LIVRE II
sa figure frappèrent un des chefs danois ; ému de pitié, il tira l'cnfanf hors de la foule ; puis, lui ôtant son froc et le couvrant d'une casaque : <t Suis-moi, dit-il, et ne me quitte plus. » Il le sauva ainsi du massacre ; mais aucun autre ne fut épargne. Après avoir inutilement cherché le trésor de l'abbaye, les Danois brisèrent les tombeaux de marbre qui étaient dans l'église, et, furieux de n'y point trouver de richesses, ils dispersèrent les ossements et mirent le feu à l'église. Ensuite ils se dirigèrent vers l'est sur le monastère de Peteiborough.
Ce monastère, l'un des chefs-d'œuvre de l'architecture du temps, avait, suivant le style saxon, des murailles massives, percées de petites fenCtrcs à plein cintre, ce qui le rendait facile à défendre. Les Danois trouvèrent les portes fermées, et furent reçus à coups de flèches et de pierres par les moines et les gens du pays, qui s'étaient renfermés avec eux : au premier assaut, l'un des fils de Lodbrog, dont les chroniques ne disent pas le nom, fut blessé mortellement ; mais, après deux attaques, les Danois entrèrent de force, et Ilubbo, pour venger son frère, tua de sa propre main tous les religieux, au nombre de quatre-vingt- (piatre. Les meubles furent pillés, les sépulcres ouverts, et la bibliolhè- (|uc employée à attiser le feu qui fut mis aux bâtiments : l'incendie dura quinze jours entiers. Pendant une marche de nuit que l'armée fit du côté de Iluntingdon, l'enfant qu'un chef danois avait sauvé à Croyiand s'échappa, et regagna seul les ruines de son ancienne demeure. Il trouva les trente moines de retour, et occupés à éteindre le feu qui brûlait encore au milieu des décombres. Il leur raconta le massacre avec toutes ses circonstances ; et tous, pleins de tristesse, se mirent à la recherche des cadavres de leurs frères. Après plusieurs jours de travail, ils trouvèrent celui de l'abbé, sans tôte et écrasé par une poutre ; tous les autres lurent découverts pareillement, et placés près de l'église dans une même fosse.
Ces désastres eurent lieu en partie sur le territoire de Mercie, en partie sur celui d'Est-Anglie ou des Angles orientaux. Le roi de ce dernier pays, nommé Edmund, ne tarda pas à porter la peine de l'indiflerence avec laquelle, trois ans auparavant, il avait vu l'invasion du royaume de Northumbrie : surpris par les Danois et fait j)risonnicr, il fut conduit devant les fds de Lodbrog, qui le sommèrent avec hauteur de s'avouer leur vassal. Edmund refusa obstinément ; et alors les Danois, l'ayant lié ;\ un arbre, se mirent à exercer sur lui leur adresse îi tirer de l'arc. Ils visaient aux bras et aux jambes sans toucher le corps, et terminèrent ce jeu barbare en abattant d'un coup de hache la tète du roi saxon. C'était un homme de peu de mérite et de peu de réputation ; mais sa mort lui fil olilenir la plus grande renommée (ju'il y eût alors, celle de la sainteté et du martyre. L'opinion commune au moyen âge sanctifiait la mémoire de quiconque avait péri de la main des païens ;
54 CONQUÊTE DE LANGLETERRE.
mais il y eut ici quelque chose de plus, un trait particulier du caractère anglo-saxon, le penchant à colorer d'une teinte religieuse les douleurs patriotiques, à regarder comme des martyrs ceux qui étaient morts en défendant la cause nationale ou persécutés par ses ennemis.
L'Est-Anglie, entièrement soumise, devint, comme le Northumberland, un royaume danois et un but d'émigration pour les aventuriers du nord. Le roi saxon fut remplacé par un roi de mer appelé Godrun, et la population indigène, réduite à une demi-servitude, perdit la propriété de son territoire et paya le tribut aux étrangers. Cette conquête mit dans un grand péril le royaume de Mercie, qui, entamé déjà dans sa partie orientale, avait les Danois sur deux de ses frontières. Les anciens royaumes d'Est-sex, Kent et Suth-sex n'avaient plus d'existence indépendante ; depuis près d'un siècle, ils étaient réunis tous les trois à celui de West-sex ou des Saxons occidentaux. Ainsi la lutte se trouvait engagée entre deux royaumes danois et deux royaumes saxons. Les rois de Mercie et de West-sex, longtemps rivaux et ennemis, se liguèrent ensemble pour défendre ce qui restait de pays libre ; mais, malgré leurs eûbrts, tout le territoire situé au nord de la Tamise fut envahi ; la Mercie devint danoise ; et des huit , royaumes fondés primitivement par les Saxons et les Angles, il n'en resta plus qu'un seul, celui de AYest-sex, qui s'étendait alors de l'embouchure de la Tamise au golfe où se jette la Saverne.
En Tannée 871, Ethehcd, fils d'Ethehvulf, roi de West-sex, mourut à la suite d'un combat livré aux Danois, qui venaient de passer la Tamise. Il laissait plusieurs enfants ; mais le choix de la grande assemblée qui représentait le pays se porta sur son frère Alfred, jeune homme de vingt-deux ans, dont le courage et l'habileté militaire donnaient de grandes espérances. Alfred réussit deux fois, soit en combattant, soit en négociant, à faire sortir les Danois de son royaume ; il repoussâtes invasions par mer tentées contre ses provinces du sud, et défendit pendant sept ans la ligne de la Tamise. Peut-être qu'aucune armée danoise n'eût jamais franchi de nouveau cette frontière, si le roi et le peuple de West-sex eussent été bien unis; mais il existait entre eux des germes de discorde d'une nature assez bizarre.
Le roi Alfred avait plus étudié qu'aucun de ses compatriotes : il avait parcouru, jeune, les contrées méridionales de l'Europe, et en avait observé les mœurs ; il connaissait les langues savantes et la plupart des livres de l'antiquité. La supériorité de connaissances que ce roi saxon avait acquise lui inspirait une sorte de dédain pour la nation qu'il gouvernait. Il faisait peu de cas des lumières et de la prudence du grand conseil national, qu'on appelait l'assemblée des sages. Rempli des idées de pouvoir absolu que présentent la littérature et Thistoire de l'empire romain, il avait un désir violent de réformes politiques, et concevait des
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plans meilleurs peiil-ètrc que les anciennes coutumes anj^lo-saxonncs, mais manquant de sanction aux yeux d'un peuple qui ne les avait pas souhaités et ne les comprenait pas. La tradition a vaguement conservé quelques traits sévères du gouvernement d'Alfred, et, longtemps après sa mort, on parlait de la rigueur excessive qu'il avait mise h punir les prévaricateurs et les mauvais juges. Quoique cette rigueur eût pour objet l'intérêt de la nation anglaise, elle ne pouvait ôtrc agréable h cette nation, qui alors Taisait plus de cas de la vie d'un homme lihie que de la régularité dans les affaires publiques.
D'ailleurs, cette sévérité du roi Alfred envers les grands n'était point accompagnée (raffabilité envers les petits ; il les défendait sans paraître les aimer : leurs suppliques l'importunaient, et sa maison leur était fermée : « Si l'on a^ait besoin de son aide, dit un contemporain, soit (( pour des nécessités personnelles, soit contre l'oppression des puis- >t sants, il dédaignait d'accueillir et d'écouter la plainte : il ne prétait « aucun appui aux faibles, et les estimait comme néant. » Aussi quanti, sept années après son élection, ce roi lettré, devenu odieux sans le savoir et sans le vouloir, eut à repousser une invasion formidable des Danois, et qu'il appela son peuple à la défense du pays, il fut effrayé de trouver des hommes mal disposés à lui obéir, et même peu soucieux du péril commun. Ce fut en vain qu'il envoya par les villes et les hameaux son messager de guerre, portant une flèche et une épée nue, et quïl publia cette vieille proclamation nationale, à laquelle nul Saxon en é(at de porter les armes n'avait jamais résisté : « (Jnc quiconque n'est pas (( un homme de rien, soit dans les villes, soit dans la campagne, sorte (( de sa maison et vienne. » Peu d'hommes vinrent; et Alfred se trouva presque seul, entouré du petit nombre d'amis qui admiraient son savoir, et qu'il touchait quelquefois jusqu'auxlarmes par la lecture de ses écrits.
A la fiiveur de cette indifférence de la nation pour le chef qu'ellcmOme avait choisi, l'ennemi s'avançait rapidement. Alfred, délaissé par les siens, à son tour les délaissa, et prit la fuite, dit un vieil historien, abandonnant ses guerriers, ses capitaines, tout son peuple, pour sauver sa vie. Il alla, se cachant par les bois et les déserts, jusqu'aux limites du territoire anglais et de la Icrie des Bretons de Cornouailles, au confluent des deux rivières de Tonc et de Parret. lA se trouvait une presqu'île entourée de marais : le roi saxon s'y réfugia, et habita, sous un faux nom, la cabane d'un pécheur, obligé de cuiie lui-même le pain dont la pauvre famille de ses hùtos voulait bien lui donner sa part. Peu de gens, dans son royaume, savaient ce qui était arrivé de lui ; et l'armée danoise y entra sans résistance. Beaucoup d'habitants s'embarquèrent sur les côtes de l'ouest pour chercher un refuge, soit en Gaule, soit en Irlande; le reste se soumit à payer le tribut et à labourer pour les Danois. Ils ne tardèrent pas à trouver les maux <lt' la conquéle mille f(»is
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pires que ceux du règne d'Alfred, qui, dans le moment delà souffrance, leur avaient paru insupportables ; ils regrettèrent leur premier état et le despotisme d'un roi né parmi eux.
De son côté, le roi Alfred réfléchissait dans le malheur, et méditait sur les moyens de sauver le peuple, s'il était possible, et de rentrer en grâce avec lui. Fortifié dans son île contre une surprise de l'ennemi par des relranchements de terre et de bois, il y menait la vie dure et sauvage, réservée, dans tout pays conquis, au vaincu trop fier pour être esclave, la vie de brigand dans les bois, les marais et les gorges des montagnes. A la tête de ses amis, formés en bandes, il pillait le Danois enrichi de dépouilles, et, à défaut de Danois, le Saxon qui obéissait aux étrangers et les reconnaissait pour maîtres. Ceux que le joug étranger fatiguait, ceux qui s'étaient rendus coupables envers le plus fort en défendant contre lui leurs biens, leurs femmes ou leurs filles, vinrent se ranger sous les ordres du chef inconnu qui refusait de partager la servitude générale. Après six mois d'une guerre de stratagèmes, de surprises et de combats nocturnes, le chef de partisans résolut de se nommer, de faire un appel à tout le pays de l'ouest, et d'attaquer ouvertement, sous l'étendard anglo-saxon, le principal camp des Danois.
Ce camp était situé à Ethandun, sur la frontière des provinces de Wilts et de Somerset, près d'une ïorét appelée Sel-wood ou le Grand- Bois. Avant de donner le signal décisif, Alfred voulut observer luimême la position des étrangers; il entra dans leur camp sous l'habit d'un joueur de harpe, et divertit par des chansons saxonnes l'armée danoise, dont le langage différait peu du sien ; il se promena au milieu des tentes, et, à son retour, changeant d'emploi et de caractère, il envoya des messagers dans toute la contrée d'alentour, assignant pour rendezvous aux Saxons qui voudraient s'armer et combattre, un lieu nommé la Pierre d'Egbert, sur la lisière orientale du Grand-Bois, et à quelques milles de distance du camp ennemi.
Durant trois jours consécutifs, des hommes armés, partis de toutes les directions, arrivèrent au lieu assigné, un à un, ou par petites bandes. Chaque nouveau venu était salué du nom de frère, et accueilli avec une joie vive et tumultueuse. Quelques bruits de cette agitation parvinrent au camp des Danois; ils démêlèrent autour d'eux l'apparence d'un grand mouvement ; mais, comme il n'y avait point de traîtres, leurs informations furent incertaines, et, ne sachant précisément où l'insurrection devait commencer, ils ne firent aucune manœuvre et se contentèrent de doubler leurs postes extérieurs. Ils ne tardèrent pas à voir flotter la bannière de West-sex, qui portait la figure d'un cheval blanc. Alfred attaqua leurs redoutes d'Ethandun, par le côté le plus faible, les en chassa, et, comme s'exprime une chronique saxonne, resta maître du champ de carnage.