LIVRE PREMIER
que les opposants traitaient de lâche, le hasard amena 449 sur la cote de Bretagne trois vaisseaux de corsaires germains, commandés par deux frères appelés Henghist et Horsa !; ils abordèrent à l'orient du pays de Kent, sur la même pointe de terre où jadis avaient débarqué les légions romaines.
Il paraît que les hommes des trois navires venaient cette fois en Bretagne comme marchands, et non comme pirates. Ils étaient de la nation des Jutes ou lûtes, nation affiliée à une grande ligue de peuples répandus sur la côte marécageuse de l'Océan, au nord de l'Elbe, et s'intitulant tous du nom de Saxons ou d'hommes aux longs couteaux 2. D'autres confédérations du même genre s'étaient déjà formées parmi les peuples teutoniques, soit pour mieux résister aux Romains, soit pour prendre contre eux l'offensive avec plus d'avantage. L'on avait ainsi vu paraître successivement la ligue des Alamans ou hommes par excellence, et celle des Franks ou rudes aux combats 3. A leur arrivée sur la côte de Bretagne, les chefs saxons Hen^hist et Horsa recurent du roi breton
1. Chronicon saxonicum, e<l. Gibson,p. 12. — L'orthographe saxonne est : Hemjisl. Hengist signifie un étalon, et hors, autrement hros, un cheval. Il est peu croyable que ces appellations fussent les noms propres des deux frères; c'étaient probablement de simples surnoms. — Comme, le son du g est toujours dur dans la langue saxonne et dans les autres langues germaniques, cette lettre sera, comme ici, remplacée par gh, pour rendre exactement la prononciation des noms propres.
2. Sax, saex, seax, sxx, sex, sahs ; couteau, épée courte. Handsar, un poignard. (Gloss. Wachter )
3. AU, eall, tout, entièrement; man, mann, mand, homme — Frak, frek, frech, vrek, vrang, rude, âpre, féroce. — Voyez les Lettres sur l'histoire de Fra/nce, lettre VI.
«9 Guorteyrn un message et la proposition d'un enrôlement militaire pour eux et pour une armée de leur pays. Cette proposition n'avait rien d'étrange à leurs yeux, car la guerre était leur principale industrie. Ils promirent un corps de troupes considérable , en échange de la petite île de Thanet \ formée sur le rivage de Kent, d'un côté par la mer et de l'antre par une rivière qui se sépare en deux bras.
Dix-sept navires amenèrent du nord la nouvelle colonie militaire ; elle fit le partage de son île, et s'y organisa selon ses usages, sous le commandement des deux frères auteurs de l'entreprise. Elle recevait des Bretons, ses hôtes, toutes les choses nécessaires à la vie ; plusieurs fois elle combattit vaillamment et fidèlement pour eux, et leva contre les Pietés et les Scots son étendard où était peint un cheval blanc, sorte d'emblème qui répondait aux noms de ses deux chefs2; plusieurs fois des bandes de montagnards, fortes en nombre, mais mal armées de piques longues et fragiles, prirent la fuite devant les grandes haches qui étaient l'arme nationale de la confé- 449 dération saxonne3. Ces exploits excitèrent en Bre- 455 tagne beaucoup de joie et d'amitié pour les Saxons. « Après avoir défait nos ennemis, dit un ancien « poëte, ils célébraient avec nous les réjouissances « de la victoire ; nous fêtions à l'envi leur bienve- « nue f*mais maudit soit le jour où nous les avons