‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 45 sur 155 · LIVRE III. li.-i · texte numérisé non relu

LIVRE III. li.-i

laiimc leur proposa, pour essayer leurs éperons neufs, de le suivre dans une expédilion qu'il entreprenait contre ses voisins de Brelagne. Depuis le traité de Saint-Clair-sur-Epto, chaque nouveau duc de Normandie avait tenté de rendre eireclir le prétendu droit de suzeraineté que Charles le Simple avait cédé h lloU ; il en résultait des guerres continuelles et une inimitié nationale entre les deux États que séparait la petite rivière de Coësnon.

Harold et ses amis, l'ollement jaloux d'acquérir un renom de courage parmi les hommes de Normandie, firent pour leur hôte, aux dépens des Tîretons, des prouesses qui un jour devaient coûter cher à eux-mêmes et à leur pays. Le fils de Godwin excita l'admiration de l'armée par sa haute taille, la beauté de sa figure et la grâce de ses manières ; robuste et adroit, il sauva de sa main au passage du Coësnon plusieurs soldats qui se perdaient dans les sables mouvants. Lui et Guillaume, tant que dura la guerre, n'eurent qu'une môme tente et qu'une môme table. Au retour, ils chevauchaient côte à côte, égayant la route par un entretien amical, qu'un jour le duc fit tomber sur le temps de sa première jeunesse et sur SCS relations avec le roi Edward, alors exilé en Normandie : (( (Juand Edward et moi, dit-il au Saxon, nous vivions dans le même (( pays et souvent spus le même toit, il me promit avec serment que, si ((jamais il devenait roi en Angleterre, il me ferait héritier de son « royaume; Harold, j'aimerais que tu m'aidasses à réaliser cette pro- (( messe, et sois sûr que si, par tes bons offices, j'obtiens le royaume, (( quelque chose que tu me demandes, je te l'accorderai aussitôt. »

Harold, quoique surpris à l'excès de cette confidence inattendue, ne put se défendre d'y répondre par des paroles vagues d'adhésion, et Guillaume reprit en ces termes : ((Puisque tu consens à me servir, il faut « (pie tu t'engages à fortifier le château de Douvres qui est de ton gou- (( vernement, à y faire creuser un puits d'eau vive, et à le mettre en mon « pouvoir; il faut aussi que lu me donnes ta sœur pour que je la marie à « lun de mes barons, et que toi-même tu épouses ma fille Adelize; de (I plus, je veux qu'à ton départ tu me laisses, pour garant de ta pro- « messe, l'un des deux otages que tu réclames; il restera sous ma garde, « et je te le rendrai en Angleterre, quand j'y arriverai comme roi. » Harold sentit â ces paroles tout le péril où il était, et où, sans le savoir, il avait mis ses deux jeunes parents. Pour sortir d'embarras, il acquiesça de bouche à toutes les demandes du Normand ; et celui qui avait deux fois pris les armes pour chasser les étrangers de son pays, promit de livrer h un étranger la principale forteresse de ce même pays. H se résiMvait de manquer plus tard h cet indigne engagement, croyant acheter par un mensonge son salut et son repos. Guillaume n'insista plus; mais il ne laissa pas longtemps le Saxon en paix sur ce point.

Arrivé au château de Bayeiix, le duc Guillaume tint sa cour, cl y cou-

Yoqua le grand conseil des hauts barons de Normandie. Selon de vieux récits, la veille du jour fixé pour l'assemblée, Guillaume fit prendre, dans les églises de la ville et dans celles du voisinage, tout ce qui s'y trouvait de reliques. Les ossements tirés de leurs châsses et des corps entiers de saints furent mis, par son ordre, dans une grande huche ou une cuve qu'on plaça, couverte d'un riche drap d'or, dans la salle du conseil. Quand le duc se fut assis dans son siège de cérémonie, tenant à la main une épée nue, couronné d'un cercle à fleurons, et entouré de la foule des seigneurs normands, parmi lesquels était le Saxon, on apporta deux petits reliquaires, et on les posa sur le drap d'or qui couvrait et cachait la cuve pleine de reliques. « Harold, dit alors Guillaume, je te « requiers, devant cette noble assemblée, de confirmer, par serment, « les promesses que tu m'as faites; savoir : de m'aidcr à obtenir le <( royaume d'Angleterre après la mort du roi Edward, d'épouser ma fille « Adelize, et de m'envoyer ta sœur pour que je la marie à l'un des « miens. »

L'Anglais, pris une seconde fois au dépourvu et n'osant renier ses propres paroles, s'approcha des deux reliquaires, étendit la main audessus, et jura d'exécuter, selon son pouvoir, ses conventions avec le duc, pourvu qu'il vécût et que Dieu l'y aidât. Toute l'assemblée répéta : Que Dieu Vakle ! Aussitôt Guillaume fit un signe ; le drap d'or fut levé, et l'on découvrit les ossements et les corps-saints dont la cuve était remplie, et sur lesquels le fils de Godwin avait juré sans se douter de leur présence. On dit qu'à cette vue il tressaillit et changea de visage, effrayé d'avoir fait le plus redoutable des serments. Les fiançailles de Harold avec la fille de Guillaume se firent devant la môme assemblée, et la jeune fille, étrangère à ce qu'il y avait de faux dans la situation présente, mit avec bonheur sa main dans la main de l'hôte de son père, qui plaisait à tous et qu'elle aimait. Peu de jours après, Harold repartit, emmenant avec lui son neveu, mais laissant son jeune frère Wuîfnoth au pouvoir du duc de Normandie. Guillaume l'accompagna jusqu'à la mer et lui fit de nouveaux présents, joyeux d'avoir, par surprise, arraché à l'homme d'Angleterre le plus capable de nuire à ses projets, la promesse solennelle, appuyée d'un serment terrible, de le servir et de l'aider.

Lorsque Harold, de retour dans son pays, se présenta devant le roi Edward, et lui raconta ce qui s'était passé entre lui et le duc Guillaume, le roi devint pensif et dit : « Ne t'avais-je pas averti que je connaissais « Guillaume, et que ton voyage attirerait de grands malheurs sur toi- (( même et sur notre nation ? Fasse le ciel que ces malheurs n'arrivent (( pas durant ma vie! «'Ces paroles et celte tristesse sembleraient prouver qu'en effet, par entraînement et par imprudence, Edward avait fait jadis à un enfant étranger la promesse d'une royauté qui ne lui ap-

LIVKK III. 117

partcnait pas. On ne peut dire si, depuis son avènement, il avait entretenu, par de nouvelles paroles, l'espérance ambitieuse de son cousin maternel; mais, ù défaut de parules expresses, son amitié constante pour le duc Guillaume avait tenu lieu à ce dernier d'assurances et de raisons posilives pour le croire toujours favorable à ses vues.

Déjà même l'impression produite de l'autre côté du détroit par ce qui venait de s'y passer, répondait d'une façon alarmante aux sinistres prévisions du roi Edward. L'opinion universelle en Normandie était que le roi d'Angielerro avait légué sa couronne à Guillaume par un acte authentique, dont le porteur avait été Ilarold chargé de le confirmer pur serment. On allait plus loin, et l'on trouvait à cette opinion, indubilable en apparence, des racines dans une version étrangement fausse de l'histoire des quinze dernières années. On faisait de la fuite de l'archevôque Robert et de son retour honteux en Normandie, une première ambassade envoyée par Edward à Guillaume, pour lui annoncer que les grands d'Angleterre consentaient à ce qu'il fût héritier de la couronne, et pour comble d'absurdité, on disait que les deux otages, l'un fils, l'autre petitfils de Godwin, avaient été remis alors comme garantie de cette promesse. Ainsi l'attente de l'annexion d'un royaume au duché de Normandie, la conviction d'un droit légitime sur ce royaume pour le duc, et en même temps pour le pays, éveillaient l'ambition nationale dans ce pays guerrier, dont la noblesse, gardant et modifiant l'esprit des Scandinaves ses ancêtres, cherchait au loin, non plus comme eux les aventures de mer, mais des territoires à conquérir.

Ouelles qu'eussent été jusqu'à ce moment les négociations secrètes du duc de Normandie avec l'Église romaine, elles purent dès lors avoir une base fixe et suivre une direction certaine. Un serment prêté sur des reliques, appelait, s'il était violé, la condamnation de l'Église; et, dans ce cas, selon l'opinion du siècle, l'Eglise frappait justement. Soit par un sentiment réel des périls dont cette vindicte ecclésiastique, associée à l'ambition normande, menaçait l'Angleterre, soit par une impression de terreur vague et superstitieuse, un grand abattement d'esprit s'empara de la nation anglaise. Des bruits sinistres couraient de bouche en bouche; l'on craignait et l'on s'alarmait sans sujet positif d'alarmes; l'on exhumait des prédictions attribuées à des saints du vieux temps. L'un d'eux prophélisait des infortunes telles que les Saxons n'en avaient jamais éprouvé depuis leur départ des rives de l'Elbe; un autre annonçait l'invasion d'un peuple de langue inconnue, et la servitude du peuple anglais sous des maîtres venus d'outre-mer. Toutes ces rumeurs, jusque-là sans crédit, étaient recueillies avidement, et entretenaient les imaginations dans l'attente de quel(]ue malheur national.

La santé du roi Edward, homme d'une nature débile et devenu sensible à tout ce qui intéressait la destinée de son pays, déclina depuis

ces événements. Il ne pouvait se cacher à lui-môme que son amour pour les étrangers était la cause du péril qui effrayait l'Angleterre; son esprit en lut plus accablé encore que celui de la nation. Afin d'étouffer les pensées et peut-être les remords qui Tobsédaient, il se livra tout entier au détail des pratiques religieuses; il donna beaucoup aux églises et aux monastères; il acheva l'oeuvre de son règne, la réédification de l'église Saint-Pierre, à l'extrémité occidentale de Londres. La dédicace du nouveau bâtiment, qui devait se faire en grande pompe devant le roi, sa famille et les hauts dignitaires du royaume, fut annoncée par toute l'Angleterre pour la fête des Saints-Innocents, 28 décembre 106-j. Mais ce jour-là, Edward malade ne put sortir de sa chambre; la cérémonie eut lieu sans lui, et la reine Edith, chargée de ses insignes, l'y représenta comme souverain et comme fondateur. L'absence du roi et l'idée de son danger attristèrent cette fête nationale pour laquelle des milliers d'hommes avaient été convoqués ou étaient venus d'eux-mêmes à Londres. Le roi Edward, atteint gravement, languit encore une semaine, et il expira le 5 janvier de l'année 10G6. Sur son lit de mort, il s'entretint sans cesse de ses sombres pressentiments ; il eut des visions effrayantes, et, dans ses extases mélancoliques, les passages menaçants de la Bible lui revenaient à la mémoire. «Le Seigneur a tendu son arc, « disait- il ; le Seigneur a préparé son glaive; il le brandit comme un « guerrier ; son courroux se manifestera par le fer et par la flamme. » Cesparoles d'une application évidente frappaient de crainte les grands du royaume et les chefs des provinces qui, retenus à Londres par l'attente d'un événement douloureux, entouraient en ce moment le lit du roi.

Quelque affaiblie que fût la pensée du vieux monarque, il eut assez de force et de résolution pour déclarer aux chefs qui le consultaient sur le choix de son successeur, que l'homme le plus digne de régner était Harold, fils de Godwin. En prononçant le nom de Harold dans cette circonstance, le roi Edward se montrait supérieur à ses préjugés d'habitude, et même à l'ambition de retenir la couionne dans sa propre famille; car il y avait alors en Angleterre un petit-fils d'Edmund Côtcde-Fer, né en Hongrie, où son père s'était réfugié, comme on l'a vu, dans le temps des proscriptions danoises. Ce jeune homme, appelé Edgard, n'avait ni talents ni gloire acquise, et ayant passé toute son enfance dans un pays étranger, il parlait à peine la langue saxonne. Un pareil candidat ne pouvait lutter de popularité avec Harold, l'homme puissant et admiré, le guerrier à toute épreuve, le chef de la famille ennemie de toute influence étrangère. Lui seul semblait capable de tenir tête aux dangers qui menaçaient la nation et de démentir l'absurde promesse qu'il avait faite malgré lui; quand bien môme le roi mourant ne l'eût pas désigné au choix du conseil souverain, son nom devait sortir de toute:^ les bouches.

Page 1