez les Zouaoua, on s'entretenait beaucoup de ^i^^ Fat/^ma , jmn6^t vierge,
q^ai intliienrait la djeulma de sa tribu et la poussait à résister à nos armes, jusqu'au moment où la soumission des tribus de cette contrée la fit tomber entre nos mains ^ d
Signalons quelques autres différences remar* quables»
« Le jour férié des musulmans arabes est le
Péys et te mieU ftaftfffe. Expédition de 1S57, par le baron Henri Aiicapitaine. ^
RACES BT TRIBUS. 73
vendredi. Chez les Kabyles^ c'est le dimanche, fait
qui semble dénoncer une origine chrétienne. Lo bâton, cette peine afâictive en usage chez les musulmans, qui ne la regardent pas comme déshonorante, est repoussée comme un déshonneur par les Kabyles. Le Coran dit : « Dent pour dent, œil pour œil* » Cependant la djemma kabyle ne prononce jamais une sentence de mort« Il n'y a pas d'exécuteur public; le meurtrier cesse d'appartenir à sa tribu, sa maison est détruite, ses biens sont confisqués, un exil éternel le frappe. Là s'arrête le droit de la vindicte publique; mais le champ reste ouvert à la vengeance particulière. C'est aux parents de la victime à appliquer la peine du talion dans sa rigueur. La loi ferme les yeux sur ces sanglantes représailles; Topinion les exige, le préjugé les absoute »
Le baron Aucapitaine ajoute : « Le Kabyle et l'Arabe n'ont qu'un point de contact , leur antipathie réciproque. Le mépris du montagnard laborieux pour Thabitant paresseux de la plaine ne peut être comparé qu'à Torgueilleux dédain du cavalier de la tente pour l'habitant de la maison de pierre. Là, en effet, est la différence caractéristique des deux races : l'Arabe à l'esprit poétique et indolent, ami du luxe, est le type
^ Le généial Daunias.
AtGÉRfB. 5