LIVRE V
trois Lorrains, qui conservèrent les évêchés de 1071 Wells, de Sherborn et de Hereford. 1072
La plupart des évêchés et des abbayes furent employés, comme l'avaient été naguère les biens des riches, la liberté des pauvres et la beauté des femmes, à payer les dettes de la conquête. Un certain Rémi, ci-devant moine à Fécamp, reçut l'évêché de Lincoln, pour un navire et vingt hommes d'armes qu'il avait amenés en 1066 au rendez-vous des troupes normandes *. Cet homme et les autres prélats venus d'outre-mer, comme un arrière-ban de milice, expulsèrent partout les moines qui, selon une coutume particulière à l'Angleterre, vivaient sur les domaines des églises épiscopales ; et le roi Guillaume les en remercia, pensant, dit un contemporain, que des moines de race anglaise ne pouvaient lui souhaiter que du mal ^. Une foule d'aventuriers qui n'avaient de clercs que le nom, vint fondre sur les prélatures, les archidiaconats, les doyennés de l'Angleterre '. Ils y portèrent l'esprit de violence et de rapine, les airs hautains et méprisants du dominateur étranger; beaucoup d'entre eux se rendirent célèbres par leur faste et leurs désordres, plusieurs par
1. Voyez 1. 1, liv. III, p. 314. — Willelm. ^falmesb., de Gest. pontifie, angl.; lib. IV, apud Rer. anglic. Script., p. 290, éd. Savile. — Illum (pontificatum) a Willelmo, post rege facto, enierat. (Eadmeri Hist. no))., p. 7, éd. Selden.)
2. Eadmeri iïtst. non., p. 10, éd. Selden. — Monachorum anglicanorum sibi semper mala imprecantium. {Hist. Ingulf. Croyland., apud Rer. anglic. Script., 1. 1, p. 86, éd. Gale.)
3. Pro famulatu suc dabantur a laïcis episcopatus et abbatial, ecolesiarum praipositurse , archidiacoaatus et decaniae. (Orderic. Vital. Hist. ecclesiast., lib. IT apud Script, rer. normann., p. 523.)
des actions infâmes'. Robert de Limoges, évêque de Litchfield, pilla le monastère de Coventry ; il prit les chevaux et les meubles des religieux qui l'habitaient, ouvrit, par effraction, leurs cassettes, et finit par faire abattre leurs maisons, pour construire avec les matériaux un palais épiscopal, dont l'ameublement fut payé par la fonte des ornements d'or et d'argent qui décoraient l'église ^. Ce même Robert fit un décret pour interdire aux clercs saxons l'usage des aliments nourrissants et des livres instructifs, de crainte, dit l'historien, que la bonne nourriture et la science ne leur donnassent trop de force et de hardiesse contre leur évêque ^.
Les évêques normands dédaignèrent, presque tous, d'habiter les anciens chefs-lieux des diocèses, qui étaient, pour la plupart, de petites villes, et se transportèrent dans des lieux qui offraient plus de commodités pour le luxe et les jouissances de la vie : c'est ainsi que Coventry, Lincoln, Chester, Salisburj^, Thedford, devinrent des villes épiscopales *. En général, les hommes d'église amenés par l'invasion furent pour l'Angleterre une nouvelle plaie, et leur
1. Lautitiavum appetentissimus... uno et ipso immani commisse infamis. (Willelm. Malmesb., de Gest. pontifie, angl., lib. V, apud Rer, anglic. Script., t. III, p. 377, éd. Gale.)
2. Arcas eorum fregisti, et eqiios et omncs propvietates quas liabebant rapuisti, insuper domos eorimi destnixisti. (Lanfranci Opéra, [). 315.) — De iina trahe divitis ecclesiaî corrosit 500 marcas argeuti. (Additam. ah hist. veterem Liclifeldensem ; Anglia sacra, t. I, p. 445.)
3. Monachos loci illius agresti vietu cibavit, et non nisi triviali littcratura permisit informari, ne deliciœ ant litteraî redderent monachos contra episcopmn elatos. (Henrici Knyghton, de Event. angl. lib. II, apud Hist. anglic. Script., t. II, col. 2352, éd. Selden.)
4. Lanfranci Opsra, p. 338, — Chron. saxon., od. Gibson, in notis.
tyrannie, qui atteignait les consciences, eut quelque ,071 chose de plus odieux que la force brutale des hommes 10^72 d'épée *. Quelquefois les abbés normands maniaient aussi répée, mais contre des moines sans armes, et plus d'un couvent anglais fut le théâtre d'exécutions militaires. Dans celui que gouvernait un certain Turauld ou Torauld, venu de Fécamp, l'abbé avait pour coutume de crier : A moi, mes hommes d'armes/ toutes les fois que ses religieux lui résistaient en quelque point de discipline ecclésiastique. Ses exploits belliqueux devinrent même si célèbres, que le conquérant se crut obligé de l'en punir, et que, par un genre de châtiment bizarre, il l'envoya régir le couvent de Peterborough, dans la province de Northampton, poste dangereux à cause du voisinage du camp de refuge des Saxons, mais fort convenable, disait Guillaume, pour un abbé si bon soldat ^. Délivrés de ce chef redoutable, les moines n'en furent pas plus heureux ; car ils reçurent à sa place un certain Guérin de Lire, qui, selon les paroles d'un ancien récit, prit dans leurs bourses jusqu'au dernier écu, pour se faire un renom auprès de ceux qui naguère l'avaient vu pauvre *. Ce Guérin fit déterrer de l'église les cadavres des abbés de race
1. Stipendiarii, non monacln, secl tj'raiini .. iiitrndebantur. (Orderic. Vital. Hist. erclesiast., lib. IV, apiul Script, rer. nonnann p. 523.)
2. Quia magis se agit militem quam abbatem. ("Willelm. Malmesb., de Gest. ponti(ic. anrjl., lib. V, apud Rer. anglic. Script., t. III, p. 372, éd. Gale.)
3. Idoneus monacborum marsipia evaci.are, imdecunque niimmos rapere... ut... apud eos, qui eum olim pauperem vidissent, compararet jactantiam. (Ibid.)
1071 anglaise, ses prédécesseurs, et jeter leurs ossements
1072 hors des portes *.
Pendant que de pareils actes avaient lieu en An gleterre, la renommée allait publiant au dehors, par la plume des clercs salariés, ou qui souhaitaient de l'être, que Guillaume le puissant, le victorieux, le pieux, civilisait ce pays, jusque-là barbare, et y ranimait le christianisme, auparavant fort négligé^. La vérité, toutefois, ne fut pas entièrement étouffée : les plaintes des opprimés parvinrent même jusqu'à Rome; et, dans cette cour romaine que les historiens du temps accusent d'être si vénale ^ il se trouva quelques hommes consciencieux qui dénoncèrent la révolution opérée en Angleterre comme odieuse et contraire aux lois ecclésiastiques. La dégradation en masse des évêques et des principaux abbés saxons et l'intrusion des Normands furent vivement blâmées*. Mais la mort d'Alexandre II, et l'avènement, sous le nom de Grégoire VII, de cet archidiacre Hildebrand qui, ainsi qu'on l'a vu
1. Omnia (ossa) conglobata, vel ut acervum ruderum... ecclesiœ foribus alienavit. (Willelm. Malmesb., de Vita Adhelmi episcopi scireburnensis ; Anglia sacra, t. II, p. 142.)
2. ... Cujus (msulœ) rex effectua (Willelmus) barbares illius mitigavit mores, ciiltumque christiause religionis, qui in ea modicus erat, ampliavit. (Historise francicx Fragm., a^nà Script, rer. Gallic. et francic, t. XI, p. 162.)
3. Cum fama... Romanos nota cupiditatis asperserit. (RadulpW de Diceto Imag. histor., apud Script, rer. gallic. et francic, t. XIII, p. 202.)
4. Prisci abbates, quos cauonicœ leges non damnabant, secularis comminatione potestatis terrebantur, et sine synodali discussione de sedibus suis injuste fugabantur. (Orderic. Vital. Hist. ecclesiast., lib. IV, apud Script, rer. nonnann., p. 523.) — Eadmeri Hist. nov., p. 6 et 7, éd. Selden,
plus haut, avait déployé tant de zèle en faveur de 1071 l'invasion, réduisirent presque au silence les accu- 107a sateurs de la nouvelle Église fondée par la conquête normande*. Sa légitimité canonique cessa d'être mise en question, et deux individus seulement, Thomas, archevêque d'York, et Rémi, évêque de Lincoln, furent cités à la cour pontificale, l'un parce qu'il était fils de prêtre, l'autre parce qu'il avait acheté à deniers comptants la dignité épiscopale*.
Lanfranc partit avec eux, muni de présents pour le pape et les principaux citoyens de Rome. Tous les trois distribuèrent largement l'or des Anglais dans la ville des apôtres, et s'y firent par là un grand renom '. Cette conduite leur aplanit toutes les difficultés; l'affaire des deux prélats normands fut arrangée sous main, et, au lieu d'enquête sur leur compte, il n'y eut qu'une scène d'apparat, où tous les deux remirent au pape, en signe d'obéissance, leur anneau et leur bâton pastoral. Lanfranc plaida leur cause, en prouvant qu'ils étaient utiles et même nécessaires au nouveau roi, pour les nouveaux arrangements du royaume * ; et le pape lui répondit : « Décide l'afi^aire « comme tu l'entendras, toi qui es le père de ce pays ; a je remets à ta disposition les deux verges pasto-