LIVRE II 21o
grands noms de cette histoire, et peut-être alors y 10i6 aura-t-il quelque plaisir à se rappeler l'origine et la singularité de sa fortune.
Les victoires des Anglo-Saxons sur les Danois amenèrent un armistice et une trêve qui fut jurée solennellement, en présence des deux armées, par les roisEdmund etKnut. Ils se donnèrent mutuellement le nom de frère S et, d'un commun accord, fixèrent à la Tamise la limite de leurs royaumes respectifs. A la mort d'Edmund, le roi danois franchit cette limite, qui devait être inviolable; il avait gagné sous main quelques chefs intéressés ou ambitieux, et la terreur produite par son invasion fit réussir leurs intrigues : après une courte résistance, les Anglo-Saxons des provinces du sud et de l'ouest se soumirent, et reconnurent le fils deSwenpour roi de toute l'Angleterre. Knut jura en retour de se montrer juste et bien- ,017 veillant, et toucha de sa main nue la main des principaux chefs, en signe de sincérité 2.
Malgré ces promesses et la facilité de son avènement, Knut se montra d'abord ombrageux et cruel. Tous les hommes qui s'étaient fait remarquer par leur attachement à l'ancienne indépendance du pays et à la royauté anglo-saxonne, quelques-uns même de ceux qui avaient trahi cette cause pour celle du pouvoir étranger, furent bannis de l'Angleterre ou
1. . . . Simus fratres'adoptivi. (Henrici Huntind. Hist., lib. VI, apud Ber anglic. Script., p. 363, éd. Savile.) — Emmas reginre Encomium, apud Script, rer. normann., p. 171. — (Willelm. Malmesb., de Gesl. reg. angL, lib. II, apud fier, anglic. Script., p. 72, éd. Savile.)
2. ... Accepto pignore de manu sua nuda. (Roger, de Hoved: Annal., pars I, apud ibid., p. 436.)
1017 mis à mort, « Qui m'apportera la tête d'un de mes « ennemis, disait le roi danois avec la férocité d'un « pirate, me sera plus cher que s'il était mon frère1. » Les parents des deux derniers rois, Ethelred et Edmund, furent proscrits en masse : les fils d'Ethelred étaient alors à la cour de Normandie; mais ceux d'Edmund, restés en Angleterre, n'échappèrent point à la persécution. N'osant les mettre à mort sous les yeux du peuple anglais, Knut les fit déporter en Scandinavie, et eut soin d'insinuer au petit roi auquel il les donna en garde quels étaient ses desseins à leur égard; mais celui-ci feignit de ne pas comprendre, et laissa ses prisonniers libres de passer en Allemagne. De là ils se rendirent, pour être encore plus en sûreté, à la cour du roi de Hongrie, qui commençait alors à figurer parmi les puissances chrétiennes : ils y furent accueillis avec honneur, et l'un d'eux épousa dans la suite une parente de l'empereur des Allemands2.
1018 Richard, duc de Normandie, sentant l'impossibilité de rétablir ses neveux sur le trône d'Angleterre, et voulant jouir du bénéfice d'une alliance étroite avec ce pays, adopta une politique toute personnelle; il négocia avec le roi danois au détriment des fils d'Ethelred. Par un arrangement bizarre, mais assez
* habilement conçu, il fit proposer à Knut de prendre en mariage la mère de ces deux jeunes princes, qui, ainsi qu'on l'a vu, était sa sœur : elle avait reçu au
1. Florentii Wigomiensis Chron., p. G19, cl. Francfort. 1601.
2. Matthaei "Westmonast. Flor. histor., p. 206. — Henrici HuntinJ. Hist., lib. VI, apud Rer. anglic. Script., p. 363, éd. Savile.
baptême le nom d'Emme ou Emma; mais, à son lois arrivée en Angleterre, les Saxons avaient changé ce nom étranger en celui d'Alfghive, qui signifiait présent des génies. Flattée de redevenir l'épouse d'un roi, Emma consentit à cette seconde union, et laissa en doute, disent les vieux historiens, qui d'elle ou de son frère se déshonorait le plus ■ . Bientôt elle devint mère d'un nouveau fils, à qui la puissance de son père promettait une tout autre fortune que celle des enfants d'Ethelred, et, dans l'enivrement de son ambition, elle oublia et méprisa ses premiers-nés. Quant à eux, retenus hors de leur pays natal, ils en désapprirent peu à peu les mœurs et jusqu'au langage ; ils contractèrent dans l'exil des habitudes et des amitiés étrangères : événement peu grave en lui-même, mais qui eut de fatales conséquences.
Assuré dans son pouvoir par une possession de îois plusieurs années, et par un mariage qui le rendait 1030 en quelque sorte moins étranger à la nation anglaise, le roi Knut s'humanisa par degrés; on vit se développer en lui un nouveau caractère; il eut des pensées de gouvernement aussi élevées que son époque et sa situation le comportaient; il eut même la volonté d'être impartial entre les Anglais et les Danois. Sans rien relâcher des énormes tributs que la conquête imposait à l'Angleterre, il les employait en partie à acheter de ses compatriotes leur retour en Danemark, et à rendre ainsi moins sensible Ja
1. ... Ignores majori illius dedecore qui dederit, an feminœ quœ consenserit. (Willelm. Malmesb., de G est. reg. angl., lib. II, apud ibid., p. 73.)
division des habitants de l'Angleterre en deux races ennemies et de condition inégale. De tous les Danois armés qui étaient venus avec lui, il ne garda qu'une troupe de quelques milliers d'hommes, qui formaient sa garde, et qu'on appelait Thingamanna, c'est-à-dire gens du palais. Fils d'un apostat au christianisme, il se montrait chrétien zélé, rebâtissant les églises que son père et lui-même avaient brûlées, et dotant avec magnificence les abbayes et les monastères ! . Par un acte de pieuse complaisance pour l'esprit national des Anglais, il éleva une chapelle splendide sur la sépulture d'Edmund, roi d'Est-Anglie, qui, depuis un siècle et demi, était vénéré comme un martyr de la foi et du patriotisme ; la même pensée lui fit ériger à Canterbury un monument pour l'archevêque Elfeg, victime, comme le roi Edmund, de la cruauté des Danois.
Dans le temps du partage de l'Angleterre en souverainetés indépendantes, plusieurs des rois anglosaxons, surtout ceux de West-sex et de Mercie, avaient établi, à différentes reprises, des redevances envers l'Église romaine2. L'objet de ces dons annuels était de procurer un meilleur accueil et des secours dans le besoin aux pèlerins anglais qui se rendaient à Rome, de fournir aux frais d'une école pour les jeunes gens de cette nation, ou à l'entretien du
1. Cum terram Anglise progenitores mei... diris deprredationilms sœpius oppresserint. (Diploma Clmuti régis: Hist. Ingulf. Croyland., apud Rer. antjlic. Script., t. I, p. 58, éd. Gale.)
2. Voyez plus haut, liv. I. — Ethelwulfus rex fecit romana; Ecclesiae eam quoque iusula.- partem quam Kgbertus pater ad regnum adjunxerat vectigalem, imitatus Inam. (Baronii Annale* ecclesiast., t. XI, p. 58.)