‹ Histoire de la conquete de l'Angleterre par les NormandsChapitre 119 sur 233 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

libre d'en contracter un nouveau, et, devenant chrétien, de renvoyer la femme qu'il avait épousée avec des cérémonies païennes. « Les paroles du roi sont « bonnes, dit-il à l'archevêque, mais la terre qu'il « m'offre ne me suffit pas ; elle est inculte et appau- « vrie ; mes gens n'y auraient pas de quoi vivre en « paix. » L'archevêque retourna vers le roi, qui le chargea d'offrir en son nom la Flandre, quoiqu'il n'eût réellement sur ce pays d'autres droits qu'une prétention contestée ; mais Rolf n'accepta point cette nouvelle proposition, disant que la Flandre était un mauvais pays, boueux et plein de marécages. Alors, ne sachant plus que donner, Charles le Simple fit dire au chef normand que, s'il voulait, il aurait en fief la Bretagne, conjointement avec la Neustrie. C'était une offre du même genre que la précédente ; car la Bretagne était un État libre ; la suzeraineté des rois de France ne s'y étendait guère que sur les comtés de Nantes et de Rennes, enlevés aux Français parles princes bretons un demi-siècle auparavant. Mais Rolf y fit peu d'attention ; il ne s'aperçut pas qu'on ne lui donnait encore autre chose qu'une vieille querelle à débattre, et l'arrangement fut accepté l.

Afin de ratifier le traité de la manière la plus solennelle, le roi de France et le chef des Normands se rendirent, chacun de son côté, au village de Saint-Clair sur l'Epte. Tous les deux étaient accompagnés d'une suite nombreuse; les Français plan-

1. D'Argentré, Histoire de Bretagne, liv. III, p. 191, éd. Paris, 1588. — Dudo de Sancto Quintino, apud Script, rer. normann., p. 83. — Willelm. Geraet. Hist. Normann., apudibid., p. 231.

912 tèrent leurs tentes sur l'un des bords de la rivière, et les Normands sur l'autre. A l'heure fixée pour l'entrevue, Rolf s'approcha du roi, et, demeurant debout, mit ses deux mains entre les siennes, en prononçant la formule : « Dorénavant je suis votre « féal et votre homme, et je jure de conserver fidèle- « ment votre vie, vos membres et votre honneur « royal. » Ensuite le roi et les barons donnèrent au chef normand le titre de comte, et jurèrent de lui conserver sa vie, ses membres, son honneur, et tout le territoire désigné dans le traité de paix1.

La cérémonie semblait terminée, et le nouveau comte allait se retirer, lorsque les Français lui dirent : « Il est convenable que celui qui reçoit un « pareil don s'agenouille devant le roi et lui baise « le pied. » Mais le Normand répondit : « Jamais je a ne plierai le genou devant aucun homme, ni ne « baiserai le pied d'aucun homme2. » Les seigneurs insistèrent sur cette formalité, qui était un dernier reste de l'étiquette observée jadis à la cour des empereurs franks; et Rolf, avec une simplicité malicieuse, lit signe à l'un de ses gens de venir et de baiser pour lui le pied du roi. Le soldat norvégien, se courbant sans plier le genou, prit le pied du roi, et le leva si haut pour le porter à sa bouche que le roi tomba à la renverse3. Peu habitués aux convenances du céré-

1. Willelm. Gemet. Hist. Nor matin., apud Script, rer. normann.,

2. Qui taie donum recepit osculo débet expetere pedem régis; et ille : Xunquam curvabo genua mea alicujus genibus, nec osculabor cujuspiam pedem. (Ibid.)

3. Jnssit cuidara militi pedem régis osculari, qui statim, pedem

Page 1