LIVRE II u
Une fois dispersés les Danois ne se rallièrenl plu>, et Godnin, leur roi, fit ce que faisaient souvent dans le péril les yens de sa nation : il promit, si les vainqueurs voulaient renoncer aie poursuivre, de se faire baptiser, lui et les siens, et de se retirer sur ses terres d'Est-Anglie. pour y habiter paisiblement. Le roi saxon, qui n'était point assez foit pour faire la guerre à outrance, accepta ces offres de paix. Godrun et les autres capitaines païens jurèrent, sur un bracelet consacré à leurs dieux, de recevoir fidèlement le baptême. Le roi Alfred servit de père spirituel au chef danois, qui endossa sur sa cotte de mailles la robe blanche des néophytes, et repartit, avec les débris de ses troupes, pour le pays d'oij il était venu, et d'où il s'engageait à ne plus sortir. Les limites des deux populations furent fixées par un traité définitif, juré, comme porte son préambule, par Alfred roi, Godrun roi, tous les sages anglo-saxons et tout le peuple danois. Ces limites étaient, au sud, le cours delà Tamise jusqu'à la petite rivière de TÉa, qui s'y jette en avant de Londres ; au nord et à l'est, la rivière d'Ouse et la grande voie construite par les Bretons, et reconstruite de nouveau par les Romains, que les Saxons nommaient Wctlinga-street, le chemin des fils de Wetla.
Les Danois cantonnés dans les villes de la Mercie et sur le pays au nord de l'Humber ne se crurent point liés par le pacte d'Alfred et de Godrun. Ainsi la guerre ne cessa point sur la frontière septentrionale du territoire de West-sex. Les anciens royaumes de Suth-sex et de Kent, délivrés de la servitude étrangère, proclamèrent tous les deux Alfred comme libérateur et comme roi. Nulle voix ne s'éleva contre lui, ni dans son propre pays, où son ancienne impopularité était effacée par ses nouveaux services, ni dans ceux que ses prédécesseurs avaient soumis par conquête à leur domination. La partie de l'Angleterre que les Danois n'occupaient point forma dès lors un seul État; et ainsi disparut pour jamais l'ancienne division du peuple anglais en plusieurs peuples, en autant de peuples qu'il y avait eu de bans d'émigrés partis des lies et des rivages de la Germanie. Le flot des invasions danoises avait renversé pour jamais les lignes de forteresses qui s'élevaient auparavant entre chaque royaume et les royaumes voisins; à un isolement quelquefois hostile succéda l'union que produisent des malheurs communs et des espérances communes.
Du moment (jue fut abolie la grande séparation du pays anglo-saxon en royaumes, les autres divisions territoriales prirent une importance qu'elles n'avaient point eue jusque-lù; et c'est en effet depuis ce temps que les historiens commencent ;\ faire mention des skires, scires, sfiires, ou fractions de royaumes, des ceutaincs cl des dizaines de familles, circonscriptions locales aussi vieilles en Angleterre que l'établissement des Saxons et des Angles, mais qui durent être peu remarquées, tant qu'il se trouva au dessus d'elles une plus large circonscription politique.
L'usage de compter les familles comme de simples iinilés, et de les agréger ensemble par collections de dix ou de cent, pour former des districts et des cantons, se retrouve chez tous les peuples d'origine teutonique. Si celte institution joue un grand rôle dans les lois qui portent le nom d'Alfred, ce n'est point qu'il l'ait inventée; c'est, au contraire, que, la trouvant enracinée au sol de l'Angleterre, et presque uniformément répandue sur tous les pays qu'il réunit sans violence au royaume de West-sex, il y eut pour lui nécessité d'en faire la principale base de ses dispositions d'ordre public. Il n'établit, à proprement parler, ni les dizaines et les centaines de familles, ni les chefs municipaux, appelés dizainiers et centainiers, ni même cette forme de procédure qui, modifiée par l'action du temps, a donné naissance au jury. Tout cela existait chez les Saxons et les Angles antérieurement à leur émigration.
Le roi de West-sex acquit, depuis son second avènement, tant de célébrité comme brave, et surtout comme sage, qu'il est difficile de retrouver dans l'histoire les traces de la défaveur nationale dont il avait d'abord été frappé. Sans cesser de veiller au maintien de l'indépendance reconquise, Alfred trouva des heures pour ses études qu'il aimait toujours, mais sans les préférer aux hommes à qui il en destinait le fruit. Il nous reste de lui plusieurs morceaux de vers et de prose, remarquables par une certaine richesse d'imagination et ce luxe de figures qui est le caractère distinctif de l'ancienne littérature germanique.
Alfred passa le reste de sa vie entre ces travaux et la guerre. Le serment que lui avaient prête les Danois de l'Est-Anglie, d'abord sur le bracelet d'Odin, et ensuite sur la croix du Christ, fut violé par eux, à la première apparition d'une flotte de pirates sur leur côte. Ils saluèrent les nouveaux venus comme des frères ; l'entraînement des souvenirs et de la sympathie nationale leur fit quitter les champs qu'ils labouraient, et détacher de la muraille enfumée leur grande hache de combal, ou la massue hérissée de pointes de fer, qu'ils nommaient Vétoile du matin. Peu de temps après, sans violer aucun traité, les Danois des rives de l'Humber descendirent vers le sud pour se joindre, avec les hommes de l'Est-Anglie, à l'armée du fameux roi de mer Hasting, qui, prenant, comme disaient les poètes du nord, l'Océan pour demeure, passait sa vie h naviguer du Danemark aux îles Orcades, des Orcades en Gaule, de Gaule en Irlande, et d'Irlande en Angleterre.
Hasting trouva les Anglais sous la conduite du roi Alfred, bien préparés aie recevoir en ennemi et non en maître. Il fut défait dans plusieurs batailles; une partie de son armée en déroute se retira chez les Danoi'i du Northumberland, une autre partie s'incorpora aux Danois de l'est. Ceux qui avaient fait quelque gain dans leurs courses déterre et de mer devinrent bourgeois dans les villes, et colons dans les campagnes ;
les plus pauvres radoubèrent leurs navires, et suivirent le chef inl'atigableà de nouvelles expéditions. Ils passèrent le détroit de la Gaule, et remontèrent le cours de la Seine. Hasting, du haut de son vaisseau, lalliait sa tioupc au son d'un cor d'ivoire qu'il portait au cou, et que les habitants de la Gaule surnommaient le tonnerre. Du moment que ces sons redoutés se faisaient entendre au loin, le serf gaulois quittait la glèbe du champ où il élait attaché, pours'enfuir avec son mince bagage au fond de la forêt voisine, et le noble frank, saisi de la même terreur, levait les ponts de son château fort, courait au donjon faire la revue des armes, et ordonnait d'enfouir le trésor amassé du produit de ses domaines ou de ses exactions sur la contrée.
A la mort du roi Alfred, à qui la reconnaissance nationale et Thistoire ont donné le titre de Grand, son fils Edward lui succéda par une désignation expresse du grand conseil des sages, car la royauté anglosaxonne élait élective, quoique toujours dans la même famille. Un des (ils du frère aine et prédécesseur d'Alfred eut la hardiesse de protester contre le choix du grand conseil, au nom de ses droits héréditaires. Cette prétention fut non-seulement repoussée, mais de plus regardée comme un outrage au droit d'élection du pays, et le conseil prononça le bannissement d'Ethelwald, fils d'EtheIred. Celui-ci, au lieu d'obéir j\ la sentence légalement portée contre lui, se jeta, avec quelques-uns de ses partisans, dans la ville dc^Vimborn, sur la côte du sud-ouest, jurant de la garder ou de périr. Mais il ne tint pas son serment : à l'approche de l'armée anglaise, il s'enfuit sans combat, et courut chez les Danois du Northumberland se faire païen et pirate avec eux. Ils le prirent pour chef contre ses conq)atrio(es. Ethclwad envahit le territoire anglosaxon ; mais il fut vaincu et tué dans les rangs des étrangers. Alors le roi Edward prit l'offensive contre les Danois; il reconquit sur eux les côtes de l'est, depuis Icmbouchure de la Tamise jusqu'au golfe de Boston, et les enferma dans leurs provinces du nord par une ligne de forteresses bâties en avant du cours de lllumbcr. Son successeur Elhelstan pas^a l'IIumber, prit la ville d'York, et força les colons de race Scandinave à jurer, selon la formule consacrée, de vouloir tout ce qu'il voudrait. L'un des chefs des Danois vaincus fut conduit avec honneur dans le palais du roi saxon et admis à sa table; mais quatre jours de vie paisible surfirent pour le dégoûter : il s'enfuit, gagna la mer, et remonta sur un vaisseau de pirate, aussi incapable, dit l'ancien historien, de vivre hors de l'eau (ju'un poisson.
L'armée anglaise s'avança jusqu'aux bords delà Tweed, et le Norlhumberland fut ajouté aux terres de la domination d'Ethclstati, (jui, le l)remier, régna sur toute l'Angleterre, Dans l'ardeur de cette con([uêle, les Anglo-Saxons franchirent leur ancienne limite du nord, et troublèrent par une invasion les entants des Pietés et des Scots, et la peuplade
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de vieux Bretons qui habitait le val delaClyde. Il se forma une ligue offensive entre ces diverses nations et les Danois, qui vinrent d'outre-mer pour délivrer leurs compatriotes de la domination des hommes du sud. Olaf, fils de Silhrik, dernier roi danois de la Northumbrie, devint le généralissime de cette confédération, où l'on voyait réunis aux hommes venus de la Baltique les Danois des Orcades, les Galls des Hébrides et des monts Grampiens armés du long sabre à deux mains qu'ils appelaient glay-more ou le grand glaive, et les Cambriens de Dumbarton et du Galloway, portant des piques longues et minces. La rencontre des deux armées se fit au nord de l'Humber, dans un lieu nommé en saxon Brunanburgh, ou le bourg des Fontaines. La victoire se décida pour les Anglais, qui forcèrent les confédérésà regagner péniblement leurs vaisseaux, leurs îles et leurs montagnes. Ils nommèrent cette journée le jour du grand combat, et la célébrèrent dans un chant national dont voici quelques fragments :
« Le roi Ethelstan, le seigneur des chefs, celui qui donne des colliers «aux braves, et son frère, Edmund, le noble prince, ont combattu à « Brunanburg avec le tranchant de l'épée. Ils ont fendu le mur des (; boucliers ; ils ont abattu les guerriers de renom, la race des Scots et (i les hommes des navires.
a Olaf s'est enfui avec peu de gens, et il a pleuré sur les fiots. L'é- « tranger ne racontera point cette bataille, assis à son foyer, entouré de « sa famille; car ses parents y succombèrent, et ses amis n'en revinrent (I pas. Les rois du nord, dans leurs conseils, se lamenteront de ce que (( leurs guerriers ont voulu jouer au jeu du carnage avec les enfants « d'Edward.
(( Le roi Ethelstan et son frère Edmund retournent vainqueurs dans (I le pays de West-sex. Us laissent derrière eux, se repaissant de cadavres, a le corbeau noir au bec pointu, le vautour à la voix rauque, l'aigle ra- « pide, le milan vorace, et le loup des bois.
« Jamais plus grand carnage n'eut lieu dans cette île, jamais plus t! d'hommes n'y périrent par le tranchant de l'épée, depuis le jour où t( les Saxons et les Angles vinrent de l'est à travers l'Océan, où ils en- (1 trèrent en Bretagne, ces rudes forgerons de guerre, qui vainquirent « les ^Yelches et s'emparèrent du pays. »
Ethelstan fit payer cher aux Cambriens du sud le secours que leurs frères du nord avaient donné à ses ennemis ; il ravagea le territoire des Gallois, et leur imposa des redevances, premier tribut levé sur eux par un roi anglo-saxon. Les Bretons de la Cornouaille furent chassés de la