LIVRE II
« vous livrer ce que les pauvres ont amassé pour 1006 « vivre1. » 1012
Les Danois perdirent patience, et un jour qu'il 1012 leur était venu du midi des tonneaux de vin dont ils burent largement, ne sachant que faire pour s'amuser après le repas, ils voulurent se donner le plaisir de mettre en jugement l'archevêque. On le leur amena, garrotté sur un mauvais cheval, au lieu où se tenaient ordinairement le conseil de guerre et le tribunal de l'armée ; les chefs et les guerriers de distinction étaient assis sur de grosses pierres qui formaient un cercle, et non loin de là se trouvait un tas énorme d'os et de cornes de boeufs, débris de la cuisine du camp\ Aussitôt que le prélat saxon eut été introduit au milieu du cercle, un grand cri s'éleva de toutes parts : « De l'or, évèque, de l'or, ou nous « allons te faire jouer un rôle qui te rendra fameux « dans le monde3. » Elfeg répondit avec calme : « Je « vous offre l'or de la sagesse, qui est de renoncer à « vos superstitions et de vous convertir au vrai Dieu ; « que si vous méprisez mon conseil, sachez que vous « périrez comme Sodome et ne prendrez point racine « en ce pays. » A ces mots, qui leur parurent une menace pour eux et une insulte pour leur religion,
1. ... Christianorum carnes paganis dentibus conterendas dare. Ego equidem id faciam, si, quod paupertas ad vitam paraverat, vestris hoc morsibus abutendum tradam. (Osberni V>ta S. Elphegi ; Anglia sacra, t. II, p. 138.)— Eadmeri Hist. nov., lib. I, p. 4, éd. Selden. — Hist. Ingulf. Croyland., apud Rer. anglic. Script., t. I, p. 57, éd. Gale.
2. ... Ossibus et boum cornibus. (Cron. saxon., éd. Gibson, p. 142.)
3. ... Episcope, aurum. (Osberni Vita S. Elphegi ; Anglia sacra, t. II, p. 140.)
1012 les juges quittèrent leurs sièges, et, se jetant sur , l'archevêque, le renversèrent par terre en le frappant du dos de leurs haches; plusieurs coururent à l'amas d'os et de cornes, dont ils s'armèrent et qu'ils firent pleuvoir sur le Saxon en écartant la foule qui l'entourait. L'archevêque essaya en vain de se mettre à genoux pour prier, et tomba bientôt à demi mort; il fut achevé par un soldat qu'il avait converti et baptisé la veille, et qui, par une compassion barbare, lui fendit la tête d'un coup de hache, afin de terminer ses souffrances. Les meurtriers voulurent d'abord jeter le cadavre dans un bourbier voisin; mais les Anglo-Saxons, qui honoraient Elfeg comme un martyr du Christ et de la patrie, achetèrent son corps au prix d'une grosse somme d'argent et l'ensevelirent à Londres1.
Cependant le roi Ethelred pratiquait sans scrupule ce que l'archevêque de Canterbury, au péril de sa propre vie, avait refusé de lui conseiller. Un jour ses collecteurs de taxes2 levaient des tributs pour les Danois ; le lendemain les Danois se présentaient eux-mêmes et taxaient pour leur propre compte. A leur départ, les agents royaux revenaient encore, et traitaient les malheureux habitants plus durement que la première fois, les appelant traîtres et pourvoyeurs de l'ennemi3. Le vrai pourvoyeur des Dani >is,
1013 Ethelred, lassa enfin la patience du peuple qui l'avait fait roi pour la défense commune. Quelque dure que