LIVRE VII
du mont Saint-Michel en Normandie *; Robert et Guillaume le Roux l'y assiégèrent, et, le serrant de près, le réduisirent à manquer d'eau. L'assiégé fît prier ses frères de ne pas lui dénier la libre jouissance de ce qui appartient à tous les hommes, et Robert, sensible à cette plainte, ordonna à ses soldats de laisser ceux de Henri se pourvoir d'eau. Mais alors Guillaume le Roux s'emporta contre Robert : « Vous faites preuve d'habileté en fait de guerre, lui « dit-il, vous qui fournissez à boire à l'ennemi ; il ne « manque plus que de lui donner aussi des vivres*. « — Quoi ! répliqua vivement le duc, devais-je lais- « ser un frère périr de soif? et quel autre frère au- « rions-nous, si nous le perdions ^ ? »
Le souvenir de ce service et de cette affection fraternelle s'évanouit du cœur de Henri aussitôt qu'il fut roi. Il chercha de toute façon à nuire à Robert, et à profiter même contre lui de son caractère insouciant et facile jusqu'à l'imprudence. Cette disposition d'esprit rendait le duc de Normandie malhabile à gouverner ses affaires. Beaucoup d'abus et de désordres s'introduisaient dans son duché ; il y avait une foule de mécontents, et la légèreté naturelle à Robert l'empêchait de les apercevoir, ou sa douceur de les punir. Le roi Henri se prévalut avec art de
1. ... Infrendens quod nil sibi de terris impertiebatur. (Thomse Rudborne Hist. major Winton.; Anglia sacra, t. I, p. 263.)
2. « Bene sois actitare guerram, quis hostibus prasbes aquae copiam. » (Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl., lib. IV, apud Rer. anglic. Script., p. 121, ed, Savile.)
3. « ...Et quem alium habebimus, si eum amiserinms? » (Ibid., p. 122.)
nos
ces" circonstances pour s'entremettre dans les querelles des Normands avec leur duc, d'abord sous le personnage de conciliateur ; puis, quand les discordes recommencèrent, il leva le masque et se déclara protecteur de la Normandie contre le mauvais gouvernement de son frère * . Il somma Robert de lui céder la province en échange d'une somme d'argent. « Tu as le titre de seigneur, lui mandait-il dans son (( message, mais tu ne l'es plus réellement; car ceux « qui doivent t'obéir se moquent de toi^. » Le duc, indigné de cette proposition, refusa d' j accéder ; et alors Henri P"" se mit à poursuivre à main armée la ruine de son frère'.
Près de partir pour la Normandie, il ordonna en Angleterre une grande levée d'argent, pour les frais de cette expédition ; et ses collecteurs de taxes usèrent de la plus cruelle violence envers les bourgeois et les paysans saxons*. Ils chassaient de leurs pauvres masures ceux qui n'avaient rien à donner; ils en enlevaient les portes et les fenêtres, et prenaient jusqu'aux derniers meubles ^ Contre ceux qui paraissaient posséder quelque chose on intentait des accusations imaginaires; ils n'osaient se présenter en jus-
1. Orderic. Vital. Hist. ecclesiast , lib. XI, apud Script, rer. normann., p. B20,
2. « Dux quidem nomine tenus vocaris, sed a clientibns tuis palam subsannax-is. » (Ibid.)