LIVRE IX
une lettre pleine de reproches, dont l'Acrcté passait toute mesure.
« Je ne sais comment il arrive que, devant la cour de Rome, ce soil « toujours le parti de Dieu qu'on sacrifie; de sorte que Barabbas se (( sauve et que le Christ soit mis à mort. Voici la septième année que, (( par l'autorité de cette cour, je continue d'être proscrit, et l'Kf^lise « d'ôtre en soutlrance. Les malheureux, les exilés, les innocents sont " condamnés devant vous par la seule raison qu'ils sont faibles, qu'ils « sont les pauvres de Jésus-Christ, et qu'ils tiennent h la justice. Je sais «( que les envoyés du roi distribuent ou promettent mes dépouilles aux (( cardinaux et aux courtisans ; mais que les cardinaux se lèvent contre (( moi, s'ils le veulent, qu'ils arment non-seulement le roi d'Ani.'lelerre, (' mais le monde entier pour ma perte, je ne m'écarterai de la lldélitc « (lue à l'Église ni en la vie ni en la mort, remettant ma cause aux mains (I de Dieu, pour qui je souffre la proscription et l'exil. J'ai désormais le « ferme propos de ne plus importuner la cour pontificale. Que ceux-là (( se rendent auprès d'elle, qui se prévalent de leurs iniquités, et re " viennent glorieux d'avoir écrasé la justice et fait l'innocence prisonci nière. »
Ces accusations énergiques n'étaient pas capables de faire reculer d'un seul pas la diplomatie ultramonlaine ; mais des menaces positives du roi de France, alors en rupture ouverte avec l'autre roi, vinrent prêter un appui efficace ;\ la remontrance de l'exilé. «J'entends, écrivait Louis Yll (( au pape, j'entends que vous renonciez enfin à vos démarches trom- « penses et dilatoires. » Le pape Alexandre, qui se disait lui-même placé comme l'enclume entre deux marteaux (c'est ainsi qu'il appelait les deux rois), voyant que le marteau de France se levait pour frapper, recommença subitement à croire que la cause de l'archevêque était vraiment la cause de Dieu. Il fit parvenir à Thomas un bref de suspension pour l'archevêque d'York et pour tous les prélats qui avaient assisté au couronnement du jeune roi ; il alla jusqu'à menacer Henri II de la censure ecclésiastique, s'il ne faisait promptement droit au primat contre les courtisans détenteurs de ses biens et les évoques usurpateurs de ses privilèges. Henri II, efl'rayé du bon accord qui régnait entre le pape et le roi de France, céda pour la première fois ; mais ce fut par des motifs d'intérêt, et non par crainte d'un banni que tous ses protecteurs abandonnaient et trahissaient tour à tour.
Le roi d'Angleterre annonça donc qu'il voulait entamer définitivement des négociations pour la paix; l'archevêque d'York, ainsi que les évêques de Londres et de Salisbury, essayèrent de l'en dissuader. Travaillant de tous leurs eflbrls pour empêcher toute conciliation, ils dirent au roi que la paix ne serait d'aucun avantage pour lui, à moins que les donations faites sur les biens de l'évêché de Canlerliury ne fussent ratifiées à jamais; «et 1 on sait, ajoutaient-ils, que lannulation de ce^
« dons royaux sera le point principal des demandes de Tarchevèque. » De graves raisons de politique extérieure déterminèrent Henri II à ne point se rendre à ces conseils, bien qu'ils fussent parfaitement d'accord avec son aversion personnelle contre Thomas Beket. Les négociations commencèrent; il y eut échange de lettres entre le roi et l'archevêque, indirectement et par des mains tierces, comme entre deux puissances contractantes. Une des lettres de Thomas, rédigée en l'orme de note diplomatique, mérite d'être citée comme spécimen curieux de la diplomatie du moyen âge.
«L'archevêque, disait Beket parlant de lui-même, tient beaucoup à « ce que le roi, si la réconciliation a lieu, lui donne publiquement le « baiser de paix; car cette formalité est d'un usage solennel chez tous (c les peuples et dans toutes les religions, et nulle part, sans elle, il ne « se conclut de paix entre personnes ci-devant ennemies. Le baiser d'un « autre que le roi, de son fils, par exemple, ne répondrait point au but; « car on pourrrait en induire que l'archevêque est rentré en grâce avec « le fils plutôt qu'avec le père; et, si une fois ce mot était jeté par le « monde, quelles ressources ne fournirait-il pas aux malveillants ! Le « roi, de son côté, pourrait prétendre que son refus de donner le baiser « voulait dire qu'il ne s'engageait point de bon cœur, et, par la suite, « manquer à sa parole sans se croire noté d'iufamie. D'ailleurs, l'arche- « vêque se souvient de ce qui est arrivé à Robert de Silly et aux autres !( Poitevins qui firent leur paix à Montmirail ; ils furent reçus en grâce « par le roi d Angleterre avec le baiser de paix, et pourtant, ni cette « marque de sincérité publiquement donnée, ni la considération due au « roi de France, médiateur dans cette affaire, n'ont pu leur assurer la « paix ni la vie. Ce n'est donc pas trop demander que d'exiger cette a garantie, elle-même si peu sûre. »
Le 22 juillet de l'année 1170, dans une vaste prairie, entre Freteval et La Ferté-Bernard, il y eut un congrès solennel pour la double pacification du roi de France avec le roi d'Angleterre, et de celui-ci avec Thomas Beket. L'archevêque s'y rendit, et lorsque, après la discussion des affaires politiques, on en vint à parler des siennes, il eut avec son adversaire une conférence à part et en plein champ. L'archevêque demanda au roi, premièrement, qu'il lui fût permis de punir l'injure faite à la dignité de son église par l'archevêque d'York et par ses propres suffragants. « Le couronnement de votre fils par un autre que moi, dit-il, « a énormément lésé les droits antiques de mon siège. — Mais qui donc, « répliqua vivement le roi, a couronné mon bisa'ieul Guillaume, le con- <( quérant de l'Angleterre ? n'est-ce pas l'archevêque d'York?» Beket répondit qu'au moment delà conquête, l'église de Canterbury se trouvait sans légitime pasteur; qu'elle était, pour ainsi dire, captive sous un certain Stigand. archevêque réprouvé par le pape, et que. dans cette