LIVRE III
elle vers le sud-oucsl avec loiiles les forces qu'ils pDiirraieul rasseml)ler. Les gens (h; Norlluimbric et, de Mercie qui s'armc'rent, à l'appel lail par les deux clicls, pour la défense de l'aulorilé royale, ne le firent point avec ardeur. Siward et Leofrik entendaient mui'nuirer par leurs soldats qu'on se troinpail, si l'on comptait sur eux pour verser le sang de leurs compatiiotesen faveur de l'intérêt étranger et des favoris du roi Edward,
Tous deux l'uient sensibles à ces remontrances; la distinction nationale entre les Anglo-Saxons et les Anglo-Danois était devenue assez faible pour que la vieille haine des deux races ne put désormais servir d'instrument h une cause ennemie de celle du pays. Les chefs et les guerriers des provinces septentrionales refusèrent d'en venir aux mains avec les insurgés du sud; ils demandèrent qu'un armistice eût lieu entre le roi et Godwin, et que leur différend fût débattu devant une assemblée tenue i\ Londres. Edward fut contraint de céder. Godwin, qui ne souhaitait point la guerre pour elle-même, consentit volontiers; et, d'une part et de l'autre, dit la chronique saxonne, ou se jura la paix de Dieu et une parfaite amitié. C'était la formule du siècle ; mais, d'un côté du moins, ces promesses furent peu sincères. Le roi profita du temps qui lui restait jusqu'à la réunion de lasseuiblée, fixée à l'équinoxe dautomne, pour augmenter la force de ses troupes, pendant que Godwin se retirait vers les provinces du sud-ouf st, et (pic ses bandes de volontaires, n'ayant ni solde ni quartiers, retournaient dans leurs familles. Faussant, quoique indirectement, sa parole, Edward fit publier, dans lintervalle, son ban pour la levée d'une armée, tant au sud qu'au nord de la Tamise.
Cette armée, disent les chroniques, était la plus nombreuse qu'on eût vue depuis le nouveau règne. Le roi en donna le commandement à ses favoris d'outre-mer, parmi lesquels figurait au premier rang un jeune fils de sa sœur Goda et du Français Gaultier de Mantes. Edward cantonna ses forces au dedans de Londres et près de la ville, de façon que le conseil national s'ouvrît au milieu d'un camp, sous l'influence de la terreur et des séductions royales. Godwin et ses deux fils furent sommés par ce conseil, délibérant sous la force, de renoncer au bénéfice des serments qu'avaient prêtés entre leurs mains le peu d'hommes qui leui' restaient, et de comparaître sans escorte et sans armes. Ils répondirent qu'ils étaient prêts à obéir au premier de ces deux ordres, mais quavant de se rendre à l'assemblée seuls et sans défense, ils réclamaient des otages, pour garantie de leur sûreté personnelle à l'entrée et ;\ la sortie. Deux fois ils n'-pélèrent celle demande, (jue l'appan'il militaire déployé dans Londres juslifiail pleinenienl de leur part, cl deux fois on lem- répondit par un refus et par la sommation de se présenter sans délai, avec douze témoins cpii ariirmcraient par serinent leur innocence. Ils ne vinrent pas, et le grand conseil les déclara contumaces volontaires,
102 CONQl iVfE nn LANGl.ETERRE.
ne leur octroyant que cinq jours de paix pour soi tir d'Angleterre avec toute leur faniillc. GodAvin, sa femme Ghitha, ou Edith, et trois de ses fils, Sweyn, Tosli et Gurth, se rendirent sur la côte de l'est, d'où ils s'embarquèrent pour la Flandre. Harold et son frère Leofwin allèrent vers l'ouest à Brig-stow, maintenant Bristol, et passèrent la mer d'Irlande. Avant l'expiration du délai de cinq jours, et au mépris du décret de l'assemblée, le roi fit courir à leur poursuite une troupe de cavaliers armés; mais le commandant de cette troupe, qui était un Saxon, ne put ou ne voulut pas les atteindre.
Les biens de Godwin et de ses enfants furent saisis et confisqués. Sa fille, l'épouse du roi, fut dépouillée de tout ce qu'elle avait en terres, en meubles et en argent. Il ne convenait pas, disaient avec ironie les courtisans étrangers, que, dans le temps où la famille de cette femme souffrait les peines de l'exil, elle-même dormîl sur la plume. Le faible Edward alla jusqu'à permettre qu'on l'emprisonnât dans un cloître; les favoris prétendaient qu'elle n'était son épouse que de nom, bien qu'elle partageât son lit, et lui-même ne démentait pas ce propos, sur lequel se fonda en partie sa réputation de sainteté. Les jours qui suivirent furent des jours d'allégresse et de fortune pour les gens venus d'outremer, et la Normandie fournit plus que jamais des gouverneurs à l'Angleterre. Les Normands y obtenaient peu à peu la même suprématie que les Danois avaient conquise autrefois parlépée. Un moine de Jumiéges, appelé Robert, devint archevêque de Canterbury; un autre moine normand fut évoque de Londres; des prélats et des abbés saxons furent déposés, pour faire place aux chapelains étrangers du roi Edward. Les gouvernements de Godwin et de ses fils furent le partage d'hommes portant des noms exotiques; un certain Eudes devint chef des quatre provinces de Devon, de Somerset, de Dorset et de Cornouailles, et le fils de Gaultier de Mantes, nommé Raoul, eut la garde de la province de Hereford et des postes de défense établis contre les Gallois.
Bientôt un nouvel hôte de Normandie, le plus considérable de tous, vint visiter le roi Edward, et se promener, avec une suite nombreuse, à travers les villes et les châteaux de l'Angleterre ; c'était Guillaume, duc des Normands, fils bâtard du dernier duc, nommé Robert et que son caractère violent fit surnommer Robert le Diable. Robert l'avait eu dune jeune fille de Falaise, qu'un jour, à son retour de la chasse, il rencontra, près d'un ruisseau, lavant du linge avec ses compagnes. Sa beauté frappa le duc, qui, souhaitant de l'avoir pour maîtresse, envoya, dit une chronique en vers, Tun de ses plus directs chevaliers faire des propositions à la famille. Le père reçut d'abord dédaigneusement de pareilles offres , mais, par réflexion, il alla consulter un de ses frères, ermite à la forêt voisine, homme de grande réputation religieuse ; celui-ci répondit qu'on devait faire en tout point la volonté du prince;
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la rhosc fut accoidcc, dit le vieux poêle, et la nuit et l'heure conveuue<. La jeune Normande sappelait Arlète, nom corrompu en langue romane de l'ancien nom danois Herlevc; le duc Robert l'aima beaucoup, et l'enfant qu'il eut d'elle fut élevé avec autant de soin que s'il eût été fils d'une épouse.
Le jeune Guillaume n'était encore âgé que de sept ans, lorsque son jK're fit v<pu d'aller en pèlerinage à pied jusqu'ît Jérusalem, pour la rémission de ses fautes. Les barons de Normandie voulurent retenir le duc Robert, en lui représentant qu'il serait mal pour eux de demeurer sans chef : « Par ma foi, répondit le duc, je ne vous laisserai point sans « seigneur. J'ai un petit bâtard qui giandira et sera prud'homme, s'il (( plaît à Dieu; et je suis certain qu'il est mon fils. Recevez-le donc (1 pour seigneur; car je le fais mon héritier, et le saisis dès à présent de ('. tout le duché de Normandie. » Les barons firent ce que souhaitait le duc Robert, parce que cela leur convenait, dit la vieille chronique; ils jurèrent fidélité à l'enfant, et placèrent leurs mains entre les siennes. Robert étant mort dans son pèlerinage, plusieurs comtes et barons normands, et surtout les parents des anciens ducs, protestèi'cnt contre cette élection, disant qu'un bâtard ne pouvait commander aux fils des Danois. Les seigneurs du Bessin et du Cotentin, plus remuants que les autres et encore plus fiers de la pureté de leur descendance, se mirent h la tête des mécontents et levèrent une armée nombreuse ; mais ils furent vaincus en bataille rangée au Val-des-Dunes, près de Caen, non sans le secours du roi de France, qui soutenait la cause du jeune duc par intérêt personnel, et afin d'exercer de l'influence sur les affaires du pays.
Guillaume, en avançant en Age, devint de plus en plus cher à ses partisans ; le jour où il revêtit pour la première fois une armure, et monta, sans s'aider de l'étrier, sur son premier cheval de bataille, fut un jour de fête en Normandie. Dès sa jeunesse, il s'occupa de soins militaires, et fit la guerre à ses voisins d'Anjou et de Bretagne. Il aimait passionnément les beaux chevaux et en fai^ait venir, disentles contemporains, de Gascogne, d'Auvergne et d'Espagne, recherchant surtout ceux qui portaient des noms propres par lesquels on distinguait leur généalogie. Le jeune fils de Robert et d'Arlète était ambitieux et vindicatif à l'excès; il appauvrit autant qu'il put la famille de son père, pour enrichir et élever en dignité ses parents du côté maternel. Il punit souvent d'une manière sanglante les railleries que lui attirait la tache de sa naissance, soit de la part de ses compatriotes, soit de la part des étrangers. Un jour qu'il attaquait la ville d'Alcnçon, les assiégés s'avisèrent de lui crier du haut dos nmrs : La peau ! la peau ! et de battre des cuirs, pour faire allusi m au métier du bourgeois de Falaise dont Guillaume était le petit fils. Le bAlard fil aussilùl couper les pieds .«l
104 CONQUETE DE L'ANGEETERRE.
les mains à tous les prisonniers qiril avait en son pouvoir, et lancer leurs niemhi'es, par ses frondeurs, au dedans des murs de la ville.
En parcourant l'Ani^ieterre, le duc de Normandie put croire un moment qu'il n'avait pas quitté sa propre seigneurie ; des Normands commandaient la llolte qu'il trouva en station au port de Douvres; à Ganlerbury, des soldats normands formaient la garnison d'un fort bàii sur le penchant d'une colline; d'autres Normands vinrent le saluer, en habits de grands officiers ou de prélats. Les favoris d'Edward se rangèrent avec respect autour du chef de leur pays natal, autour de leur seigneur naturel, pour parler comme on s'exprimait alors. Guillaume parut en Angleterre plus roi qu'Edward lui-même, et son esprit ambitieux ne tarda pas à concevoir l'espérance de le devenir sans beaucoup de peine à la mort de ce prince esclave de l'influence normande. De pareilles idées ne pouvaient manquer de naître dans l'esprit du fils de Robert. Il joignait à un grand désir de puissance et de renommée une grande fermeté de résolution, une rare intelligence des moyens d'atteindre son but et autant de courage que d'adresse.
Mais, si l'on en croit le témoignage d'un contemporain, il ne laissa rien voir alors de sa pensée pour l'avenir et n'en parla point au roi Edward, ne se pressant pas d'agir et croyant que les choses se disposeraient d'elles-mêmes à souhait pour son ambition. Edward, de son côté, soit qu'il songeât ou non à ses projets et h l'opportunité d'avoir un jour son parent maternel pour successeur, ne lui en dit rien non plus ; seulement il l'accueillit avec une grande tendresse, lui donna des armes, des chevaux, des chiens et des oiseaux de chasse, le combla de toutes sortes de présents et dassurances d'affection. Tout entier au souvenir du pays où il avait passé sa jeunesse, le roi des Anglais se laissait ainsi aller à l'oubli de sa propre nation ; mais Cette nation ne s'oubliait pas elle-même ; et ceux qui lui conservaient leur amour trouvèrent bientôt le moment d'attirer sur eux les regards du roi.
Dans l'été de l'année 105:2, Godwin partit de Bruges avec plusieurs vaisseaux, et aborda sur le rivage de Kent. Il envoya secrètement des messagers à la garnison saxonne du port de Hastings, dans la province de Suth-sex, ou Sussex par euphonie ; d'autres émissaires se répandirent au loin vers le sud et vers le nord. A leur sollicitation, beaucoup de gens en état de porter les armes se lièrent par serment à la cause du chef exilé, promettant tous, dit un vieil historien, de vivre et de mourir avec lui. La nouvelle de ce mouvement parvint à la flotte royale, qui croisait dans la mer de l'est sous la conduite du Normand Eudes et du Français Raoul ; tous deux se mirent à la poursuite de Godwin, qui, se trouvant inférieur en forces, recula et s'abrita dans la rade de Pevensey, pendant qu'une tempête arrêtait la marche des vaisseaux du roi. Il côtoya ensuite le rivage du sud jusqu'à la hauteur de l'île de
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Wight, où ses (]au\ fils Haiold cl Lcofwin, venant f]"Irlan(lc, le lejoignirent avec une petite armée.
Le père et les lils recommencèrent ensemble à pratiquer des intelligences parmi les habitants des provinces méridionales. Partout où ils abordaient, on leur fournissait des vivres, on se liait à leur cause par •serment, et on leur donnait des otages ; tous les corps de soldats royaux, tous les navires qu'ils renconti-aient dans les ports désertaient h eux. Ils firent voile vers Sandwich, où leur débarqucnunt eut lieu sans obstacles, malgré la proclamation (FEdward qui oiclonnait à t(jut habitant de fermer le passage au chef rebelle. Le roi était alors à Londres ; il appela dans cette ville tous les guerriers de l'ouest et du nord. Peu obéirent à son appel, et ceux qui s y rendirent vinrent trop tard. Les vaisseaux de Godwin purent librement remonter la Tamise et arriver en vue de Londres, près du faubourg qu'on appelait alors et qu'on appelle encore Southwark. Quand vint la marée basse, on jeta l'ancre, et des émissaires secrets se répandirent parmi les habitants de Londres, qui, à l'exemple de ceux des ports, jurèrent de vouloir tout ce .que voudraient les ennemis de l'influence étrangère. Les vaisseaux passèrent sans obstacle sous le pont de Londres, et débarquèrent un corps de troupes qui se rangea sur le bord du fleuve.
Avant (le tirer une seule flèche, les exilés envoyèrent au roi Edward un message respectueux pour lui demander la révision de la sentence qui les avait frappés. Edward refusa d'aliord ; d'autres messages se succédèrent, et, durant ces retards, Godwin eut peine à contenir l'irritation de ses amis. D,e son côté, le roi trouva les hommes qui restaient sous ses drapeaux peu disposés fi en venir aux mains avec des compatriotes. Ses favoris étrangers, qui prévoyaient que la paix entre les Saxons serait leur ruine, le pressaient de donner le signal du combat; mais, la nécessité le rendant plus sage, il cessa d'écouter les Normands, et consentit à ce que voudraient résoudre les chefs anglais des deux partis. Ceux-ci se réunirent sous la présidence de Stigand, évoque de Winchester, homme doué au plus haut degré de patriotisme et de résolution. Ils décidèrent d'un commtui accord que le roi devait accepter de Godwin et de ses fds le serment de paix et des otages, en leur olfrant de son côté des garanties équivalentes.
Au premier bruit de cette réconciliation, les courtisans de Normandie et de France montèrent à cheval en grande h;\te, et s'enfuirent de dilféronts côtés. Les uns' gagnèrent vers l'ouest un fort gardé par le Normand Osbcrn, surnommé Pentecoste, d'autres coururent vers un château du nord, conunandé aussi par un Normand. lU»bert, l'archevêque de C-anterbury, et un autre évoque normand, sortirent de Londres par la porte orientale, suivis de queUpies hommes d'armes de leur nation, qui, en fuyant, tuèrent plusieurs Anglais accourus pour les ar-
\o^ co.NuuÈTi: di: i.a.N'.[j:ti:hui£.
rêter. Ils se rendirent à la côte de Test et s'y embarquèrent sur un bateau de pêcheur. Dans son trouble et son empressement, l'archevêque Robert laissa en Angleterre ses effets les plus précieux, et entre autres choses le pallium qu'il avait reçu de TÉglise romaine comme insigne de sa dignité.
Un grand conseil des sages fut convoqué hors de Londres, et, cette fois, s'assembla librement. Tous les chefs et les meilleurs hommes du pays, dit une chronique saxonne, y assistèrent. Godwin porta la parole pour se défendre, et se justifia de toute accusation devant le roi et le peuple ; ses fils se justifièrent de même. Leur sentence d'exil fut cassée, et une autre sentence, unanimement rendue, bannit d'Angleterre tous les Normands, comme ennemis de la paix publique, fauteurs de discordes et calomniateurs des Anglais auprès de leur roi. Le plus jeune des fils de Godwin, appelé Wulfnoth, fut remis avec l'un des fils de Sweyn entre les mains dEdward, comme otage de la paix jurée. Entraîné encore, dans ce moment même, par son fatal penchant d'amitié pour les gens d'outrc-mer, le roi les envoya tous les deux en garde à Guillaume, duc de Normandie. La fille de Godwin sortit de son cloître, et revint habiter le palais ; tous les membres de cette famille populaire rentrèrent dans leurs honneurs, à l'exception d'un seul, de Sweyn, qui y renonça de son plein gré. Il avait autrefois enlevé une religieuse et commis un meurtre par emportement; pour satisfaire à la justice et apaiser ses remords, il se condamna lui-même à faire nu-pieds le voyage de Jérusalem. Il accomplit rigoureusement ce pénible pèlerinage; mais une prompte mort en fut la suite.
L'évoque Stigand, qui avait présidé l'assemblée tenue pour la grande réconciliation, prit la place du Normand Robert dans l'archevêché de Canterbury. C'était un homme de talents politiques plus que de vertus sacerdotales, ambitieux d'honneurs et de richesses, mais joignant à cette ambition une passion plus noble, celle du bien public et de l'indépendance du pays. Il fut nommé archevêque, non provisoirement, mais en titre, par les évoques suffragant- du siège de Canterbury et par le roi, et ce fut de leur part un acte de précaution et, pour ainsi dire, (le nécessité nationale. En effet, la vacance d'un siège métropolitain dont le ressort s'étendait aux trois quarts de l'Angleterre pouvait, dans la crise présente, donner ouverture aux intrigues du titulaire étranger. La raison d'État parlait très-haut ; elle fut écoutée avant tout. On ne se demanda pas avec inquiétude si les règles canoniques permettaient qu'un dignitaire de l'Église en remplaçât un autre encore vivant, non démissionnaire et non canoniqucment déposé. Le pallium de l'archevêque normand resté en Angleterre semblait à l'imagination du peuple un signe du jugement de Dieu sur l'homme qui avait plus qu'aucun autre semé la discorde entre les Anglais et leur roi et provoqué la
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guerre civile. On regarda cet homme comme morl pour l'Angleterre et l'on passa outre en élevant à son poste l'un des auteurs de la révohition qui avait mis fm au règne de l'influence étrangère, le prélat dont le caractère pouvait le mieux garantir au pays que cette influence ne pénétrerait plus désormais dans l'ordie ecclésiasticjuc.
Les Normands Hugues et Osbern-Pentecostc rendirent les châteaux dont ils avaient la garde, et obtinrent des saufs-conduits pour sortir d'Angleterre ; mais à la lequêle du faible Edward, quelques infractions furent faites au décret de bannissement porté contre les étrangei's en masse. Raoul, fils de Gaultier de Manies et de la sœur du roi; Robert surnommé le Dragon, et son gendre Itichard, fils de Scrob ; Onfroy, écuyer (lu palais, Onfroy, surnommé Pied-de-Geai, et d'autres pour lesquels le roi avait une amitié particulière, ou qui s'étaient peu signalés dans les derniers troubles, obtinrent le privilège d'habiter en Angleterre et d'y conserver des emplois. Guillaume, évoque de Londres, fut rappelé aussi, quelque temps après, et rétabli dans son siège épiscopal ; un Flamand, nommé Herman, demeura évêque de AYilton. Godwin s'opposa de tout son pouvoir t\ celte tolérance contraire à la volonté publique ; mais sa voix ne prévalut point, parce que trop de gens voulaient faire preuve de bonne grâce envers le roi, et succéder par ce moyen au crédit des courtisans étrangers. La suite prouva qui de ces gens de cour ou de l'austère Godwin était meilleur politique.
11 est difficile d'apprécier exactement le degré de sincérité du roi Edward dans son retour vers l'intérêt national, et sa réconciliation avec la famille de Godwin. Entouré de ses compatriotes, peut-être se croyaitil en esclavage, i)eut-èlre regardait-il comme une gène son obéissance aux vœux du pays qui l'avait fait roi. Ses relations ultérieures avec le duc de Normandie, ses entreliens particuliers avec les Normands restés auprès de sa personne, sont la partie secrète de cette histoiie. Tout ce que disent les chroniqueurs du temps, c'est qu'une amitié apparente existait entre le roi et son beau-père, et qu'en même temps Godwin était détesté au dernier point en Normandie. Les étrangers à qui son retour avait fait perdre leurs emplois et leurs honneurs, ceux à qui la facile et brillante carrière de courtisans du roi des Anglais était maintenant fermée, ne nommaient jamais Godwin sans l'appeler traître, ennemi de son roi, meurtrier du jeune Alfred.
Cette dernière inculpation était la plus accréditée, et elle poursuivit le patriote saxon jus(ju'à l'heure de sa mort. Un jour, à la table d Edward, il tomba subitement en défaillance, et l'on bâtit sur cet accident un récit romanesciue et fort douteux, quoique répété par plusieurs historiens. Ils racontent qu'un des serviteurs, versant à boire, posa un pied ;\ faux, trébucha, mais se retint dans sa chute en appuyant l'autre jambe. (( Eh bien, dit Godwin au roi en souriant, le frère est venu au secours
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« du frère. —Sans doute, reprit Edward, jetant sur le chef saxon un 0 ref^-^ard significatif, le frère a besoin de son frère, et plût à Dieu que (1 le mien vécût encore ! — 0 roi ! s'écria Godwin, d'où vient qu'au « moindre souvenir de ton frère, tu me fais toujours mauvais visage? Si (( j'ai contribué, même indirectement, à son malheur, fasse le Dieu du « ciel que je ne puisse avaler ce morceau de pain I » Godwin mit le pain dans sa bouche, disent les auteurs qui rapportent cette aventure, et sur-le-champ il s'étrangla. La vérité est que sa mort ne fut point aussi prompte ; que, tombé de son siège et emporté hors de la salle par deux de ses fils, Tosti et Gurth, il expira cinq jours après. En général, le récit de tous ces événements varie, selon que l'écrivain est Normand ou Anglais de race. « Je vois toujours devant moi deux routes et deux verce sions opposées, dit un historien postérieur de moins d'un siècle; que « mes lecteurs soient avertis du péril où je me trouve moi-môme. »
Peu de temps après la mort de Godwin, mourut Siward, chef du Northumbcrland, qui d'abord avait suivi le parti royal contre Godwin, et qui ensuite avait voté pour la paix et pour l'expulsion des favoris étrangers. Il était Danois de naissance, et la population de même origine k laquelle il commandait lui donnait le nom de Siward-Digr, c'est-à-dire Siward le Fort ; on montra longtemps une grosse pierre qu'il avait, disait-on, coupée en deux coups de hache. Attaqué par la dyssenterie, et sentant sa fin approcher, « Levez-moi, dit-il à ceux qui « l'entouraient ; que je meure debout comme un soldat, et non accroupi « comme une vache ; revêtez-moi de ma cotte de mailles, couvrez ma (( tête de mon heaume, mettez mon écu à mon bras gauche et ma ha- (( che dorée dans ma main droite, afin que j'expire sous les armes. » Siward laissait un fils appelé Waltheof, trop jeune encore pour lui succéder dans son gouvernement de Northumbrie ; cet emploi fut donné à Tosti, le troisième des fils de Godwin. Harold, qui était l'aîné, remplaça son père dans le gouvernement de tout le pays situé au sud de la Tamise, et remit à Alfgar, fils deLeofrik, gouverneur de Mercie, l'administration des provinces de l'est qu'il avait gouvernées jusque-là.
Harold était alors en puissance et en talents militaires le premier homme de son pays. Il refoula dans leurs anciennes limites les Gallois, qui firent vers ce temps plusieurs irruptions, encouragés par le peu d'habileté du Français Raoul, neveu d'Edward, qui commandait la place frontière de Hereford et avait sous lui une troupe de ses compatriotes restés par tolérance en Angleterre. Raoul se montrait peu vigilant pour la garde d'un pays qui n'était pas le sien; ou si, en vertu de son pouvoir de chef, il appelait les Saxons aux armes, c'était pour les exercer malgré eux à la tactique du continent, et les faire combattre à cheval, contre l'usage de leur nation. Les Anglais, embarrassés de leurs montures, et abandonnés par leur général, qui prit la fuite au premier
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péril, ne résistèrent point aux Gallois; les lieux voisins (hî Ilercfonl furent envahis, et la ville môme fut pillée. C'est alors que TIarold vint du sud de l'Angleterre; il chassa les Cambriens jusque par-delà leurs frontières ; il les contraignit de jurer qu'ils ne les repasseraient plus et d'acccpler comme loi que tout homme de leur nation, trouvé en armes t\ l'est du retranchement d'Olfa, aurait la main droite coupée. 11 paraît que les Saxons élevèrent de leur côté uu autre retranchement parallèle, et que l'espace du milieu devint une sorte de teirain libre pour les commerçants des deux nations. Les antiquaires croient distinguer encore les traces de cette double ligne de défense, et sur les hauteurs, quelques restes d'anciens postes fortifiés, établis par les Bretons h l'ouest, et par les Anglais h l'orient.
Pendant que Harold grandissait ainsi en renommée et en popularité auprès des Anglo-Saxons du sud, son frère Tosti était loin de s'attirer l'amour des Anglo-Danois du nord. Tosti, bien que Danois du côté de sa mère, par mi faux orgueil national, traitait ses subordonnés en sujets plutôt qu'en citoyens volontairement réunis, et leur faisait sentirle joug d'un conquérant au lieu de l'autorité d'un chef. Il violait à plaisir leurs coutumes héréditaires, levait des tributs énormes, et faisait mettre à mort, sans jugement, les hommes qui lui portaient ombrage. Après plusieurs années d'oppression, la patience des Northumbriens se lassa, et une troupe d'insurgés, conduite par deux hommes d'un grand nom dans le pays, se présenta subitement aux portes d'York, résidence de Tosti. Le chef s'enfuit; mais ses officiers et ses ministres, Saxons et Danois de race, furent mis i\ mort en grand nombre.
Les insurgés s'emparèrent des arsenaux et du trésor de la province; puis, assemblant un grand conseil, ils déclarèrent le fils de Godwin déchu de son pouvoir et mis hors la loi. Morkar, l'un des fils de cet Alfgar qui, après la mort de Leofrik, son père, était devenu chef de toute la Morcic, fut élu pour succéder à Tosti. Le fils d'Alfgar se rendit à York, prit le commandement de l'armée northumbrienne, et chassa Tosti vers le sud. L'armée s'avança sur les terres de Mercie jusqu'à la ville de Northampton, et beaucoup d'habitants de la contrée vinrent la grossir. Edwin, frère de Morkar, qui avait un commandement sur la frontière du pays de Galles, leva, pour soutenir la cause de son frère, quelques troupes de sa province, et même un corps de Cambriens, engagés sous la condition d'une solde, et peut-être par le désir de satisfaire leur haine nationale en combattant contre les Saxons, même sous une bannière saxonne.
A la nouvelle de ce grand mouvement, le roi Edward lit marcher Harold, avec les guerriers du sud et de l'est, à la rencontre des insurgés. L'orgueil de famille blessé dans la personne d'un frère, joint à l'aversion naturelle aux gens puissants contre tout acte éncrgiciuc d'in-
no CONQL'ÈTK DE L'ANGLIi TKIlllE.
dépendance populaire, scml)lait devoir faire de Harold un ennemi impitoyable pour la population qui avait chasse Tosti, et pour le chef qu'elle avait élu. Mais le fils de Godwin se montra supérieur à ces passions vulgaires, et, avant de tirer l'épce contre des compatriotes, il proposaaux Northumbriens une conférence pour la paix. Ceux-ci exposèrent leurs griefs et le motif de leur insurrection. Harold essaya de disculper son frère, et promit au nom de Tosti une meilleure conduite pour l'avenir, si le peuple de Northumberland lui pardonnait et raccueillait de nouveau; mais les Northumbriens protestèrent d'une voix unanime contre toute réconciliation avec celui qui les avait tyrannisés. « Nous sonmies «nés libres, dirent-ils, et élevés dans la liberté; un chef orgueilleux est « pour nous une chose insupportable, car nous avons appris de nos ance cêtres à vivre libres ou à mourir, » Ils chargèrent Harold lui-même de porter leur réponse au roi. Harold, préférant la justice et le repos du pays à l'intérêt de son propre frère, se rendit auprès d'Edward; et ce fut encore lui qui, à son retour, jura aux Northumbriens la paix que le roi leur octroyait, en sanctionnant l'expulsion de Tosti et l'élection du fds d'Alfgar. Tosti, mécontent du roi Edward, de ses compatriotes qui l'abandonnaient, et surtout de son frère qu'il croyait tenu de défendre sa cause, juste ou injuste, quitta l'Angleterre, la haine dans le cœur, et se rendit auprès du comte de Flandre, dont il avait épousé la tille.
Depuis que le royaume était délivré de la domination danoise, la loi du roi Knut pour la levée du tribut annuel qu'on nommait le denier de saint Pierre, avait subi le sort des autres lois décrétées par le pouvoir étranger, La force publique ne contraignait personne à l'observer, et Rome ne recevait plus d'Angleterre que les offrandes de dévotion et les dons volontaires des particuliers. Les arrérages du tribut s'accumulaient d'année en année, et dans son zèle pour y pourvoir, le roi Edward se voyait contraint d'en diminuer la source, en imposant la taxe d'un denier, non plus à toute maison habitée, mais seulement à celle où se trouvait du bétail pour une valeur de trente deniers. Un envoi d'argent fait par lui en 1060 est, à ce qu'il paraît, le seul qui ait eu lieu dans tout son règne. Aussi l'antique amitié de l'Église romaine pour le peuple anglais déclinait-elle rapidement ; on se plaignait de lui et de son roi en termes peu mesurés dans le consistoire pontifical. Ce roi, d'une piété fervente, et qui devait être un saint canonisé, était qualifié de mauvais chef, et la nation qu'il gouvernait de peuple renonçant à la foi. Le bon accueil toujours fait à Rome aux évoques anglais et aux ambassadeurs d'Angleterre couvrait un fond de rancune et de malveillance d'où sortaient à la moindre occasion des difficultés et des litiges. Parfois même, les envoyés du roi Edward, se sentant provoqués, répondaient par la menace d'une suppression totale de l'impôt levé au nom de saint Pierre. C'est ce que ne craignit pas de faire Tosti, le frère de Harold, accom-
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pagnant h Rome un archevêque d'York nou\(;lleinent élu qui sollicilail tiu pape Nicolas II le pallium, signe et confirmation de sa dignité métropolitaine.
Un autre grief de l'Église romaine contre l'Angleterre était né de l'expulsion des Normands et des Français décrétée en 1052. Robert, l'archevôque de Ganterbury dépossédé par sa fuite et par le suprême tribunal du pays, loin d'accepter ce jugement, s'était empressé dallera Rome porter plainte au pape Léon l.\ de la violation faite en sa peisonne d'un caractère sacre, sous de faux prétextes, à ce qu'il disait, et par les manœuvres de factieux qui étaient en môme tcmi)s ses ennemis et ceux du roi. Il rapporta en Normandie des lettres du pape attestant son innocence, justifiant sa conduite, et demandant sa restauration dans le siège que nul autre ne devait occuper de son vivant. Ou le pape Léon IX ne se rendait pas un compte exact de la crise d'où sortait l'Angleterre, ou, par habitude de juger tontes choses du point de vne purement religieux, il subordonnait la question de sûreté nationale à celle de discipline ecclésiastique. En donnant à l'étranger banni comme dangereux des lettres qui imposaient son rétablissement à la nation anglaise, il sortait de ses attributions spirituelles et se mêlait des affaires politiques du pays. Obéir en quoi que ce fût à ces lettres, reconnaître une suspension des droits de métropolitain eût été, de la pai-t de ceux qui gouvernaient l'Angleterre, fléchir sur la question de garantie contre le retour des favoris exilés. Le grand conseil de la nation ne voulut céder sur aucune des conséquences de son jugement, et le roi, que ce fût de bon cœur ou non, se soumit à la nécessité. L'archevêque Sligand conserva son titre, mais il eut le tort d'aller plus loin; par un acte de présomption qui était dans son caractère, il officia revêtu du ptillium que Robert avait laissé à son départ. Cet acte inconsidéré n'était au fond qu'un signe de sa confiance absolue que dans un temps plus ou moins prochain un pape mieux informé que Léon IX transigerait sur le droit ([u'avait l'Angleterre de tenir aux précautions prises pour sa paix intérieure, contre les intrigues de l'étranger.
L'archevôque Robert mourut à l'abbaye de Jumiégcs peu de temps après son retour de Rome; mais sa mort, qui aurait dû tout concilier, ne fit point revenir le pape Léon IX de sa détermination de ne point reconnaître et de ne point confirmer par l'envoi du palliitm l'archevêque élude Ganterbury. Stigand attendit la mort de Léon IX pour renouveler ses instances. Il s'adressa, mais inutilement, à deux papes, Yiclor II et Etienne IX. Quand le dernier mourut, en 1058, imperturbable dans son espérance, il saisit encore l'occasion d'un nouvel avènement. G'étail celui de Benoît X, intronisé par une faction de nobles romains sans l'aveu et contre le gré des cardinaux. Les vices de cette élection, en apparence conforme à tant d'autres, n'étaient ni jugés ni même soupçonnés
112 CONULÊTK DI-: i;an(,leteuue.
en Angleterre, lorsqu'un prêtre, nommé Godric, y rapporta de Rome le pallium accorde cette lois par le souverain pontife à l'élu de Canterbury. Dans leur chronique en langue saxonne, les moines de l'abbaye de Peterborough consignèrent cette grande nouvelle comme le fait capital de l'année. Mais, en 1059, l'élection canonique d'un autre pape, Nicolas II, amena l'abdication de Benoît X qui fut dégradé du sacerdoce et dont tous les actes furent annulés. Stigand se trouva donc de nouveau sans pallium et chargé d'un nouveau reproche, celui d'avoir sollicité les bonnes grâces d'un faux pape ignominieusement dégradé. Bientôt la correction ecclésiastique vint le frapper lui-même, et, en 1061, Alexandre II lui interdit les fonctions métropolitaines, parce qu'il avait pris l'archevêché de Canterbury du vivant de l'archevêque Robert, qu'il avait porté en officiant à la messe le pallium de Robert et qu'il cumulait l'évêché de Winchester avec l'archevêché de Canterbury. De ces trois chefs d'accusation, l'un était depuis longtemps éteint, l'autre était une faute irréfléchie et, comme telle, digne d'indulgence, une autre enfin était l'exemple même donné par le précédent pape, Nicolas II, qui avait gardé jusqu'à sa mort l'évêché de Florence avec celui de Rome.
Il ne se trouvait d'ailleurs contre celui qu'on aurait pu nommer l'élu du peuple d'Angleterre aucun motif de répugnance personnelle. Si Tambition de Stigand était notoire, ses mœurs étaient irréprochables, et bien que taxé d'avarice par ceux qui ne l'aimaient pas, il avait fait aux églises de Winchester et de Canterbury le don d'ornements magnifiques longtemps célèbres après sa mort. On ne pouvait lui imputer que les vices communs du haut clergé de l'Angleterre et de tout l'Occident à cette époque, peu de littérature et l'habitude de traiter les affaires de l'Église avec le môme esprit que celles du siècle, d'en convoiter sans mesure les biens et les dignités et de les cumuler sans honte. Contre cet esprit de simonie qui était la rouille de la barbarie germanique et du monde féodal, une réaction commençait à se produire au sein de l'Église romaine. Mais la réforme que cette Église s'imposait et qu'elle tâchait de répandre n'avait pas môme gagné le nord de l'Italie, et sa seule annonce au delà des monts soulevait l'opposition qui, peu de temps après, éclata en guerres terribles dans la lutte du sacerdoce et de l'empire. Ce n'était donc pas sur un homme seul, c'était sur la na. tion anglaise tout entière soutenant son archevêque patriote que tombait la sentence du pape Alexandre II, et contre elle, au sein de la cour pontificale, une hostilité sourde, mais extrêmement dangereuse, commençait à fermenter.
Un événement survenu hors de l'Angleterre fournit aux Romains l'occasion d'associer leur haine au désir de vengeance qu'avait excité chez beaucoup de Normands la prétendue trahison de Godwin, et aux
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projets ambitieux du duc Guillaume. Il y avait à la cour de Normandie un religieux nommé Lanfranc, Lombard d'origine, fameux dans le monde chrétien par son habileté comme légiste, par l'étendue de ses connaissances littéraires et par des ouvrages consacrés avec bonheur à la défense de l'orthodoxie; cet homme, que le duc Guillaume chérissait comme l'un de ses plus utiles conseillers, tomba dans la disgrâce pour avoir blâmé le niariage du duc normand avec Malhilde, fille de Baudoin V, comte de Flandre, sa parente à l'un des degrés prohibés par l'Église. Le pape Nicolas II refusait obstinément de reconnaître et de sanctionner l'union des deux époux ; ce fut auprès de lui que se retira le moine lombard exilé de la cour de son seigneur. Mais, loin de se plaindre du duc de Normandie, Lanfranc plaida respectueusement, devant le souverain pontife, la cause de ce mariage, que, de lui-même, il navait pas voulu approuver. A force de prières et d'adresse, il obtint une dispense en forme, et, pour ce service signalé, fut reçu par le duc en plus grande intimité qu'auparavant. Il devint l'âme de ses conseils et son plénipotentiaire auprès de la cour de Home. Les prétentions respectives du clergé romain et du duc de Normandie sur l'Angleterre, la possibilité de les faire valoir et de réussir en commun, furent dès lors robj(!t, sinon de véritables négociations, au moins de pourparlers con- (idenliels. On était loin encore de songer à un envahissement par les armes; mais la parenté de Guillaume avec Edward semblait un grand moyen de succès, car les rois anglo-saxons pouvaient léguer jusqu'à un certain point la couronne, en désignant leur successeur au choix ou h l'approbation du grand conseil national.
Il y avait deux années qu'en Angleterre la paix intérieure durait sans aucun trouble. L'aigreur du- roi Edward contre les fils de Godwin disparaissait faute d'aliments et par l'habitude de vivre au milieu d'eux. Harold, le nouveau chef de cette famille populaire, rendait pleinement au roi cette déférence de respect et de soumission dont il était si jaloux. D'anciens récits disent qu'Edward l'aimait et le traitait comme son propre fils; du moins n'éprouvait-il point à son égard l'espèce d'aversion mêlée de crainte que Goilwin lui avait inspirée, et n'avait-il plus de prétexte pour retenir, comme des garanties contre le fils, les deux otages qu'il avait reçus du père. On se rappelle que ces otages avaient été confiés par le soupçonneux Edward à la garde du duc de Normandie. Ils étaient, depuis plus de dix ans, loin de leur pays, dans une sorte de captivité. Harold, frère de l'un et oncle de l'autre, croyant le moment favorable pour obtenir leur délivrance, demanda au roi la permission d'aller les réclamer en son nom, et de les ramener d'exil. Sans montrer aucune répugnance à se dessaisir des otages, Edward parut fort alarmé du projet que formait Harold d'aller lui-môme en Normandie. « Je ne veux pas te contraindre, lui dit-il, mais si tu pars.
114 CONgiÊTE DE LANGLETERRE.
(( ce sera sans mon aven; car certainement ton voyage doit attirer quel- (! que malheur sur toi et sur notre pays. Je connais le duc Guillaume et « son esprit astucieux ; il to hait et ne t'accordera rien, à moins dy voir « un grand profit : le seul moyen de lui faire rendre les otages serait (( d'envoyer un autre que toi. »
Le Saxon, hrave et plein de confiance, ne se rendit point à cet avis; il partit pour la traversée, comme pour un voyage de plaisir, entouré de gais compagnons, avec son oiseau sur le poing et ses lévriers courant devant lui. Il s'embarqua dans un des ports de la province de Sussex. Le vent contraire écarta ses deux vaisseaux de leur route et les poussa vers l'embouchure de la Somme, sur les terres de Guy, comte de Ponthieu. C'était la coutume de ce pays maritime, comme de beaucoup d'autres, au moyen âge, que tout étranger jeté sur la côte par une tempête, au lieu d'être humainement secouru, fût emprisonné et mis à rançon. Harold et ses compagnons subirent cette loi rigoureuse; après avoir été dépouillés du meilleur de leur bagage, ils furent enfermés par le seigneur du lieu dans sa forteresse de Belram, aujourd'hui Beaurain, près de Montreuil.
Pour échapper à l'ennui d'une longue captivité, le Saxon se déclara porteur d'un message du roi d'Angleterre pour le duc de Normandie, et envoya demander à Guillaume de le faire sortir de prison, afin qu'il pût se rendre auprès de lui. Guillaume n'hésita point, et réclama de son voisin, le comte de Ponthieu, la liberté du captif, d'abord avec de simples menaces, sans nullement parler de rançon. Le comte de Ponthieu fut sourd aux menaces, et ne céda qu'à l'offre d'une grande somme d'argent et d'une belle terre sur la rivière d'Eaume. Harold se rendit à Rouen, et le duc de Normandie eut alors la joie de tenir chez lui, en sa puissance, le fils du plus grand ennemi des Normands, l'un des chefs de la ligue nationale qui avait fait bannir d'Angleterre les fauteurs de ses prétentions sur la royauté des Anglais. Le duc Guillaume accueillit le chef saxon avec de grands honneurs et une apparence de franche cordialité : il lui dit que les deux otages étaient libres sur sa seule requête, qu'il pouvait repartir avec eux ; mais qu'en hôte courtois il devait ne point tant se presser, et demeurer au moins quelques jours à voir les villes et les fêtes du pays.
Harold se promena de ville en ville, de château en château, et, avec ses jeunes compagnons, prit part à des joutes militaires. Le duc les fît chevaliers, c'est-à-dire membres de la haute milice normande, espèce de fraternité guerrière, où tout homme riche qui se vouait aux armes était introduit sous les auspices d'un ancien affilié, qui lui donnait en cérémonie une épée, un baudrier plaqué d'argent et une lance ornée d'une flamme. Les guerriers saxons reçurent en présent de leur parrain en chevalerie de belles armes et des chevaux de grand prix. Ensuite Guil-