LIVRE IV. • i
diensà prix d'argent. Il alla secrètement au port de (îrimsby, à l'embouchure de l'Humber, trouver des marchands norwogiens dont levaisscau était près de mettre à la voile. Par un hasard fâcheux, ce vaisseau avait été retenu pour le passage.de certains ambassadeurs que le conquérant envoyait dans le Nord, afin de dissuader les rois de ce pays de prendre intérêt à la cause des Saxons et de leur prêter secours. Les Norwégiens n'hésilèront point ;\ sauver le jeune fugitif, et le cachèrent au fond de leur navire, si bien que les inspecteurs normands de la cùte, qui en firent la visite au moment du départ, ne s'aperçurent de rien. Les ambassadeurs s'embarquèrent, et, quand on eut perdu la terre de vue, l'otage se montra tout à coup, à leur grand étonnement. Ils voulurent que les matelots retournassent à terre, afin, disaient-ils, de rendre au roi son fugitif; mais les Norvvégiens, se moquant d'eux, répondaient : «Le vent K est trop bon, le vaisseau va trop bien; ce serait dommage de perdre « l'occasion. » La querelle s'échauffant de part et d'autre, on en vint à prendre les armes; mais la force était du côté des matelots, et, à mesure que le navire avança en pleine mer, les Normands devinrent plus t rai tables.
Partis de la ville de Lincoln, que, par une espèce d'euphonie française, ils appelaient yicc .^ soldats de l'invasion marchèrent sur York. Dans le lieu où se rapprochent les rivières dont la jonction forme le grand lleuve de l'Humber, ils rencontrèrent l'armée confédérée des Anglo-Saxons et des Gallois. Là, de même qu'à la bataille de Hastings, par la supériorité de leur nombre et de leur armure, ils chassèrent l'ennemi de ses positions vainement défendues pied à pied. Un grand nombre d'Anglais et de Gallois périrent; le reste s'enfuit vers York pour y chercher un refuge ; mais les Normands qui les poursuivaient arrivèrent avec eux sous les murs de la ville, où s'acheva la déroute des insurgés et de leurs auxiliaires. Frappés de crainte à la vue de ce désastre et au bruit de la présence du roi, les habitants d'Y^ork lui ouvrirent leurs portes et lui en présentèrent les clefs avec des otages. Les débris de l'armée patriotique, ou, si l'on veut parler comme les vainqueurs, de la troupe des séditieux et des brigands, descendirent sur des bateaux le fleuve de l'Humber; ils remontèrent ensuite, au nord, vers le pays des Écossais ou vers les territoires anglais voisins de l'Ecosse. Là se fit le ralliement des vaincus d'York; « là se retirèrent, dit un vieux chroni- « queur, Edwin et Morkar, les nobles chefs, ainsi que d'autres hommes <( de grande distinction, des évèqucs, des clercs, des gens de tout état, « tristes de voir leur cause la plus faible, mais ne se résignant point à 'I l'esclavage. »
Les vaintiueurs l);\lirent une citadelle au sein de la ville d'York, qui devint ainsi une place forte normande, et le boulevard de la conquête au nord. Ses tours, garnies de cinq cents chevaliers et d'un nombre au
moins quadruple frécuycrs et de servants d'armes, menacèrent le pays des Nortliumbriens. Cependant l'invasion ne continua point alors sur ce pays, et il est même douteux que la province d'York ait été occupée dans sa largeur, depuis l'Océan jusqu'aux montagnes de l'ouest. La capitale, soumise avant son territoire, était le poste avancé des conquérants, et un poste encore périlleux ; ils y travaillaient jour et nuit à tracer leurs lignes de défense; ils forçaient le pauvre Saxon, devenu leur homme de corvée, à creuser des fossés et à construire des retranchements pour ses ennemis. Craignant d'être assiégés à leur tour, ils rassemblaient de toutes parts et entassaient dans leur cantonnement des munitions et des vivres.
Dans cette ville nouvellement réduite, à la tête d'une population pour laquelle commençait l'épreuve du gouvernement étranger, il y avait un homme qui, seul entre tous, semblait devoir être exempt de l'oppression et des avanies de la conquête. C'était l'archevêque d'York, Eldred, qui, après avoir concouru à l'élection du roi Edgar et s'être soumis avec lui, avait prêté son ministère au sacre du roi Guillaume et lui gardait depuis lors une inviolable fidélité. Il était, parmi les évêques d'Angleterre, le chef du parti de l'obéissance et de la paix, et la reddition d'York sans combat avait été, en partie du moins, l'œuvre de son influence. Il croyait qu'undroitsupérieurà toute considération humaine était né, pour Guillaume, de la consécration religieuse, et trouvait que si le nouveau roi ne remplissait pas envers la nation les promesses de son sacre, il les tenait mieux envers l'Église, ménageant, sauf le cas de rébellion flagrante, les personnes et les biens ecclésiastiques. Eldred se flattait qu'un jour le respect pour le clergé amènerait, la paix aidant, plus de modération à l'égard du peuple, et cette pensée le fortifiait contre les murmures de ceux qui regrettaient d'avoir posé les armes et rendu la ville par ses conseils. Une expérience personnelle vint dissiper ses illusions et lui montrer ce qu'était la conquête, ce que, de plus en plus, elle devait être pour tous les Saxons, clercs ou laïques.
A l'une des grandes fêtes de l'année, temps où il était d'usage en Angleterre que chaque évêque, selon sa richesse, donnât de grands repas et tînt, pour ainsi dire, table ouverte, il arriva que l'archevêque Eldred fît venir de ses domaines voisins de la ville un convoi de provisions pour son usage. Ses domestiques s'acheminaient vers York, menant des chevaux et des chariots chargés de blé et d'autres denrées; ils rencontrèrent, aux portes de la ville, le vicomte, lieutenant du gouverneur normand, escorté d'une compagnie d'hommes d'armes : « Qui êtes-vous, « leur demanda le vicomte, et à qui portez-vous ces provisions? — Nous (c sommes, répondirenl-ils, les serviteurs de l'archevêque, et ces choses «sont pour l'usage de sa maison. » Sans se soucier ni du nom de l'archevêque ni des plaintes de ses domestiques, le vicomte ordonna aux