LIVRE III
Le jour même des funérailles d'Edward, au milieu d'un deuil universel et sous l'cmolion d'une crise nationale, Harold fut élu roi par les grands et les nobles encore très-nombreux dans Londres, et sacré par l'archevêque Stigand qui, malgré son interdiction prononcée à Rome, avait célébré comme métropolitain les obsèques royales, et, quelques jours auparavant, la dédicace de l'église de Saint-Pierre. Le petit-lils du fermier Wulfnoth, parvenu au rang suprême, se montra, dès son avènement, juste, sage, affable, dévoué à l'intérêt général, et, selon les paroles d'un vieil historien, il ne s'épaigna, pour la défense du pays, aucune fatigue ni sur terre ni sur mer.
Il fallut au roi Harold beaucoup de soins et de peines pour vaincre le découragement public qui se montrait de différentes manières. L'apparition dune comète visible en Angleterre pendant près d'un mois, produisit sur les esprits une impression extraordinaire d'étonncment et d'effroi. Le peuple s'attroupait dans les rues et sur les places des villes et des villages pour considérer ce météore, qu'on regardait comme la confirmation des pressentiments nationaux. Un moine de Malmesbury, qui s'occupait d'astronomie, composa sur la nouvelle comète une sorte de déclamation poétique où se trouvaient ces paroles : « Te voiU\ donc '. enfin revenue, toi qui feras pleurer tant de mères ! il y a bien des an- « nées que je t'ai vue briller; mais tu me semblés plus terrible aujourt( d'hui que tu m'annonces la ruine de mon pays. »
Les commencements du nouveau règne furent marqués par un retour complet aux usages nationaux abandonnés sous le règneprécédent. Dans les chartes du roi Harold, l'ancienne signature saxonne remplaçait les sceaux pendants à la mode normande. Harold néanmoins ne poussa point la réforme jusqu'à destituer de leurs emplois ou chasser du pays les Normands qu'avait épargnés, malgré la loi, une imprudente condescendance pour les affections du roi Edward . Ces étrangers continuèrent (le jouir de tous les droits civils ; mais, peu reconnaissants de cette conduite généreuse, ils se mirent à intriguer au dedans et au dehors pour le duc de Normandie. Ce fut, selon toute probabilité, un message de leur part qui vint annoncer à Guillaume la mort d'Edward et l'élection du fils de Godwin.
Au moment où le duc apprit cette grande nouvelle, il était dans son parc, près de Rouen, tenant à la main un arc et des flèches neuves qu'il essayait. Tout à coup il parut pensif, remit son arc à l'un de ses gens, et, passant la Seine, se rendit à son hôtel de Rouen; il s'arrêta dans la grande salle et s'y promenade long en large, tantôt s'asseyant, tantôt se levant, changeant de siège et de posture, et ne pouvant demeurer en place. Aucun de ses gens n'osait l'aborder; tous se tenaient à l'écart et se regardaient l'un l'autre en silence. Un officier, admis dune manière plus intime dans la familiarité de Guillaume, venant à entrer alors, les
120 CONQUÊTE DE LANGLETERRE.
assistants l'entourèrent pour apprendre de lui la cause de cette grande agitation qu'ils remarquaient dans le duc. « Je n'en sais rien de certain, (( répondit l'officier, mais nous en serons bientôt instruits. » Puis, s'avançant seul vers GuiJlaume : « Seigneur, dit-il, à quoi bon nous cacber M vos nouvelles? qu'y gagnerez-vous? Il est de bruit commun parla (( ville que le roi d'Angleterre est mort, et que Harold s'est emparé du « royaume, mentant à sa foi envers vous. — L'on dit vrai, répondit le 0 due; mon dépit vient delà mort d'Edward, et du tort que m'a fait (( Harold. — Eh bien, sire, reprit le courtisan, ne vous courroucez pas « d'une chose qui peut être amendée : à la mort d'Edward il n'y a nul (i remède, mais il y en a aux torts de Harold ; à vous est le bon droit : c( vous avez de bons chevaliers; entreprenez donc hardiment : chose bien « entreprise esta demi faite. »
Un homme de race saxonne et le propre frère de Harold, ce Tosti que les Northumbriens avaient chassé du commandement, et que Harold, devenu roi, n'avait point voulu leur imposer de nouveau, vint de Flandre exhorter Guillaume à ne pas laisser régner en paix celui qui s'était parjuré. Tosti se vantait auprès des étrangers d'avoir en Angleterre plus de crédit et de puissance que le roi son frère, et il promettait d'avance la possession de ce pays à quiconque voudrait s'unir à lui pour en faire la conquête. Trop prudent pour s'engagerdans une grande démarche sur la simple parole d'un aventurier, Guillaume donna au Saxon, pour éprouver ses forces, quelques vaisseaux, avec lesquels, au lieu de débarquer en Angleterre, Tosti se rendit vers la Baltique, afin de quêter d'autres secours et d'exciter contre sa patrie l'ambition des rois du Nord. H eut une entrevue avec Swen, roi de Danemark, son parent du côté maternel, et lui demanda de l'aider contre son frère et sa nation. Mais le Danois ne répondit à cette demande que par un refus durement exprimé. Tosti se retira mécontent et alla chercher ailleurs un roi moins délicat sur la justice.
n trouva en Norwége Harald ou Harold, fils de Sigurd, le plus vaillant des Scandinaves, le dernier qui eût mené la vie aventureuse dont le charme s'était évanoui avec la religion d'Odin. Dans ses courses vers le midi, Harold avait suivi alternativement la route de terre et celle de mer; on l'avait vu tour à tour pirate et guerrier errant, Wikhig et Varing, comnie on s'exprimait dans la langue du Nord. Il était allé servir dans l'est sous les chefs de sa nation qui, depuis près de deux siècles, possédaient une partie des pays slaves. Ensuite, poussé par le besoin de voir, il s'était rendu à Constantinople, où d'autres émigrés de la Scandinavie, sous ce même nom de Varings, dont s'honoraient les conquérants des villes russes, formaient une milice mercenaire pour la garde des empereurs.
Harold était frère d'un roi, mais il ne crut point déroger en s'enrô-