LIVRE V m
de son empire sur lui pour le décider à vivre en repos, et à faire sa paix avec le conquérant*.
Hereward, qui l'aimait, se rendit à ses instances, et, comme on disait alors, accepta la paix du roi. Mais cette paix ne pouvait être qu'une trêve ; malgré la parole de Guillaume, et peut-être d'après ses ordres, les Normands cherchèrent bientôt à se défaire d u redoutable chef saxon. Sa maison fut plusieurs fois assaillie à l'improviste; et un jour qu'il reposait en plein air après son diner, une troupe d'hommes armés, parmi lesquels se trouvaient plusieurs Bretons, le surprit et l'entoura. Il était sans cotte de mailles et n'avait pour armes qu'une épée et une courte pique dont les Saxons marchaient toujours munis. Éveillé en sursaut par le bruit, il se leva, et, sans s'effrayer du nombre : « Traîtres félons, dit-il, (( le roi m'a donné sa paix ; et si vous en voulez à (( mes biens ou à ma vie, par Dieu, je vous les ven- « drai cher*. »
En disant ces mots, Hereward poussa sa lance avec iant de vigueur contre un chevalier qui se trouvait en face de lui, qu'il lui perça la poitrine à travers son haubert. Malgré plusieurs blessures,
Ceo fut Alsued qe ço manda A Ereward, que mult ama...
Au roi se devoit accorder.
{Chron. de Geoffroy Gaymar; Chron. anglonorm., t. I, p. 22 et 23.)
Mult fièrement dist as François : Triwes in'avoit doné li rois...
Fel traîtres, vendrai moi cher.
(Ibid., p. 24.)
1072 il continua de frapper de sa demi-pique tant qu'elle dura ; puis il se servit de l'épée ; et cette arme s'étant brisée sur le heaume d'un de ses ennemis, il combattit encore avec le tronçon qui lui restait dans la main. Quinze Normands, dit la tradition, étaient déjà tombés autour de lui, lorsqu'il reçut à la fois quatre coups de lance ' . Il eut encore la force de se tenir à genoux, et, dans cette position, saisissant un bouclier qui était par terre, il en frappa si rudement au visage Raoul de Dol, chevalier breton, que du coup il le renversa mort ; mais en même temps luimême défaillit et expira. Le chef de la troupe, nommé Asselin, lui coupa la tête, jurant, par la vertu de Dieu, que de sa vie il n'avait vu un si vaillant homme. Ce fut dans la suite un dicton populaire parmi les Saxons, et même parmi les Normands, que s'il y en avait eu quatre comme lui en Angleterre, jamais les Français n'y seraient entrés, et que, s'il ne fût pas mort de cette manière, un jour ou l'autre il les eût chassés tous^.
1. Mes iiii vindrent à son dos Qui l'ont féru par mi le cors, Od nii lances l'ont féru.
{Chron. de Geoffroy Gaymar; Chron. anglonorm., t. I, p. 26.)
2. Et s'il eust eu od lui trois, Mar i entrassent li François;
Et s'il ne fust issi occis, ^
Tous les chaçast for del païs.
(Ibid., p. 27.)
— La mort violente de Hereward, sur laquelle se taisent les chroniques latines, est attestée par un ancien rôle de la généalogie des seigneurs de Briinne : « Qui Hugo, dum semel cuni prœfato Hcrewardo « apud Huntyiigdone hospitatus fuisset, orta inter eos gravi conten-