‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 29 sur 155 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

lorniant comme les Apennins de la Bretagne méridionale, avait jusquelà protégé le dernier asile des vaincus. A près de cinquante milles de distance au delà des monts vers l'ouest, OiHi construisit, pour remplacer ces limites naturelles, un long rempart et une tranchée qui s'étendit, du sud au nord, depuis le cours de la Wye jusqu'aux vallons où coule la Dée. Là fut établie pour toujours la frontière des deux races d'hommes qui, avec des partages inégaux, habitaient conjointement tout le sud de la vieille île de Prydain, depuis la Tweed jusqu'au cap deCornouailles.

Au nord du golfe où se jette la Dée, le pays renfermé entre les montagnes et la mer était déjà, depuis un demi-siècle, subjugué par les Angles et dépeuplé de Bretons. Les fugitifs de ces contrées avaient gagné le grand asile du pays de Galles, ou bien l'angle de terre hérissé de montagnes que baigne la mer au golfe de Solway. Dans celte dernière contrée, ils conservèrent encore longtemps une sorte de liberté sauvage, distingués de la race anglo-saxonne dans la langue même de cette race, par le nom de Cambriens, et ce nom est resté attaché au pays qui fut leur asile. Au delà des plaines du Gallovvay, dans les vallées profondes où coule la Clyde, de petites peuplades bretonnes qui, à la faveur des lieux, s'étaient conservées libres sous la domination des Angles, se maintinrent de même parmi les Scots et les Pietés, quand ces deux peuples eurent conquis toutes les basses terres d'Ecosse jusqu'au Val d'Annan et à la Tweed. Ce dernier reste de Bretons de race pure avait pour capitale et pour forteresse la ville, bâtie sur un rocher, qu'on appelle aujourd'hui Dumbarton. On trouve jusque dans le x* siècle des traces de leur existence indépendante ; mais, depuis ce temps, ils cessent d'être désignés par leur ancien nom national, soit qu'ils aient été détruits tout d'un coup par la guerre, soit qu'ils se soient fondus insensiblement dans la masse de population qui les environnait de toutes parts.

Ainsi disparut de l'île de Bretagne, à l'exception de la petite et stérile contrée de Galles, la race celtique des Cambriens, Logriens et Bretons proprement dits, en partie émigrés directement de l'exlrémité orientale de l'Europe, et en partie venus en Bretagne après un séjour plus ou moins long sur la côte occidentale des Gaules. Ces faibles débris d'un grand peuple eurent la gloire de défendre la possession de leur dernier coin de terre contre les efforts d'un ennemi immensément supérieur en nombre et en richesses, souvent vaincus, jamais subjugués, et portant en eux-mômes, à travers les siècles, la conviction d'une éternité mystérieuse réservée à leur race et à leur nom. Cette éternité fut prédite par les bardes du vi" siècle, au milieu des défaites nationales; et chaque fois que, dans la suite des temps, un envahisseur étranger traversa les plaines de la Cambrie, après les victoires les plus complètes, il entendait les vaincus lui dire : « Tu as beau faire, ni la puissance, ni aucune autre, si « ce n'est celle ilc Dieu, ne déiruira notre nom ni notre langue. » En

46 CONQLKTi: DE l/ANC (.ETERRE.

effet, ce nom et cette langue subsistent sur le sol, où une première conquête les a resserrés, et la prédiction qui s'est accomplie, grâce au courage des hommes et à la nature du pays couvert de rocs, de lacs et de grèves, reste comme un étrange et poétique monument d'énergie et de patriotisme.

Les Bretons vivaient de poésie : l'expression n'est pas trop forte ; car, dans leurs maximes traditionnelles conservées jusqu'à nos jours, ils font deTexistcnce privilégiée du poële-musicien l'une des conditions nécessaires, ou, comme ils disent, l'un des piliers de l'ordre social. Leurs poètes n'avaient guère qu'un thème, c'était la destinée du pays, ses malheurs et ses espérances. La nation, poëte à son tour, enchérissait sur leurs paroles, en prêtant un sons imaginaire aux expressions les plus simples : les souhaits des bardes passaient pour des promesses; leur attente était prophétie; leur silence même affirmait. S'ils ne chantaient pas la mort d'Arthur, c'était preuve qu'Arthur vivait encore; et quand le joueur de harpe, sans intention précise, faisait entendre un air mélancolique, Tauditoire attachait spontanément à cette mélodie vague le nom d'un des lieux devenus funestes par quelque bataille perdue conlre les conquérants étrangers. Cette vie de souvenirs et d'espérances embellit, pour les derniers Cambriens, leur pays de rocs et de marécages. Ils étaient gais et sociables, quoique pauvres; ils supportaient légèrement la détresse comme une souffrance passagère, attendant, sans se lasser jamais, une grande révolution politique, qui devait leur faire recouvrer la possession de tout ce qu'ils avaient perdu, et leur rendre, selon l'expression des bardes, la couronne de la Bretagne.

Bien des siècles s'écoulèrent; et. malgré les prédictions des poètes, l'ancienne patrie des Bretons ne retourna point aux mains de leurs descendants. Si l'oppresseur étranger fut vaincu, ce ne fut pas par la nation qui avait droit à cette victoire ; ni ses défaites ni son asservissement ne profitèrent aux réfugiés du pays de Galles. Le récit des infortunes des Anglo-Saxons, envahis et subjugués à leur tour par des peuples venus d"outre-mer, va commencer dans les pages qui suivent. Alors cette race d'hommes, jusqu'ici victorieuse de toutes celles qui l'avaient précédée sur le sol de la Bretagne, appellera sur elle un genre d'intérêt qu'elle n'a pu encore exciter : car sa cause deviendra la bonne cause ; elle sera la rac-e souffrante et opprimée. Si la distance des temps affaiblit pour nous l'impression jadis causée par des infortunes contemporaines, c'est quand l'oubli nous cache en partie et décolore, pour ainsi dire, les souffrances de ceux qui ne sont plus. Mais, en présence des vieux documents où elles sont retracées avec détail, avec cet accent de na'iveté qui fait revivre les hommes d'un autre âge, un sentiment de pitié s'éveille et se môle à l'impartialité de l'historien, pour la rendre plu* humaine sans altérer son caractère de ju-tice et de bonne foi.

Liviu: Il

Depuis le premier débarquement des Danois en Angleterre, jusqu'à la fin de leur domination.

I. y avait plus d'un siècle cl demi que la Jivelagnc méridionale presque entière portait le nom de terre des Anglais, et que, dans le langage de ses possesseurs de race germanique, le nom de Créions ou celui do Gallois signiliait serl" et tributaire, lorsque des hommes inconnus vinrent, avec trois vaisseaux, aborder à l'un des ports de la côte orientale. Afin d'apprendre d'où ils venaient et ce qu'ils voulaient, le magistral saxon du lieu se rendit au rivage ; les inconnus le laissèrent approcher et l'entourèrent; puis, fondant tout à coup sur lui et sur son escorte, ils le tuèrent, pillèrent les habitations voisines et remirent promptement ;\ la voile.

Telle l'ut la première apparition, en Angleterre, des pirates du nord appelés Danois ou Normands, selon qu'ils venaient des îles de la mer Baltique ou de la côte de Norvvége. Ils descendaient de la même race primitive que les Anglo -Saxons et les Franks ; leur langue avait des racines communes avec les idiomes de ces deux peuples ; mais ce signe d'une antique fraternité ne préservait de leurs incursions hostiles ni la liretagne saxonne, ni la Gaule franke, ni même le territoire d'outrellhin, exclusivement habité par des nations germaniques. La conversion des Teutons méridionaux à la foi chrétienne avait rompu tout lien de i'raternité entre eux et les Tontons du nord. Au i.\* siècle, l'homme du nord se glorifiait encore du titre de fils d'Odin, et traitait do bAtards et d'apostats les Germains enfants de l'Église : il ne les distinguait point dos populations vaincues dont ils avaient adopté le culte. Franks ou (ijiulois, Langobards ou Latins, tous étaient également odieux pour l'homme demeuré fidèle aux anciennes divinités de la Germanie. Une sorte de lanatisrae religieux et patriotique s'alliait ainsi dans l'ilme des

48 conqi'Gtf: de L'ANGF.ETERRE.

Scandinaves à la fougue déréglée de leur caractère et à une soif de gain insatiable. Ils versaient avec plaisir le sang des prêtres, aimaient surtout à piller les églises, et faisaient coucher leurs chevaux dans les chapelles (les palais. Quand ils venaient de dévaster et d'incendier quelque canton du territoire chrétien : « Nous leur avons chanté la messe des « lances, disaient-ils par dérision ; elle a commencé de grand matin, et (( elle a duré jusqu'cà la nuit. »

En trois jours de traversée parle vent d'est, les flottes de barques à deux voiles des Danois et des Norvégiens arrivaient au sud de la Bretagne. Les soldats de chaque flotte obéissaient en général à un chef unique, dont le vaisseau se distinguait des autres par quelque ornement particulier. C'était le même chef qui commandait encore lorsque les pirates débarqués marchaient en bataillons, soit à pied, soit à cheval. On le saluait du titre germanique que les langues du midi rendent par le mot roi; mais il n'était roi que sur mer et dans le combat ; car, à l'heure du festin, toute la troupe s'asseyait en cercle, et les cornes remplies de bière passaient de main en main sans qu'il y eût ni premier ni dernier. Le roi de mer était partout suivi avec fidélité et toujours obéi avec zèle, parce que toujours il était renommé comme le plus brave entre les braves, comme celui qui n'avait jamais dormi sous un toit de planches, qui jamais n'avait vidé la coupe auprès d'un foyer abrité.

Il savait gouverner le vaisseau comme un bon cavalier manie son cheval, et à l'ascendant du courage et de l'habileté se joignait pour lui l'empire que donne la superstition ; il était initié à la science des runes, il connaissait les caractères mystérieux qui, gravés sur les épées, devaient procurer la victoire, et ceux qui, inscrits à la poupe et sur les rames, devaient préserver du naufrage. Égaux sous un pareil chef, supportant légèrement leur soumission volontaire et le poids de leur armure de mailles, qu'ils se promettaient d'échanger bientôt contre un égal poids d'or, les pirates danois cheminaient gaiement sur la route des cygnes, comme disent leurs poésies nationales. Tantôt ils côtoyaient la terre, et guettaient leur ennemi dans les détroits^, les baies et les petits mouillages, ce qui donner le nom de ]'iliings ou Enfants des anses ; tantôt ils se lançaient à sa poursuite à travers l'Océan. Les violents orages des mers du nord dispersaient et brisaient leurs frôles navires; tous ne rejoignaient point le vaisseau du chef, au signal du ralliement; mais ceux qui survivaient à leurs compagnons naufragés n'en avaient ni moins de confiance ni plus de souci; ils se riaient des vents et des flots, qui n'avaient pu leur nuire : « La force de la tempête, chantaient-ils, aide le bras de nos rameurs, » l'ouragan est à notre service, il nous jette où nous voulions aller. »

La première grande armée de corsaires danois et normands qui se dirigea vers l'Angleterre aborda sur les côtes de Cornouaillcs ; et les indigènes de ce pays, réduits par les Anglais à la condition de tributaires,

Page 1