LIVRE VI
nouveaux soldats furent cantonnés dans les villes et les villages, et les comtes, vicomtes, évêques et abbés normands eurent ordre de les héberger et de les nourrir proportionnellement à l'étendue de leurs juridictions ou de leurs domaines ^ Pour subvenir aux frais de ce grand armement, on imagina de faire revivre l'ancien impôt appelé danegheld, qui, avant d'être levé par les conquérants Scandinaves, l'avait été pour la défense du pays contre leurs invasions *. Il fut rétabli à raison de douze deniers d'argent pour cent acres de terre. Les Normands sur lesquels pesa cet impôt s'en firent rembourser le montant par leurs fermiers ou leurs serfs anglosaxons, qui payèrent ainsi, pour repousser les Danois venant à leur secours, ce que leurs ancêtres avaient jadis payé pour les repousser comme ennemis.
Des détachements de soldats parcoururent en tous sens les contrées du nord-est de l'Angleterre, afin de les dévaster et de les rendre inhabitables, soit pour les Danois, s'ils venaient à y débarquer, soit pour les Anglais mêmes, -qu'on soupçonnait de désirer ce débarquement ^. Il ne resta sur le rivage de la mer, à portée des vaisseaux, ni un homme, ni une bête, ni un arbre à fruit. La population saxonne fut de nécessité
atque e Britannia... quantus nunquara antea hauc terraru petebat. (C/iron. saxon., éd. Gibson, p. 186.)
1. Pro sua... terrse portione. (Ibid.) — Florent. Wigorn. Chron., p. 641.
2. Danegeldi redditio propter piratas primitus statuta est... ad eorum insolentiam reprimendam. (Wilkins, Concilia Magnœ Brilanniœ, t. I, p. 312.) —Voyez t. I, liv. II, p. 167.
3. Expert! sunt iiicolœ multos dolores... et rex permislt devastari omnes terras maritimas. (CAron. saxon,, éd. Gibson, p. 186.)
1085 refoulée vers l'intérieur, et, pour surcroit de précaution contre la bonne intelligence de cette population avec les Danois, un ban royal, publié à son de trompe dans tous les lieux voisins de la mer, prescrivit aux hommes de race anglaise de prendre des vêtements normands, des armes normandes, et de se raser la barbe à l'instar des Normands*. Cet ordre bizarre avait pour objet d oter aux Danois le moyen de distingueras amis qu'ils venaient secourir des ennemis qu'ils venaient combattre -.
La crainte qui inspirait ces précautions n'était point sans fondement ; il y avait réellement à l'ancre ti^ur la côte du Danemark une flotte nombreuse des-' tinée pour l'Angleterre. Olaf Kyr, roi de Norvège, fils et successeur de ce Harold qui, ayant voulu conquérir le pays des Anglais, n'y avait obtenu que sept pieds de terre, venait maintenant au secours du peuple qui avait vaincu et tué son père, sans peut-être se rendre bien compte du changement de destinée de ce peuple, et croyant aller venger Harold ^ Quant au roi de Danemark, Knut, fils de Sven, promoteur de la guerre et chef suprême de l'armement, il comprenait la révolution opérée en Angleterre par la conquête normande, et c'était sciemment qu'il allait secourir les vaincus contre les
1. Anglis autera quibus non minimi desiderii danici exercitus adventum didicerat, barbas radere, arma et exiivias ad instar Bomanorum coaptare... per omnia Francigenis, quos.et Romanos dici prœtulimus, assimilare prœcipit. (Hist. S. Canuti régis, apud Script, ver. danic., t. III, p. 350.)