LIVRE IV
le fortifiait contre les murmures de ceux qui regrettaient d'avoir posé les armes et rendu la ville par ses conseils. Une expérience personnelle vint dissiper ses illusions et lui montrer ce qu'était la conquête, ce que, de plus en plus, elle devait être pour tous les Saxons, clercs ou laïques.
A l'une des grandes fêtes de l'année, temps où il était d'usage en Angleterre que chaque évêque, selon sa richesse, donnât de grands repas et tînt, pour ainsi dire, table ouverte, il arriva que l'archevêque Eldred fit venir de ses domaines voisins de la ville un convoi de provisions pour son usage '. Ses domestiques s'acheminaient vers York, menant des chevaux et des chariots chargés de blé et d'autres denrées ; ils rencontrèrent , aux portes de la ville, le vicomte, lieutenant du gouverneur normand, escorté d'une compagnie d'hommes d'armes : « Qui êtes- « vous, leur demanda le vicomte, et à qui portez- « vous ces provisions? — Nous sommes, répondireiït- « ils, les serviteurs de l'archevêque, et ces choses « sont pour l'usage de sa maison. » Sans se soucier du nom de l'archevêque ni des plaintes de ses domestiques, le vicomte ordonna aux gens qui l'accompagnaient de faire prendre aux voitures le chemin du château d'York, et de déposer le blé et les autres denrées dans les magasins normands'. A cette nou-
1. Morabatur in una solemnitatum Eboraci, et deferebantur ei victualia ex possessionibus vicinis civitatis. (Thomas Stubbs, Actiis pontifie, eborac, col. 1703, éd. Selden.) — Cibi et potus. ut ante dixi, erat abstinens, quamvis in aula ejus pro more Anglornm totis post prandium biberetur horis. {Vita sancti Welstani, Willelm. Malmesb., de Gest. pontifia, angl., lib. IV, p. 280, éd. Savile.)
2. Ille parvipend<TOS arcbiepiscopnm et famulos ejus, praecepit sa-
fis CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE
io68 velle, l'archevêque Eldred s'empressa d'envoyer une députation de clercs de son église et de citoyens de la ville, prier l'officier royal de lui faire rendre ce qui lui appartenait; mais le vicomte répondit avec hauteur qu'il ne rendrait rien de ce qu'il avait trouvé bon de prendre. Sur son refus sèchement réitéré, les envoyés lui dirent que si l'archevêque n'obtenait pas justice, il se verrait contraint d'agir pontificalement ; et à ces mots, le Normand, redoublant d'insolence, éclata en menaces contre l'archevêque saxon et renvoya ses députés avec toute sorte d'insultes*. Ceux-ci rapportèrent à l'archevêque ce qu'ils avaient entendu et souffert, et Eldred en fut atterré; l'ami du conquérant se sentait frappé par la conquête , et ce coup imprévu soulevait dans son âme une indignation que cette âme calme et prudente n'avait point éprouvée jusqu'alors.
Jeté hors de lui-même par un ressentiment personnel mêlé de remords patriotique, l'archevêque fit remonter jusqu'au roi, qu'il avait couronné de sa main, la responsabilité de ces injures, et rompit dans sa conscience le pacte qu'il avait fait avec lui. Il partit d'York à l'instant même pour aller trouver le conquérant, et se présenta devant lui, revêtu de ses ornements pontificaux. Guillaume, le voyant, se leva pour lui offrir, selon l'usage du temps, le baiser de paix ; mais le prélat saxon n'avança pas et
tellitbus suis omniaqtias afferebaut ad castellum eboracense diverter» et in granarium régis ponere. (Thomas Stubbs, Actus pontifie, eborac, col. 1703, ed- Selden.)
I. Ad quod maudatum vioeeomes indignatus superbe respondens, pliira et majora comminatus, ipsos legatos injuriis et contumeliia affeoit (Ibid.)