‹ Histoire de la conquete de l'Angleterre par les Normands (volume 4)Chapitre 34 sur 269 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

rendaient ceux qui n'avaient pius ni terre ni famille, ceux dont les frères étaient morts, dont les filles avaient été ravies, ceux enfin qui aimaient mieux, disent les vieilles annales, traîner une vie dure et pénible, que de subir un esclavage inconnu à leurs pères ^ Ils marchaient de forêt en forêt, de lieu désert en lieu désert, jusqu'à la dernière ligne des forteresses bâties par les Normands ^. Quand ils avaient franchi cette enceinte de la servitude, ils retrouvaient la vieille Angleterre et s'embrassaient en liberté. Le repentir amena bientôt vers eux les chefs qui, désespérant les premiers de la cause commune, avaient donné le premier exemple de la soumission volontaire ^ Ils s'échappèrent du palais où le conquérant les retenait captifs sous de fausses apparences d'afî'ection, les appelant ses grands amis, ses amis particuliers \ et faisant de leur présence à sa cour une accusation pour le peuple, qui refusait de reconnaître un roi qu'entouraient ses chefs nationaux. C'est ainsi qu'Edwin et Morkar partirent pour la contrée du nord. Leurs compatriotes, dit un narrateur voisin de ce temps, les aimaient d'une afi'ection sans bornes ; beaucoup d'hommes se révoltèrent avec eux ; les prêtres et les moines faisaient pour eux

1. ...^lalentes vitam infelicem terrainare quam servitutem insolitam subire. (Matth. Westmonast. Flor. histor., p. 225.)

2. ... Loca déserta et nemorosa petentes, ibique vitam feralem ducentes. (Ibid.)

3. ... Normamùs cessisse pœnitentes, et dolore vehementi corde intrinsecus tacti;, sed sero^ qiuB poterant occultas insidias et damna paraverunt. (Ibid.)

4. ... Tanquam domesticos et spéciales amicos. (Matth. Paris. Vitae abbatum S, Albani, t. l, p. 47.)

1068 de fréquentes prières, et les vœux des pauvres les accompagnaient * .

Aussitôt que les fils d'Alfgar furent arrivés dans leurs anciens gouvernements de Mercie et de Northumbrie, de grands signes de mouvement patriotique se manifestèrent dans ces deux pays, depuis Oxford jusqu'aux rives de la Tweed. Aucun Normand n'avait encore passé l'Humber, et un petit nombre d'entre eux avaient pénétré au cœur delà Mercie. Ce pays communiquait librement, par sa frontière du nord-ouest, avec la population galloise, qui, oubliant ses anciens griefs contre les Saxons, fit cause commune avec eux contre les nouveaux envahisseurs. Le bruit se répandit que les chefs anglais et gallois avaient tenu ensemble de grands .conseils sur les montagnes, et que, d'un accord unanime, ils avaient résolu de délivrer leur île de la domination normande; qu'ils envoyaient partout des émissaires pour exciter l'indignation et la révolte^. C'était au delà du cours de THumber que devait se former le grand camp de l'indépendance ; on lui donnait la cité d'York pour premier boulevard, et pour dernières défenses les lacs et les marais du nord^. Beaucoup d'hommes avaient fait serment de ne plus

1. Egregii juvenes Eduinus et Morcarus, tiiii Elfgari comitis, rebellarunt, et cum eis multi alii ferociter insurrexerunt... A clericis et monachis crebra pro illis fiebat oi-atio, et a turbis pauperiim quotidiana supplicatio. (Orderic. Vital. Hist. ecclesiaét., lib. IV, apud Script, rer. normann., p. 511.)

2. Fit ex consensu omnium pro vindicf -yda libertatepristina procax conspiratio, et obnixa contra Normannos conjuratio. (Ibid.)

3. ... Seditiosi silvas, paludes, œstuaria et iirbes aliquot in munimentis liabeut. (ibid.)

dormir à l'abri d'un toit jusqu'au jour de la déli- 1068 vrance; ils couchaient en plein air ou sous des tentes, et les Normands leur donnaient le nom de sauvages * .

On ne peut savoir combien de projets d'affranchissement, bien ou mal conçus, furent formés et détruits dans ce temps ; ce qui n'éclata pas en lutte ouverte fut le secret de la chancellerie du roi Guillaume. Les auteurs normands contemporains parlent, mais en termes vagues, de mauvaises conspirations ; l'un d'eux fait remonter à l'absence du roi un complot dont le but était, selon lui, d'attaquer à l'improviste les soldats des garnisons normandes, le mercredi des cendres, jour où ils se rendaient tous à l'église, nu-pieds et sans armes ^. L'historien dit que cette machination fut découverte, et que les coupables, se dérobant par une prompte fuite à la vengeance du grand vainqueur^ ^ gagnèrent le pays situé au nord de l'Humber.

Vers ce pays se dirigeait alors, de toutes les provinces conquises, l'émigration des proscrits et des mécontents. Bientôt un nouveau fugitif, et le plus noble de tous, prit la même route ; c'était le jeune Edgar, roi légitime d'Angleterre, suivant le droit

1. ... Unde quidam eorum a Normannis silvatici cognominabantur. (Orderic. Vital. Hist. ecclesiast., lib. IV, apud Script, rer. normann., p. 511.)

2. ... Regionatim de pravis conspirationibus tractant. (Guill. Pictav., apud Hist normann. Script., p. 212.) — CoDJuraverant enini latrunculi per totam patriam quatenus milites quos ad tuendum regnum reliquerat, in capite jejunii, nudis vestigiis... incautosubique périmèrent. (Willelm. Geraet., Hist. normann., apud ibid., p. 289.)

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