LIVRE II
soie blanche, au milieu duquel on voyait en noir la 1004 figure d'un corbeau, le bec ouvert et les ailes éten- 1006 dues; trois sœurs du roi Swen l'avaient brodé durant une nuit en accompagnant leur ouvrage de chants et de gestes magiques1. Cette bannière, qui, selon les idées superstitieuses des Scandinaves, était un gage de victoire, augmentait l'ardeur et la confiance des nouveaux envahisseurs. Dans tous les lieux où ils passaient, dit un vieil historien, ils mangeaient gaiement le repas préparé à regret pour eux, et, à leur départ, ils tuaient l'hôte et brûlaient le logis 2.
Ils enlevaient partout les chevaux, et se faisant cavaliers, suivant la tactique de leurs prédécesseurs, ils marchaient rapidement à travers le pays, se présentaient tout à coup, lorsqu'on les croyait loin, surprenaient les châteaux et les villes. En peu de temps ils eurent conquis toutes les provinces du sud-est. depuis l'embouchure de l'Ouse jusqu'à la baie de Southampton. Le roi Ethelred, qui n'était jamais prêt à combattre, n'imaginait d'autre ressource que celle d'acheter à prix d'argent des trêves de quelques jours, et cette politique de temporisation l'obligeait à charger le peuple d'impôts toujours croissants3. Ceux des Anglais qui avaient le bonheur d'être préservés du pillage des Danois n'échappaient point aux exactions
1. ... Corvus hians ore excutiensque alas. (Emmœ régime Encomium, apud Script, rer. normann., p. 170.)
2. ... Reddebant hospiti cœdem, hospitio flammam. (Henrici Huutind. Hist., lib. VI, apud Rer. anglic. Script., p. 360, éd. Savile.)
3. Hist. Ingulf. Croyland., apud lier, anglic. Script., t. I, p. 56, éd. Gale. — Willelm. Malmesb., de Gest. reg. anglic, lib. II, apud Rer. anglic. Script., p. 69, éd. Savile.
,oot royales, et, sous cette forme ou sous l'autre, ils ioca étaient certains de se voir tout enlever. 1005 Pendant que ceux qui gouvernaient l'Angleterre ioai2 faisaient ainsi leur pacte avec l'étranger aux dépens du peuple, il y eut un homme qui, bien que puissant dans le pays, aima mieux mourir que d'autoriser cette conduite par son exemple. C'était l'archevêque de Canterbury, nommé Elfeg. Prisonnier des Danois après le siège de sa ville métropolitaine, et traîné de campement en campement à la suite de leurs bagages, il resta longtemps dans les chaînes sans prononcer le mot de rançon. Les Danois se lassèrent les premiers, et proposèrent à leur captif de lui rendre la liberté au prix de trois mille pièces d'or, s'il voulait prendre l'engagement de conseiller au roi Ethelred de leurdonn#er une somme quadruple. « Je ne possède « point tant d'argent, répondit l'archevêque, et je ne « veux rien coûter à qui que ce soit, ni rien conseiller « à mon roi contre l'honneur du pays1. » Il déclara hautement qu'il n'accepterait de personne aucun présent pour sa rançon, et défendit à ses amis de rien solliciter, disant que ce serait trahison de sa part que de payer les ennemis de l'Angleterre. Les Danois, plus avides d'argent que du sang de l'archevêque, renouvelaient souvent leurs demandes : « Vous me « pressez en vain, leur répétait Elfeg; je ne suis pas «homme à fournir aux dents des païens de la chair « de chrétien à dévorer, et ce serait le faire que de
1. Si... existimetis me aut ecclesiasticas possessiones exspoliaturum, aut contra patriœ decus régi suasurum, fallimini. (Osberni Vita S. Elpheyi; Anglia sacra, t. II, p. 138.)