Froissart, vol. 11^ chap. Lxxvii, p
29S CONCLUSIOK
1381 Ces lettres étaient en latin, et contenaient les passages suivants :
(( Sachez que, de notre spéciale grâce, nous avons « affranchi tous nos liges et sujets du comté de « Kent et des autres comtés du royaume, et dé- « chargé et acquitté tous et chacun d'eux de tout t( bondage et servage.
« Et qu'en outre nous avons pardonné à ces mêmes « liges et sujets toutes les offenses qu'ils ont faites « contre nous, en chevauchant et allant par divers « lieux avec des hommes d'armes, archers et autres, « à force armée, bannières et pennons déployés ' . . . »
Les chefs, et surtout Wat-Tyler et John Bail, plus clairvoyants que les autres , n'eurent point la même confiance dans les paroles et les chartes du roi. Ils firent ce qu'ils purent pour arrêter le départ et la dispersion des gens qui les avaient suivis, et parvinrent à rallier quelques milliers d'hommes, avec lesquels ils restèrent à Londres, déclarant qu'ils n'en sortiraient point avant d'avoir obtenu des concessions plus expresses et des garanties de ces concessions. Leur fermeté imposa aux seigneurs de la cour, qui, n'osant encore employer la force, conseillèrent au roi d'avoir avec les chefs de la révolte une entrevue à Smithfield, lieu où se tenait alors le marché aux bestiaux. Les paysans, ayant reçu cette réponse, s'y rendirent pour attendre le roi, qui vint escorté du maire, des aldermen de Londres, et de plusieurs
1. Quod nos universos ligeos etsubditos nostros.,. et ipsos et eomm quenilibet ab omni bondagio et servitio exuimus... Ac etiam quod pevdonavimus eisdeni ligeis,,. (Rymer, Fœdcra, conventiones, litterae, 1. m, p. 124, éd. de La Haye.)
courtisans et chevaliers. Il s'arrêta à une certaine «si distance, et envoya un officier dire aux insurgés qu'il était là, et que celui de leurs chefs qui devait porter la parole n'avait qu'à s'avancer pour présenter sa requête. « C'est moi, » répondit Wat-Tyler; et, sans songer au péril auquel il s'exposait, il fit signe aux gens de sa troupe de ne pas le suivre, et piqua des deux vers le roi. Il l'aborda librement, poussant son cheval tout près du sien, et lui fit, sans formules obséquieuses, la demande précise de certains droits qui devaient être la conséquence naturelle de l'affranchissement du peuple, savoir : le droit d'acheter et de vendre librement dans les villes et hors des villes, et le droit de chasse en forêts et en plaines, que les hommes de race anglaise avaient perdu à la conquête K
Le roi hésitait à répondre d'une manière positive; et, pendant ce temps, Wat-Tyler, soit par impatience, soit pour montrer par ses gestes qu'il n'était pas intimidé, jouait avec une courte épée qu'il tenait à la main^. Le maire de Londres, William Walworth, se trouvait alors à côté du roi; et, soit qu'il crût voir une menace dans le geste de Wat-Tyler, soit qu'il ne pût résister à un violent accès de colère contre lui, il le frappa sur la tête d'un coup de masse d'armes, et le renversa de cheval. Les gens de la suite du roi l'entourèrent pour cacher un moment aux in-
1. In aqiais et stagnas, piscariis et boscis et forestis fei'as capere, in campis lepores fiigare... (Henrici Knyghton de Event. ongl.^ lib. V, apud Hist. anglic. Script., t. II, col. 2636 et 2637.)
2. Et cultellum evaginatum. . . de manu in manum jeeit quasi pueriliter ludens. (Ibid.)
1381 surgés ce qui se passait, et un écuyer de naissance normande, nommé Philipot, descendant de cheval, enfonça son épée dans la poitrine du couvreur en tuiles, et le tua d'un seul coup. Les insurgés, s'apercevant que leur chef n'était plus à cheval, commencèrent à se mettre en mouvement et à crier : « Ils ont tué notre capitaine ! Allons! allons ! tuons tout! » Et ceux qui avaient des arcs les bandèrent, pour tirer sur le roi et sur sa compagnie'.
Alors le roi Richard fit un acte de courage extraordinaire. Il se sépara de ceux qui l'accompagnaient, en leur disant : « Demeurez, que personne ne me suive ; » et il alla seul au-devant des paysans, qui se rangeaient en bataille. « Seigneurs, leur dit-il, c( que vous faut-il? Vous n'avez d'autre capitaine que « moi; je suis votre roi; tenez-vous en paix, suivez- « moi aux champs, et je vous donnerai ce que vous « demandez *. » L'étonnement que leur causa cette démarche, et l'impression que produit toujours sur la masse des hommes celui qui possède le souverain pouvoir, firent que le gros de la troupe se mit en marche, et suivit le roi par un instinct machinal. Pendant que Richard s'éloignait en parlant avec eux, le maire courut à Londres et fit sonner l'alarme et crier dans les rues : « On tue le roi ! on tue le roi ! » Comme il n'y avait plus d'insurgés dans la ville, les gentilshommes anglais ou étrangers, et les riches