‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 30 sur 155 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

se joignirent aux ennemis de leurs conquérants, soit dans l'espoir de regagner quelque peu de liberté, soit pour satisfaire simplement leur passion de vengeance nationale. Les hommes du nord furent repoussés, elles Bretons de Cornouailles restèrent sous le joug des Saxons; mais, peu de temps après, d'autres flottes, abordant du côté de l'est, amenèrent les Danois en si grand nombre que nulle force ne put les empêcher de pénétrer au cœur de rAnglelerre. Ils remontaient le cours des grands fleuves, jusqu'il ce qu'ils eussent trouvé un lieu de station commode; là ils descendaient de leurs barques, les amarraient ou les tiraient à sec, se répandaient sur le pays, enlevaient de toutes parts les botes de somme, et de marins se faisaient cavaliers, comme s'expriment les chronifjucs du temps. D'abord ils se bornèrent à piller et à se retirer ensuite, laissant derrière eux, sur les côtes, quelques postes militaires et de petits camps retranchés, pour protéger leur prochain retour; mais bientôt, changeant de tactique, ils s'établirent à demeure fi.xe, comme maîtres du sol et des habitants, et refoulèrent la race anglaise du nordest vers le sud-ouest, comme celle-ci avait refoulé l'ancienne population bretonne de la mer de Gaule vers l'autre mer.

Les rois des mers qui attachèrent leur nom aux événements de cette grande invasion sont: Ragnar-Lodbrog et ses trois flls Hubbo, Ingvar, et Alfden. Fils d'un Norwégien et delafllledu roi de l'une des îles danoises, Ragnar avait obtenu, soit de gré, soit de force, la royauté de toutes ces lies; mais la fortune lui devint contraire; il perdit ses possessions territoriales, et alors, armant des vaisseaux et rassemblant une troupe de pirates, il se fit roi de mer. Ses premières courses eurent lieu dans la Baltique et sur les côtes de la Frise et de la Saxe ; puis il fît de nombicuscs descentes en Bretagne et en Gaule, toujours heureux dans ses entreprises, qui lui valurent de grandes richesses et un grand nom. Après trente ans de succès obtenus avec une simple flotte de barques, Ragnar, dont les vues s'étaient agrandies, voulut essayer son habileté dans une navigation plus savante, et fil construire deux vaisseaux qui surpassaient en dimension tout ce qu'on avait vu dans le nord. Vainement sa femme Aslauga, avec ce bon sens précautionneux qui, chez les femmes scandina\es, passait pour le don de prophétie, lui remontra les périls où cette innovation l'exposait; il ne l'écouta point, et s'embarqua, suivi de plusieurs centaines d'hommes. L'Angleterre était le but de cette expédition d'un nouveau genre. Les pirates coupèrent gaiement les câbles qui retenaient les deux navires, et, comme ils disaient eux-mêmes dans leur langage poétique, lâchèrent la bride à leurs grands chevaux marins.

Tout alla bien pour le roi de mer et ses compagnons tant qu'ils voguèrent au large; mais ce fut aux approches des côtes que les difficultés ommencèrent. Leurs gros vaisseaux, mal dirigés, échouèrent et se bri-

sèrent sur des bas-fonds, d'où les Ijateaux de conslruclion danoise auraient pu sortir aisément ; les équipages furent contraints de se jeter à terre, privés de tout moyen de retraite. Le rivage où ils débarquèrent ainsi malgré eux était celui du Northumberland; ils s'y avancèrent en bon ordre, ravageant et pillant selon leur usage, comme s'ils ne se fussent pas trouvés dans une position désespérée. A la nouvelle de leurs dévastations, MWsl, roi du pays, se mit en marche et les attaqua avec des forces supérieures; le combat fut acharné, quoique très-inégal; et Ragnar, enveloppé dans un manteau que sa femme lui avait donné en partant, pénétra quatre fois dans les rangs ennemis. Mais presque tous ses compagnons ayant succombé, lui-même fut pris vivant par les Saxons. Le roi JEWa. se montra cruel envers son prisonnier; non content de le faire mourir, il voulut lui infliger des tortures inusitées. Lodbrog fut enfermé dans un cachot rempli, disent les chroniques, de vipères et de serpents venimeux. Le chant de mort de ce fameux roi de mer devint célèbre, comme l'un des chefs-d'œuvre de la poésie Scandinave. On laltribuait, contre toute vraisemblance, au héros lui-même ; mais, quel quen soit l'auteur, ce morceau porte la vive empreinte du fanatisme de guerre et de religion qui rendait si terribles, au ix^ siècle, les vikings danois et normands.

a Nous avons frappé de nos épées, dans le temps où, jeune encore, «j'allais vers l'orient du Sund apprêter un repas sanglant aux bêtes « carnassières, et dans ce grand combat où j'envoyai en foule au palais (^ d'Odin le peuple de Helsinghie. De là, nos vaisseaux nous portèrent à (i l'embouchure de la Yistule, où nos lances entamèrent les cuirasses, et « où nos épées rompirent les boucliers,

«Nous avons frappé de nos épées, le jour où j'ai vu des centaines « d'hommes couchés sur le sable, près d'un promontoire d'Angleterre; « une rosée de sang dégouttait des épées; les flèches sifflaient en allant (( chercher les casques : c'était pour moi un plaisir égal à celui détenir « une belle fille à mes côtés.

« Nous avons frappé de nos épées, le jour où j'abattis ce jeune homme, (( si fier de sa chevelure, qui dès le matin poursuivait les jeunes filles (( et recherchait l'entretien des veuves. Quel est le sort d'un homme (( brave, si ce n'est de tomber des premiers? Celui qui n'est jamais « blessé mène une vie ennuyeuse, et il faut que l'homme attaque « l'homme ou lui résiste au jeu des combats.

« Nous avons frappé de nos épées; maintenant j'éprouve que les « hommes sont esclaves du destin et obéissent aux décrets des fées qui « président à leur naissance. Quand je lançai en mer mes vaisseaux pour « aller rassasier les loups, je ne croyais pas que cette course dût me « conduire à la fin de ma vie. Mais je me réjouis en songeant qu'une « place m'est réservée dans les salles d'Odin, et que là bientôt, assis au

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(( grand banquet, nous boirons la bière à plcni? bords, dans les coupes « de corne.

(( Nous avons frappé de nos épées. Si les fds d'Aslauga savaient les «angoisses que j'éprouve, s'ils savaient que des serpents venimeux <( m'enlacent et me couvrent de morsures, ils tressailliraient tous et « voudraient courir au combat; car la mère que je leur laisse leur a (; donné des cœurs vaillants. Une vipère m'ouvre la poitrine et pénètre « vers mon cœur ; je suis vaincu : mais bientôt, j'espère, la lance d'un de « mes fds traversera le cœur d'Ella.

(( Nous avons frappé de nos épées dans cincjuante et un combats; je <i doute qu'il y ait parmi les hommes un roi plus fameux que moi. Dès « ma jeunesse, j'ai appris à ensanglanter le fer; il ne faut pas pleurer la <' mort, il est temps de finir. Envoyées vers moi par Odin, les déesses <i m'iippellenl et m'invitent; je vais, assis aux premières places, boire la (( bière avec les dieux. Les heures de ma vie s'écoulent; c'est en riant <i que je mourrai. »

Ce fier appel à la vengeance et aux passions guerrières, chanté premièrement dans une cérémonie funèbre, courut ensuite de bouche en bouche, partout où Ragnar-Lodbrog avait eu des admirateurs. Nonseulement ses fils, ses parents, ses amis, mais une foule d'aventuriers et de jeunes gens de tous les royaumes du Nord y répondirent. En moins d'un an, et sans qu'aucune nouvelle hostile parvînt en Angleterre, huit rois de mer et vingt ïarls ou chefs du second ordre, se confédérant ensemble, réunirent leurs vaisseaux et leurs soldats. C'était la plus grande flotte qui fût jamais partie de Danemark pour une expédition lointaine. Elle devait aborder au Norlhumbcrland ; mais une méprise des pilotes la porta plus au sud, vers la côte d'Est-Anglie.

Incapables de repousser un si grand armement, les gens du pays tirent aux Danois un accueil pacifique; et ceux-ci en profitèrent pour amasser des vivres, réunir des chevaux et attendre des renforts d'outremer ; puis, quand ils se crurent assurés du succès, ils marchèrent sur York, capitale de la Northumbrie, dévastant et brûlant tout sur leur passage. Les deux chefs de ce royaume, Osbcrt et yElla, concentrèrent leurs forces sous les murs de la ville, pour livrer une bataille décisive. D'al)ord les Saxons eurent l'avantage; mais ils se lancèrent avec trop d'imprudence à la poursuite de l'ennemi, qui, s'apercevant de leur désordre, revint sur eux et les défit complètement. Osbert fut tué en combattant, et, par une singulière destinée, ^Ella, tombé vivant entre les mains des fils de Lodbrog, expia dans des tortures inouïes le supplice infligé i\ leur père.

La vengeance était consommée ; mais alors une autre passion, celle du pouvoir, se fit sentir aux chefs confédérés. Maîtres d'une partie du pays au nord de l'Humber, et assurés par des messages de la soumis-

sion du resto, les. fils de Ragnar-Lodbrog résolurent de garder cette conquête. Ils mirent garnison à York cl dans les principales villes, distribuèrent des terres à leurs compagnons, et ouvrirent un asile aux gens de tout état qui viendraient des contrées Scandinaves pour accroître la nouvelle colonie. Ainsi le Northumberland cessa d'êti'C un royaume saxon ; il devint le point de ralliement des Danois pour la conquête du sud de l'Angleterre. Après trois ans de préparatifs, la grande invasion commença. L'armée, conduite par ses huit rois, descendit THumber jusqu'à la hauteur de Lindcsey, et, ayant pris terre, marcha directement du nord au sud, pillant les villes, massacrant les habitants, et brûlant surtout, avec une rage fanatique, les églises et les monastères. L'avant-garde danoise approchait de Croyland, abbaye célèbre, dont le nom figurera plus d'une fois dans cette histoire, lorsqu'elle rencontra une petite armée saxonne, qui, à force de courage et de bon ordre, l'arrêta durant un jour entier. C'était une levée en masse de tous les gens du voisinage, commandés par leurs seigneurs et par un moine appelé frèic Toli, qui, avant de se vouer à la retraite, avait porté les armes. Trois rois danois furent tués dans ce combat ; mais, à l'arrivée des autres, les Saxons, écrasés par le nombre, moururent presque tous en défendant leur poste. Quelques-uns des fuyards coururent au monastère annoncer que'tout était perdu, et que les païens approchaient. C'était l'heure des matines, tous les moines se trouvaient réunis dans le chœur. L'abbé, homme d'un grand âge, leur parla ainsi : « Que tous ceux (( d entre vous qui sont jeunes et robustes se retirent en lieu de sûreté, « emportant avec eux les reliques des saints, nos livres, nos chartes et (( ce que nous avons de précieux. Moi, je resterai ici avec les vieillards « elles enfants, et peut-être qu'avec l'aide de Dieu, l'ennemi aura pitié H de notre faiblesse. »

Tous les hommes valides de la communauté partirent au nombre de trente, et, ayant chargé sur un bateau les reliques et les vases sacrés^, se réfugièrent dans les marais voisins. Il ne resta au chœur que l'abbé, des vieillards infirmes et quelques enfants que leurs fam.illes, suivant la dévotion du siècle, faisaient élever sous l'habit monastique. Ils continuèrent le chant des psaumes à toutes les heures prescrites ; puis, quand vint celle de la messe, l'abbé se mil à l'autel en habits sacerdotaux. Tous les assistants reçurent la communion, et presque au moment même les Danois entrèrent dans l'église. Le chef, qui marchait en tête, tua de sa main l'abbé au pied de l'autel, et les soldats saisirent les moines, vieux et jeunes, que la frayeur avait dispersés. Ils les torturaient un à un pour leur faire dire où était caché le trésor, et, sur le refus de répondre, ils leur coupaient la tête. Au moment où le prieur tomba mort, l'un des enfants, âgé de dix ans, qui l'aimait beaucoup, se mit à l'embrasser, pleurant et demandant à mourir avec lui. Sa voix et

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