LIVRE III
Anglais auprès de leur roi1. Le plus jeune des fils de iosa Godwin, appelé Wulfnoth, fut remis avec l'un des fils de Sweyn entre les mains d'Edward, comme otages de la paix jurée. Entraîné encore, dans ce moment même, par son fatal penchant d'amitié pour les gens d'outre-mer, le roi les envoya tous les deux en garde à Guillaume, duc de Normandie'2. La fille de Godwin sortit de son cloître , et revint habiter le palais ; tous les membres de cette famille populaire rentrèrent dans leurs honneurs, à l'exception d'un seul, de Sweyn, qui y renonça de son plein gré. Il avait autrefois enlevé une religieuse et commis un meurtre par emportement; pour satisfaire à la justice et apaiser ses remords, il se condamna lui-même à faire nu-pieds le voyage de Jérusalem. Il accomplit rigoureusement ce pénible pèlerinage, mais une prompte mort en fut la suite3.
L'évêque Stigand, qui avait présidé l'assemblée tenue pour la grande réconciliation, prit la place du Normand Robert dans l'archevêché de Canterbury4.
1. Elagati vero plenarie dicti sunt Rotbertus archiepiscopus omnesquefrancici viri. [Chron. saxon., éd. Gibson, p. 168.) — Quod statum regni conturbarant , animum régis in provinciales agitantes. (Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl.} lib. II, apud Rer. anglic. Script., p. 82, éd. Savile.)
2. Wulnothus itaque filius Godwini, et Hacun, filins Swani filii sni obsides dantur, ac in Normannia Willelmo coniiti, filio scilicet Roberti filii Ricbardi fratris matris sure , custodiendi destinantur (Eadmeri Hist. nov., lib. I, p. 4, éd. Selden.)
3. Roger deHo\red. Annal., pars I, apnd Rer. anglic. Script. , p 442. — Willelm. Malmesb. de Gest. reg. angl., lib. II, apud Rer. anglic. Script., p. 82. éd. Savile.)
4. ... Et Stigandus episcopus capessit episcopatum de Cantwarabyrig. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 168. ^
1052 C'était un homme de talents politiques plus que de vertus sacerdotales, ambitieux d'honneurs et de richesses, mais joignant à cette ambition une passion plus noble, celle du bien public et de l'indépendance du pays1. Il fut nommé archevêque, non provisoirement, mais en titre, par les évêques suffragants du siège de Canterbury et par le roi, et ce fut de leur part un acte de précaution, et, pour ainsi dire, de nécessité nationale2. En effet, la vacance d'un siège métropolitain dont le ressort s'étendait aux trois quarts de l'Angleterre pouvait, dans la crise présente, donner ouverture aux intrigues du titulaire étranger. La raison d'État parlait très-haut ; elle fut écoutée avant tout. On ne se demanda pas avec inquiétude si les règles canoniques permettaient qu'un dignitaire de l'Église en remplaçât un autre encore vivant, non démissionnaire et non canoniquement déposé. Le pallium de l'archevêque normand resté en Angleterre semblait à l'imagination du peuple un signe du jugement de Dieu sur l'homme qui avait plus qu'aucun autre semé la discorde entre les Anglais et leur roi et provoqué la guerre civile3. On regarda cet homme comme mort pour l'Angleterre et l'on passa
1. Alias sane nec imprudens nec inefficax, cœterum adversns ambitum nihil dignitati sua? consulens. (Willelm. Malmesb., de Gest. pontifie, angl., lib. I, p. 204.)
2. Robert o adbuc vivente et ab Anglia exulante, simplicitatem régis Edwardi (Stigandus) circumveniens, invasit archiepiscopatum. (Ridulphus de Diceto, de Archiepiscopts cantuariensibus ; Anglia sacra, t. II. p. 683.)
3. Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl., lib. II, p. 80, éd. Savile. — Prolata sententia in Robertum arebiepiscopum ejusque complices, quod statum regni conturbarant, animum regium in provinciales agitantes. (Ibid., p. 82.)
outre en élevant à son poste l'un des auteurs de la révolution qui avait mis fin au règne de l'influence étrangère, le prélat dont le caractère pouvait le mieux garantir au pays que cette influence ne pénétrerait plus désormais dans l'ordre ecclésiastique.
Les Normands Hugues et Osbern-Pentecostes rendirent les châteaux dont ils avaient la garde, et obtinrent des saufs-conduits pour sortir d'Angleterre !; mais à la requête du faible Edward, quelques infractions furent faites au décret de bannissement porté contre les étrangers en masse. Raoul, fils de Gaultier de Mantes et de la sœur du roi ; Robert, surnommé le Dragon , et son gendre Richard , fils de Scrob ; Onfroy, écuyer du palais ; Onfroy, surnommé Piedde-Geai, et d'autres pour lesquels le roi avait une amitié particulière, ou qui s'étaient peu signalés dans les derniers troubles, obtinrent le privilège d'habiter en Angleterre et d'y conserver des emplois2. Guillaume, évêque de Londres, fut rappelé aussi, quelque temps après, et rétabli dans son siège épiscopal ; un Flamand, nommé Herman, demeura évêque de Wilton 3. Godwin s'opposa de tout son pouvoir à cette tolérance contraire à la volonté publique ; mais sa
1. Osbernus vero cognomento Pentecost et socius ejus Hugo sua redcliderunt castella. (Roger de Hoved. Annal., pars I, apud Rer. anglic. Script., p. 443, éd. Savile.)
2. Paucos tanien, scilicet Robertum Draconem, et generum ejus Richardum Scrobifilium, Alfredum régis stratorem, Anfridum cognomento Ceokesfot . . . et quosdam alios quos pluscœteris rex dilexerat, eique et omni populo tideles extiterant. (Roger de Hoved. Annal., pars I, apud Rer. anglic. Script., p. 443, éd. Savile.)
3. Sepius Willelm, propter suam bonitatem, parvo post tempore revocatus, in suum episcopatum recipitur. (Ibid.) — Willelm. Malmesb., de Gest. pontifie, cmgl., lib. II, p. 249, éd. Savile.
1052 voix ne prévalut point, parce que trop de gens voulaient faire preuve de bonne grâce envers le roi, et succéder par ce moyen au crédit des courtisans étrangers. La suite prouva qui de ces gens de cour ou de l'austère Godwin était meilleur politique.
Il est difficile d'apprécier exactement le degré de sincérité du roi Edward dans son* retour vers l'intérêt national , et sa réconciliation avec la famille de Godwin. Entouré de ses compatriotes, peut-être se croyait-il en esclavage, peut-être regardait-il comme une gêne son obéissance aux voeux du pays qui l'avait fait roi. Ses relations ultérieures avec le duc de Normandie, ses entretiens particuliers avec les Normands restés auprès de sa personne, sont la partie secrète de cette histoire. Tout ce que disent les chroniques du temps, c'est qu'une amitié apparente existait entre le roi et son beau-père, et qu'en même temps Godwin était détesté au dernier point en Normandie. Les étrangers à qui son retour avait fait perdre leurs emplois et leurs honneurs, ceux à qui la facile et brillante carrière de courtisans du roi des Anglais était maintenant fermée, ne nommaient jamais Godwin sans l'appeler traître , ennemi de son roi , meurtrier du jeune Alfred.
1053 Cette dernière inculpation était la plus accréditée, et elle poursuivit le patriote saxon jusqu'à l'heure de sa mort. Un jour, à la table d'Edward, il tomba subitement en défaillance, et l'on bâtit sur cet incident un récit romanesque et fort douteux, quoique répété par plusieurs historiens. Ils racontent qu'un des serviteurs, versant à boire, posa un pied à faux, trébucha, mais se retint dans sa chute en appuyant l'autre