‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 5)Chapitre 114 sur 268 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Ainsi fut détruit, en l'année 1072, le camp d'Eh^ 1072 qui avait donné un moment l'espoir de la liberté à cinq provinces. Longtemps après la dispersion des braves qui s'y étaient réfugiés, on trouvait encore, sur ce coin de terre marécageuse, les traces de leurs retranchements, et les restes d'un fort de bois, que les habitants du lieu nommaient le château de Hereward*. Beaucoup de ceux qui avaient mis bas les armes eurent les mains coupées et les yeux crevés, et, par une sorte de dérision atroce, le vainqueur les renvoya libres en cet état - ; d'autres furent emprisonnés dans des châteaux forts sur tous les points de l'Angleterre. L'archevêque Stigand fut condamné à la réclusion perpétuelle; l'évêque de Durham, Eghelwin, accusé par les Normands d'avoir dérobé les trésors de son église, parce qu'il les avait employés à soutenir la cause patriotique, fut enfermé à Abingdon, où, peu de mois après, il mourut de faim^. Un autre évêque, Eghelrik, fut mis en prison dans l'abbaye- de Westminster, pour avoir, disait la sentence rendue par les juges étrangers, attenté à la paix publique et exercé la piraterie*. Mais le ju-

( tione, maligno spiritu instigante, ipsum Herewardiim miserabiliter X peretnit. » {Chron. angto-norm., t. II, préface^ p. xiv.)

1. ... Quod usqtie in hodienium diem castelliim Herewardi a comprcjvincialibus nuncupatur. (Mattli. Paris., t. J, p. 7.)

2. ... Manibus truncatis vel oculis erutis, abire permisit. (l'ioreiit. Wigorn. Chron., p. 637.)

3. Direpti ecclesiœ su£e thesauri accusatus... in carcerera detrusus est, ubi et nimio dolore et inedia seu spoutanea, seu... coacta, obiit. ^Hist. episc. dunelm. ; Anglia sacra., t. I, p. 703.)

4. ... Quod turbasset pacem regiam, piraticam adorsus. (Willelm. Malinesb., de Gest. pontifie, angl., lib, III^ apud Rer. anglic. Script., p. 277, éd. Savile.)

.072 gement des Anglais et l'opinion populaire sur son compte étaient bien différents; on le loua tant qu'il vécut, et, après sa mort, on l'honora comme saint. Les pères enseignèrent à leurs enfants à implorer son intercession ; et, un siècle après, il venait encore des visiteurs et des pèlerins à son tombeau'. ,072 La trahison des moines d'Ely reçut bientôt sa 1J73 récompense : quarante hommes d'armes occupèrent leur couvent comme un poste militaire, et y vécurent à francs quartiers. Chaque matin il fallait que le cellérier leur distribuât des vivres et une solde dans la grande salle du chapitre*. Les moines se plaignirent amèrement de la violation du traité qu'ils avaient conclu avec le roi, et on leur répondit que l'île d'Ely avait besoin d'être gardée'. Ils offrirent alors la somme de sept cents marcs pour être délivrés de la charge d'entretenir les soldats étrangers, et cette somme, qu'ils se procurèrent en dépouillant leur église, fut portée au Normand Picot, vicomte royal à Cambridge. Le vicomte fit peser l'argent, et trouvant que par hasard il y manquait le poids d'un gros, il accusa judiciairement les moines du crime de fraude envers le roi, et les fit condamner par sa cour à payer trois cents marcs de plus, en réparation de cette offense \ Après le payement des mille marcs,

1. ... Sanetitatis opinionem apud homines coucepit... hodieque tumuliis ejus nec votis nec frequentia petitorum caret. (Willelm. Malinesb. , de Gest. pontifie, ai] gl. , \ih. III, apud Ber. anglic. Script., p. 277, éd. Savile.)

2. Militum numerura infra aulam ecclesias victiim quotidie de ina'Mi cellei-arii capientem atque stipendia... (Thomœ Eliensis Hist, elietms: Amjlia sacra, t. I, p. 612.)

ii. ...Ob custodiam. (Ibid.) ^. JoLu Stow's ÂnnalS; p. 114.

vinrent des commissaires royaux, qui enlevèrent du 10:5 couvent d'Ely tous les objets de quelque valeur, et 1073 firent un recensement des terres de Tabbaje, afin de les partager en fiefs*. Les moines se répandirent en plaintes qui ne furent écoutées de personne ; ils invoquèrent la pitié pour leur église, autrefois la plus belle, disaient-ils, entre les filles de Jérusalem, maintenant souffrante et opprimée-. Mais pas une larme ne coula, pas une main ne s'arma pour leur cause.

Après l'entière défaite et la dispersion des réfu- 1:75 giés de l'île d'Ely, l'armée normande de terre et de mer se dirigea vers les provinces du nord pour y faire en quelque sorte une battue, et empêcher qu'il ne s'y formât de nouveaux rassemblements. Passant pour la première fois la Tweed, elle entra sur le territoire d'Ecosse, afin d'y saisir tous les émigrés anglais, et d'effrayer le roi Malcolm, qui, à leur sollicitation, avait fait dans la même année une incursion hostile en Northumberland '. Les émigrés échappèrent à cette poursuite, et le roi d'Ecosse ne les livra point aux Normands ; mais, intimidé par la présence de troupes plus régulières et mieux armées que les siennes, il vint à la rencontre du roi Guil-

1. Quidquid optimum in ornamentis et in rébus aliis... qurecunque bona ac pvsedia ecclesise suis militibus divisit. (Tliomîe Eliensis Uist. eliensis; Anglia sacra, t I, p. 610.)

2. Quondam famosissima, inter filias Jérusalem speciosa... calamilatis nunc oppressa amaritudine. (Hist. eliensis, apud Rer. anglic. Script., t. III, p. 501, éd. Gale.)

3. Credens aliquos ibidem de hostibus suis indomitis et profugis, pênes regem vel sucs delituisse. (]\Iatth. Westmonast. Flor. histor., p. 227.) — Matth. Paris., t. 1, p. 7.

1C72 laume dans un appareil tout pacifique, lui toucha la main en signe d'amitié, lui promit d'avoir ses ennemis pour ennemis, et s'avoua, de plein gré, son vassal et son homme lige, comme on s'exprimait alors *.

Guillaume se retira satisfait d'avoir enlevé à la cause saxonne le dernier appui qui lui restât; et, à son retour d'Ecosse, il fut reçu à Durham par l'évêque Vaulcher, Lorrain de nation, que les Normands avaient mis à la place d'Eghelwin, dégradé par eux et condamné, comme on l'a vu, à un emprisonnement perpétuel. Il paraît que le triste sort du prélat saxon avait excité dans le pays une haine violente contre l'élu des étrangers. Quoique la ville de Durham, située sur des hauteurs, fût très-forte par sa position, Vaulcher ne s'y croyait point en sûreté contre l'aversion des Northumbriens. A sa demande, disent les chroniques, le roi fit bâtir, sur la plus haute colline, une citadelle où il pût séjourner avec ses gens à l'abri de toute espèce d'attaque '.

Cet évêque, après sa consécration à Winchester, avait été accompagné jusqu'à York par une escorte nombreuse de chevaliers normands; et, dans cette ville, le Saxon Gospatrik, devenu, au prix d'une grande somme d'argent, comte du pays au delà de la Tyne, était venu recevoir le pontife lorrain pour le conduire à Durham'. Ce bon office rendu à la

1. Rex ad manus veniens deditionem fecit... accepto régis Scoto rum, cum obsiflibus, liomagio. (Matth. Paris., t. I, p. 6 et 7.)

2. ...Ubi se episcopiis, cum suis, tute ab incursantibus habert* potuîsset. (Roger de Hoved. Annal., pars I, apud Eer. anglic. Script., p. 454, éd. Savile.)

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