LIVRE IV 4i
ils aimaient mieux que ce fût à lui qu'à tout Autre'.
Les habitants du pays de Kent envoyèrent donc un message à Eustaclie, et lui promirent de l'aider à s'emparer de Douvres, s'il voulait faire une descente et les secourir contre les Normands. Le comte de Boulogne y consentit, et, armant plusieurs vaisseaux chargés de troupes d'élite, il mit à la voile et aborda près de Douvres à la faveur d'une nuit obscure. Tous les Saxons de la contrée se levèrent en armes : Eudes de Bayeux, gouverneur de la ville, et son lieutenant, Hugues de Montfort, s'étaient rendus au delà de la Tamise avec une partie de leurs soldats. Si le siège eût duré seulement deux jours, les habitants des provinces voisines seraient venus en grand nombre se réunir aux assiégeants^; mais Eustache et ses hommes essayèrent mal à propres d'enlever le château de Douvres par un coup de main ; ils éprouvèrent une résistance inattendue, et se découragèrent après ce seul effort.
Un faux bruit de l'approche d'Eudes, qui revenait, disait-on, avec le gros de ses troupes, les frappa d'une terreur panique. Le comte de Boulogne fit sonner la retraite ; ses hommes d'armes se précipitèrent en désordre vers leurs vaisseaux, et la garnison normande, les voyant dispersés, fit une sortie
1 . Nam quia Normannos odere, ciim Eustachio pridem sibi inimiîissimo coucordavere. Eum bellaudi peritum atque in prajlio felicem îxperinientis cognoverant. Si erat serviendum non compatriotae, noto
irvire atque vicino satius putabant (Guill. Pictav., apud Hist.norlann. Script., p. 212.)
2. ... Vicinia omnis adfuit armata, auctior numerus ex ullerioribus cederet, si mora biduana obsidio traheretur. (Ibid.)
J067 pour les poursuivre. Plusieurs tombèrent, en fuyant, du haut des rochers escarpés sur lesquels la ville de Douvres est assise, et le comte ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval. Mais la garnison, que son petit nombre rendait prudente, rentra bientôt dans la place; les Boulonnais remirent à la voile, et les insurgés saxons se retirèrent par différents chemins*. Telle fut l'issue de la première tentative faite en Angleterre pour renverser la domination normande ; Eustache de Boulogne se réconcilia peu de temps après avec le roi Guillaume ; et, oubliant ses alliés d'un jour, il brigua les honneurs et les richesses que leur ennemi pouvait donner'*.
Dans la province de Hereford, au delà de la chaîne de hauteurs qui avait autrefois protégé l'indépendance des Bretons, et qui pouvait servir de rempart à celle des Anglais, habitait, avant l'invasion, sur des terres qu'il avait reçues de la munificence du roi Edward, un Normand appelé Richard, fils de Scrob. C'était un de ces hommes que les Saxons avaient exceptés de la sentence d'exil rendue en l'année 1052 contre tous les Normands vivant en Angleterre. Pour prix de ce bienfait, le fils de Scrob, au débarquement de Guillaume, devint chef d'intrigues pour la conquête , établit des intelligences avec les envahisseurs, et SG mit à la tête de quelques corps de soldats originaires de la Gaule, et demeurés, depuis le règne d'Edward, dans les châteaux voisins de Hereford. Il se cantonna avec eux dans ces châteaux,
1. ... Augli per diverticula plura evasenint. (Guill. Pictav., apud Hist. normann. Script., p. 212.)
2. ... Qui reconciliatus nnnc in proximis régis honoratur. (Ibid.)
LIVRB IV 43
et faisant des sorties fréquentes, il entreprit de forcer les villes et les bourgades voisines à se soumettre au conquérant. Mais la population de l'ouest résista avec énergie, et, sous la conduite d'Edrik, fils d'Alfrik, parent de la famille de Godwin, elle se leva pour repousser les attaques du fils de Scrob et de ses hommes d'armes *.
Le chef saxon eut l'art d'intéresser à sa cause les chefs des tribus galloises, jusque-là ennemies mortelles des habitants de l'Angleterre ^. Ainsi la terreur des Normands réconciliait, pour la première fois, les Cambrions et les Teutons de la Bretagne, et faisait ce que n'avait pu faire, en d'autres temps, l'invasion des païens du Nord. Soutenu par les milices du pays de Galles, Edrik prit avec succès l'offensive contre Richard, fils de Scrob, et ses soldats, auxquels les chroniques du temps donnent le nom de châtelains de Hereford '. Trois mois après le départ du roi Guillaume pour la Normandie, il les chassa du territoire qu'ils occupaient, pilla leurs cantonnements, et affranchit, mais en le ravageant, tout le pays voisin ^ Au sud de cette contrée, sur
1. ... Cujus terrain, quia se dedere régi dedignabatur , herefordenses castellani et Ricliardus filius Scrob fréquenter vastaverunt. (Florent. Wigom. C/iron., p. 635.) — Monast. anglic, Dugdale, t. II, p. 221.
2. ... Accitis sibi in auxilium regibus Wallanorum. (Florent. Wigorn. Chron.,-p. 635,) — ... Eadricus juvenis et Britones facti sunt rebelles. {Chron. saxon., Fragm. sub auno mlxvii, apui Gloss., éd. Lye, t. II, ad finem.)
3. ... Herefordenses castellani. (Florent. Wigorn. Chron., p. 635.) — Chron. saxon., Fragm. sub auno mlxvii, apud Gloss., éd. Lye, t. II, ad finem.
4. ... Herefordenseui provinciam usque ad poutem amnis Lugge devastavit. (Florent. Wigorn. Chron., p. 635.")
,oG7 les côtes qui bordent le long golfe où se jette la Saverne, et au nord, sur les terres voisines des montagnes, il n'y avait encore, dans ce temps, ni postes militaires établis par les Normands, ni châteaux forts bâtis ou possédés par eux, La conquête, si l'on peut s'exprimer ainsi, n'y était point encore parvenue : ses lois n'y régnaient point, son roi n'y était nullement reconnu, non plus que dans toute la partie septentrionale de l'Angleterre, depuis le golfe de Boston jusqu'à la Tweed.
Au centre, les coureurs ennemis tenaient librement la campagne ; mais beaucoup de villes fermées ne s'étaient point rendues ; et même, dans le pays où l'invasion paraissait accomplie, les conquérants n'étaient pas sans alarmes ; car des messagers, partis des contrées où l'indépendance régnait encore, allaient secrètement de ville en ville rallier les amis du pays, et relever les courages abattus par la rapidité de la défaite. Sous les yeux de l'autorité étrangère, disparaissait chaque jour quelqu'un des hommes le plus en crédit parmi le peuple. Ils allaient quêter, chez des nations amies, du secours contre les Normands, ou ils émigraiont pour toujours, aimant mieux vivre sans patrie que de rester sous leur puissance ^ Ceux qui, dans la première terreur, s'étaient rendus au camp de Guillaume, et lui avaient prêté le serment de paix et de soumission, étaient invités, par des adresses patriotiques, à
1. Ultro in exilium aliqui profugiunt, quo extorres vel a potestate Normannorura sint liberi, \el aucti opibus alieiiis contra eos revertantur. (Guill. Pictav., apud Script, rer. normann^', p. 212.)