LIVRE II
« les terres. Vous autres soldats de Knut, vous n'êtes 1016 « pas en faveur auprès des gens du pays, et c'est « justice ; la nouvelle du combat d'hier a parcouru les « campagnes ; il n'y a pas de sûreté pour toi si quelce que paysan te rencontre, et il y a danger pour a celui qui te prêterait secours. » Le chef danois tira de son doigt un anneau d'or, et, le présentant au jeune homme : « Je te donnerai cela, dit-il, si tu veux me « servir de guide. » Godwin le regarda en face quelque temps sans rien dire, puis il répondit : « Je ne «veux pas prendre cet anneau, et pourtant j'es- « sayerai de te conduire auprès des tiens ; si je parce viens à faire que tu sois sauvé, j'aime mieux que « la récompense te regarde alors, et si mon secours « ne t'est bon à rien, je ne mériterai aucun salaire1. » Le jeune berger conduisit le chef danois à la ferme de son père, et, entrant avec lui dans la salle basse où se prenaient les repas de la maison, il lui fit servir à boire et à manger. Parcourant des yeux cette maison rustique, Ulf observa qu'elle était mieux bâtie et plus ornée que les habitations du même genre 2 ; et' en effet il ne se trouvait pas chez un paysan, ordinaire. Le père de Godwin, nommé Wulfnoth, avait éprouvé dans sa vie des fortunes bien diverses. Né dans la classe des cultivateurs libres, qu'on appelait
1. Gudinius, cum aliquantisper in eum suspexisset, sero tandem locutus est : Annulum istum nolo accipere, sed tentabo tamen an te reducere ad tuos possim ; nam, si quid ad salutem tuam conferre potero, malo ad te de prœmio respicere ; sin vero mea opéra nulli tibi usui erit, nullum prannium merebor. (Knytlinga Saga, cap. n, apud Scripta historica Islandorum, t. XI, p. 181.)
2. Animadvertit Ulvus dynasta villam istam melioris notœ esse, sedesque bene ornatas. (Ibid.)
«oie Keorls en langue saxonne1, il était sorti de son état par la protection d'un de ses oncles, Edrik Streone, aventurier plein d'habileté et d'astuce que la faveur du roi Ethelred avait élevé au plus haut rang2. Wulfnoth, entré sous ce roi dans la milice du palais, honoré de la chevalerie anglo-saxonne et d'un commandement naval, se trouvait élevé par son mérite au rang de la noblesse, lorsqu'il fut accusé de trahison, destitué et condamné à l'exil3. Au lieu d'obéir à ce jugement, il s'empara des vaisseaux qu'il commandait, pilla les côtes d'Angleterre, et dans sa résistance fit éprouver de grandes pertes à la marine royale4. Puis il mena en mer la vie de pirate, jusqu'au temps de la conquête danoise, sous laquelle, amnistié de fait, il revint en Angleterre; après la restauration d'Ethelred, il y resta obscur et oublié. Retombé de sa noblesse passagère à l'état de ses
1. Karls ou Kerls, dans les langues Scandinaves et germaniques.
— Voyez, sur cette classe de la population anglo-saxonne, Palgrave, Anglo-saxon Commomceallh, t. I, p. 11, et Kenible, the Saxons in England, t. I, p. 131.
2. Rex Edricum supra mernoratum, .Egelrici filium, hominem liumili quidem génère, sed cui lingua divitias ac nobilitatem comparaverat, callentem ingenio, suavem eloquio, et qui omnes id temporis mortales tum invidia atque perridia , tum superbia et crudelitate superavit, Merciorum constituit ducem. Cujus fratres extiterunt Brihtricus, Alfricus, Goda, Agelwinus, Agehvardus, Agelmerus pater Wulnothi, patris West-Saxonum ducis Godwini. (Florent. Wigorn. Chron., apud Monumenta historica brilannica, p. 585.)
3. Bribtric. Eadrices broihor caldormannes. Fowregde Wulfnoth Cild thone Suth-Seaxiscan Godwines feeder eoi-les to tham cyninge. (Chron. saxon., éd. Ingrain, p. 182.)
4. Qui ne caperetur mox fugain iniit, et viginti navibus acquisitis, circa ripas maris rapinas fréquentes exercuit. (Florent. Wigorn. Chron., ad ann. 1008, apud Monumenla historica brilannica, p. 585.)
— Chron. saxon., éd. Ingram, p. 182 et suiv.)